‹ Morceaux choisis de Jules LemaitreChapitre 19 sur 96 · M. ANATOLE FRANCE · texte numérisé non relu

M. ANATOLE FRANCE

Est-il possible que j'aie failli, l'autre jour, reprocher à M. Weiss 1 d'être un critique ondoyant et capricieux et de n'avoir pas dans sa poche un mètre invariable pour mesurer les œuvres de l'esprit ? Une des pensées favorites de Montaigne, c'est que nous ne saurions avoir de connaissance 5 certaine puisque rien n'est immuable, ni les choses ni les intelligences, et que l'esprit et son objet sont emportés l'un et l'autre d'un branle perpétuel. Changeants, nous contemplons un monde qui change. Et même quand l'objet observé est pour toujours arrêté dans ses formes, il suffit 10 que l'esprit où il se reflète soit muable et divers pour qu'il nous soit impossible de répondre d'autre chose que de notre impression du moment.

Comment donc la critique littéraire pourrait-elle se constituer en doctrine ? Les œuvres défilent devant le miroir 1 5 de notre esprit ; mais, comme le défilé est long, le miroir se modifie dans l'intervalle, et, quand par hasard la même œuvre revient, elle n'y projette plus la même image.

Chacun en peut faire l'expérience sur soi. J'ai adoré Corneille et j'ai, peu s'en faut, méprisé Racine : j'adore 20 Racine à l'heure qu'il est et Corneille m'est à peu près indifférent. Les transports où me jetaient les vers de Musset, voilà que je ne les retrouve plus. J'ai vécu les oreilles et les yeux pleins de la sonnerie et de la féerie de Victor Hugo, et je sens aujourd'hui l'âme de Victor Hugo 25 presque étrangère à la mienne. Les livres qui me ravissaient et me faisaient pleurer à quinze ans, je n'ose pas les relire. Quand je cherche à être sincère, à n'exprimer que ce que j'ai éprouvé réellement, je suis épouvanté de voir

combien mes impressions s'accordent peu, sur de très grands écrivains, avec les jugements traditionnels, et j'hésite à dire toute ma pensée.

C'est qu'en effet cette tradition est presque toute con- 5 venue, artificielle. On se souvient de ce qu'on a senti peutêtre, ou plutôt de ce que des maîtres vénérables ont dit qu'il fallait sentir. Ce n'est d'ailleurs que par cette docilité et cette entente qu'un corps de jugements littéraires peut se former et subsister. Certains esprits ont assez de force et

10 d'assurance pour établir ces longues suites de jugements, pour les appuyer sur des principes immuables. Ces espritslà sont, par volonté ou par nature, des miroirs moins changeants que les autres et, si l'on veut, moins inventifs, où les mêmes œuvres se reflètent toujours à peu près de la

15 même façon. Mais on voit aisément que leurs doctrines n'ont pas en elles de quoi s'imposer à toutes les intelligences et qu'elles ne sont jamais, au fond, que des préférences personnelles immobilisées.

On juge bon ce qu'on aime, voilà tout (je ne parle pas ici

20 de ceux qui croient aimer ce qu'on leur a dit être bon): seulement les uns aiment toujours les mêmes choses et les estiment aimables pour tous les hommes; les autres, plus faibles, ont des affections plus changeantes et en prennent leur parti. 1 Mais, dogmatique ou non, la critique, quelles

25 que soient ses prétentions, ne va jamais qu'à définir l'impression que fait sur nous, à un moment donné, telle œuvre d'art où l'écrivain a lui-même noté l'impression qu'il recevait du monde à une certaine heure.

Puisqu'il en est ainsi et puisque au surplus tout est

30 vanité, aimons les livres qui nous plaisent sans nous soucier des classifications et des doctrines et en convenant avec nous-mêmes que notre impression d'aujourd'hui n'engagera point celle de demain. Si tel chef-d'œuvre reconnu me choque, me blesse ou, ce qui est pis, ne me dit rien; si, au

