M. PAUL BOURGET
Je ne me souviens pas d'avoir jamais senti d'embarras comparable à celui que j'éprouve au moment de parler de l'œuvre et de la personne littéraire de M. Paul Bourget. Sa richesse, sa complexité apparente me déroutent. 1 Je le vois 5 d'une façon ; mais, tout de suite après, je le vois d'une autre. L'idée qu'on se fait de lui le plus communément est celle d'un mièvre, 2 d'un subtil, d'un féminin, d'une sorte de dandy des lettres, très élégant, très fin, très caressant. Mais il s'en faut que ce soit lui tout entier. 8 Car, au
ro contraire, plusieurs des pages qu'il a écrites (les plus nombreuses peut-être) sont surtout remarquables par la vigueur virile et la belle lucidité d'une intelligence proprement philosophique. Et, de même, il peut apparaître en bien des endroits comme un pur dilettante, et comme un dilettante de
15 décadence, plein d'affectation et d'artifice, d'une sensualité maladive et d'un mysticisme équivoque ; mais tout à coup on découvre chez lui un esprit très grave, d'une gravité de prêtre, très préoccupé de vie morale, sérieux au point de tout prendre au tragique.
20 Son style offre les mêmes contrastes : il est mièvre et il est fort; il est pédantesque et il est simple; tout glacé d'abstractions, roide et guindé, et soudain gracieux et languissant, ou plein, coloré, robuste. Il est excellent et il est, peu s'en faut, détestable. Et l'on s'étonne que le cruel
25 début de Cruelle énigme, et l'adorable récit de la rencontre des amants à Folkestone, ou le puissant tableau du duel des deux sexes dans l'amour d'après le théâtre de Dumas
fils, soient partis de la même main. Et ces dernières pages, si belles, tandis que je les parcours je suis sans doute arrêté par des phrases éclatantes comme celle-ci, qui termine un morceau sur le rôle de l'amour dans le développement de notre être moral : "... Tout au long de nos années, il s'est 5 donc enrichi ou appauvri, au hasard de cette passion souverainement bienfaisante ou destructive, le trésor de moralité acquise dont nous sommes les dépositaires : infidèles dépositaires si souvent, et qui préparons la banqueroute de nos successeurs parmi les caresses et les sourires." Je suis ravi *o de cette beauté de pensée et de forme ; mais je tourne la page et j'y trouve une " floraison " ou un " avortement " qui dérive " d'une certaine qualité d'amour. J'y trouve que la Dame " est un être supérieur et charmant, "fait de sécurité inébranlable," comme si la sécurité était dans la 15 dame et non pas dans l'adorateur ! Ou bien ce sont des afféteries de langage pâmé 1 : "Que faire là contre? S'agenouiller devant la sœur douloureuse et l'adorer d'être douloureuse ? . . ."
Ces choses-là me désolent, et mon embarras redouble. ... 20 L'intelligence la plus pénétrante et la plus vigoureuse, et avec cela des langueurs morbides, du pédantisme aussi, et certaines prédilections intellectuelles qui ressemblent à de la superstition, et un goût de certaines élégances qu'on prendrait presque pour du snobisme : . . . comment voir 25 clair dans tout cela ?
Joignez que M. Paul Bourget est sans doute poète et romancier, mais est peut-être avant tout un critique — et non pas un critique qui juge ou qui raconte, mais un critique qui comprend et qui sent, qui s'est particulièrement appliqué 30 à se représenter des états d'âme, à les faire siens. Parmi tant d'âmes qu'il pénètre et qu'il s'assimile, ou est la sienne ?
Il semble à première vue que, plus un critique a d'étendue d'esprit et de puissance de sympathie, moins il doit présenter, à qui veut le définir et le peindre, de traits individuels. Les plus marqués, les plus originaux, non seulement parmi 5 les hommes, mais parmi les écrivains, sont ceux qui ne comprennent pas tout, qui ne sentent pas tout, qui n'aiment pas tout, dont la science, l'intelligence et les goûts sont nettement délimités. L'homme idéal, celui qui viendra à la fin des temps, comme j} saura et concevra également toutes
10 choses, n'aura sans doute presque plus de personnalité intellectuelle ; et il n'aura que des passions, des vices et des travers fort atténués. Les membres de la petite oligarchie philosophique qui, d'après M. Renan, gouvernera peut-être un jour le monde, délivrés, par l'omniscience, des
15 passions inférieures, devront se ressembler entre eux à un tel point qu'ils seront à peu près indiscernables. Ils se rapprocheront de Dieu, le grand savant, le grand critique ; et Dieu n'a point d'individualité. Dès aujourd'hui l'écrivain qui concevrait entièrement et profondément toutes les
20 façons dont le monde s'est reflété dans des intelligences ne pourrait guère être défini que par cette aptitude même à tout pénétrer et à tout embrasser.
Nous n'en sommes pas encore là. En réalité, il y a autant de manières d'entendre la critique que le roman, le
25 théâtre ou la poésie : la personnalité de l'écrivain peut donc s'y marquer aussi fortement, quand il en a une. A peine faut-il, quelquefois, un peu plus de soin pour l'y démêler.
Il est trop évident (mais j'ai besoin de ces truismes pour reprendre confiance) que, comme tout autre écrivain, un
30 critique met nécessairement dans ses écrits son tempérament et sa conception de la vie, puisque c'est avec son esprit qu'il décrit les autres esprits ; que les différences sont aussi profondes entre M. Taine, 1 M. Nisard 2 et Sainte- Beuve, 8 qu'entre, . . . mettons entre Corneille, Racine et
Molière, et qu'enfin la critique est une représentation du monde aussi personnelle, aussi relative, aussi vaine, et par suite, aussi intéressante que celles qui constituent les autres genres littéraires.
La critique varie à l'infini selon l'objet étudié, selon 5 l'esprit qui l'étudié, selon le point de vue où cet esprit se place. Elle peut considérer les œuvres, les hommes ou les idées. Et elle peut juger ou seulement définir. D'abord dogmatique, elle est devenue historique et scientifique ; mais il ne semble pas que son évolution soit terminée. Vaine 10 comme doctrine, forcément incomplète comme science, elle tend peut-être à devenir simplement l'art de jouir des livres et d'enrichir et d'affiner par eux ses impressions.
M. N isard commence par se former une idée générale, et comme purifiée, du génie français. Cette idée, il l'a tirée 1 5 d'une première vue d'ensemble de notre littérature. Il y fait entrer, comme partie intégrante, les croyances de la philosophie spiritualiste. A l'idéal ainsi conçu il compare les œuvres des écrivains et les exalte ou les malmène selon qu'elles s'en rapprochent plus ou moins. Au reste, il isole 20 ces œuvres, néglige le plus souvent la personne même des écrivains; ou, s'il en parle, c'est pour leur attribuer, au nom du libre arbitre, le mérite ou le déshonneur d'avoir servi ou trahi l'idéal littéraire dont il a posé au commencement la définition. Il ne saisit expressément aucun lien de néces- 25 site entre les œuvres et les producteurs, entre ceux-ci et les milieux sociaux, ni entre les époques successives. Et pourtant son Histoire se déroule suivant un plan inexorable, et l'esprit français ressemble chez lui à une personne morale qui se développerait, puis déclinerait à travers les âges. De 3° là une Histoire d'une rigoureuse unité. Elle est fort systématique et singulièrement partiale et incomplète ; mais comme l'esprit de M. N isard est intéressant ! comme il est fin, délicat et dédaigneux !
M. Taine, dans son Histoire de la littérature anglaise, fait absolument le contraire et fait cependant la même chose. Tandis que M. Nisard ne considérait que les œuvres, M. Taine affecte de considérer surtout les causes proches ou 5 lointaines dont elles sont l'aboutissement ; et, tandis que M. Nisard coupait les œuvres de leurs racines, il étudie, lui, ces racines jusque dans leurs dernières ramifications et le sol même oh elles s'enfoncent. Mais cette explication des livres par les hommes, et des hommes par la race et le milieu, n'est
10 souvent qu'un leurre. Car le critique s'est d'abord formé, sans le dire, par une première revue rapide de la littérature anglaise, une idée du génie anglais (comme M. Nisard du génie de la France), et c'est de là qu'il a déduit les conditions et le milieu où les œuvres proprement anglaises pou-
15 vaient se produire. Et alors, toutes celles que ce milieu n'explique pas, il affecte de les laisser de côté. Il arrive ainsi, par une autre voie, à un exclusivisme aussi étroit que celui de M. Nisard. Le spiritualisme de l'un, le positivisme de l'autre aboutissent donc à un résultat analogue. Et nous
20 pouvons dire comme tout à l'heure : \J Histoire de M. Taine est singulièrement systématique, partiale et incomplète : mais comme le génie de M. Taine est intéressant ! quelle puissance de généralisation et à la fois quelle magie de couleur dans l'œuvre de ce poète-logicien !
25 Ainsi, dogmatique ou scientifique, la critique littéraire n'est jamais, en fin de compte, que l'œuvre personnelle et caduque d'un misérable homme. Sainte-Beuve mêle avec beaucoup de grâce les deux méthodes, apprécie quelquefois, mais plus souvent décrit, juge encore les œuvres d'après la
30 tradition du goût classique, mais élargit cette tradition, s'applique plus volontiers, se promenant à travers toute la littérature, à faire des portraits et des biographies morales, et fournit je ne sais combien de pièces, éparses, mais exquises,. à ce qu'il appelait si bien l'histoire naturelle des esprits.
Je passe les diverses combinaisons de doctrine, d'histoire et de psychologie, propres à MM. Scherer, Montégut et Brunetière. 1 Mais, ou je me trompe fort, ou M. Paul Bourget a imaginé un genre de critique presque nouveau. La critique devient, pour M. Bourget, l'histoire de sa propre 5 formation intellectuelle et morale. C'est comme qui dirait de la critique êgotiste. Son esprit étant éminemment et presque uniquement un produit de cette fin de siècle (l'influence de la tradition gréco-latine est peu marquée chez lui), il s'en tient aux écrivains des trente dernières années 10 et choisit parmi eux ceux avec qui il se trouve en conformité d'intelligence et de cœur. Et il ne fait ni leur portrait ni leur biographie ; il n'analyse point leurs livres et n'étudie point leurs procédés ; il ne définit point l'impression que leurs livres lui ont donnée en tant qu'oeuvres d'art; il 15 cherche seulement à bien expliquer et décrire ceux de leurs états de conscience et celles de leurs idées qu'il s'est le mieux appropriés par l'imitation et par la sympathie. Et ainsi, tout en ne faisant au fond que l'histoire de son âme à lui, il fait du même coup l'histoire des sentiments les plus 20 originaux de sa génération et compose par là même un fragment considérable — et définitif — de l'histoire morale de notre époque.
Un des moyens de connaître M. Paul Bourget serait de faire pour lui ce qu'il a fait pour les dix écrivains qui 25 figurent dans ses Essais de psychologie contemporaine. Il s'agirait de chercher, pour employer ses propres expressions, "quelles façons de sentir et de goûter la vie il propose à de plus jeunes que lui" — ou à ceux de sa génération. Car il semble bien que M. Paul Bourget ait une assez 3° grande influence sur la jeunesse d'à présent, non pas peut-