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contraire, tel livre d'aujourd'hui ou d'hier, qui n'est peutêtre pas immortel, me remue jusqu'aux entrailles, me donne cette impression qu'il m'exprime tout entier et me révèle à moi-même plus intelligent que je ne pensais, irai-je me croire en faute et en prendre de l'inquiétude ? Les hommes 5 de génie ne sont jamais tout à fait conscients d'eux-mêmes et de leur œuvre; ils ont presque toujours des naïvetés, des ignorances, des ridicules ; ils ont une facilité, une abondance, une spontanéité grossières; ils ne savent pas tout ce qu'ils font, et ils ne le font pas assez exprès. 1 Surtout en 10 ce temps de réflexion et de conscience croissante, il y a, à côté des hommes de génie, des artistes qui sans eux n'existeraient pas, qui jouissent d'eux et en profitent, mais qui, beaucoup moins puissants, se trouvent être en somme plus intelligents que ces monstres divins, ont une science et 15 une sagesse plus complètes, une conception plus raffinée de l'art et de la vie. Quand je rencontre un livre écrit par un de ces hommes, quelle joie ! Je sens son œuvre toute pleine de tout ce qui l'a précédée ; j'y découvre, avec les traits qui constituent son caractère et son tempérament 20 particulier, le dernier état d'esprit, le plus récent état de conscience où l'humanité soit parvenue. Bien qu'il me soit supérieur, il m'est semblable et je suis tout de suite de plain-pied avec lui. Tout ce qu'il exprime, il me semble que j'étais capable de l'éprouver de moi-même quelque jour. 25

Des écrivains tels que M. Paul Bourget ou M. Anatole France me donnent ce plaisir; et c'est en relisant le Crime de Sylvestre Bonnard et le Livre de mon ami que me sont venues ces réflexions — que je donne pour ce qu'elles valent, car elles sont justes sans l'être et je sens très bien 3° tout ce que j'y néglige.

Je ne parle point de la puissance d'invention qu'un caprice de la nature a évidemment accordée avec plus de libéralité à quelques écrivains de notre temps. Je dis seulement que l'esprit de M. Anatole France est une des 5 "résultantes" les plus riches de tout le travail intellectuel de ce siècle et que les plus récentes curiosités et les sentiments les plus rares d'un âge de science et d'inquiète sympathie sont entrés dans la composition de son talent littéraire. Comment cette intelligence s'est formée et sucio cessivement enrichie, ses livres même nous l'apprennent.

Il est né, je pense, dans quelque vieille maison de la rue de Seine ou du quai Malaquais, dans le quartier des bouquinistes et des marchands d'estampes et de bric-à-brac. Enfant précoce, nerveux, chétif, caressant,

1 5 Déjà surpris de vivre et de regarder vivre,

de bonne heure il a aimé les images, et les livres avant de les avoir ouverts ; de bonne heure il a su regarder les objets, voir leurs formes, leurs couleurs et en jouir; et il a su goûter les vieilles choses et s'intéresser au passé. Ce

20 petit enfant était déjà bien le fils du siècle de l'histoire et de l'érudition.

Que l'on s'en rapporte aux Désirs de Jean Servien ou au Livre de mon ami, que le père de ce petit enfant ait été relieur ou médecin, c'était un homme candide, sérieux et de

2$ caractère méditatif; sa mère était douce, fine et d'une adorable tendresse. Et l'enfant se ressentira plus tard de cette double influence.

Puis il a fait, comme Jean Servien, d'excellentes humanités, à l'ancienne mode. Il a naïvement frémi d'admiration

30 en expliquant Homère et les tragiques grecs, il a vécu de la vie des anciens, il a senti la beauté antique, il a connu la

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magie des mots, il a aimé des phrases pour l'harmonie des sons enchaînés et pour les visions qu'elles évoquaient en lui.

Et c'est dans une école ecclésiastique qu'il a passé son enfance, ce qui est, je crois, un grand avantage, car souvent les exercices de piété y font l'âme plus douce et plus tendre; 5 la pureté a plus de chance de s'y conserver, au moins un temps, et (sauf le cas de quelques fous ou de quelques mauvais cœurs), quand plus tard la foi vous quitte, on demeure capable de la comprendre et de l'aimer chez les autres, on est plus équitable et plus intelligent. 10

Puis il eut, comme Jean Servien, comme beaucoup d'écrivains et d'artistes dans notre société démocratique où si souvent le talent monte d'en bas, une jeunesse pauvre, dure, avec des amours absurdes, des désirs démesurés, des aspirations furieuses vers une vie brillante et noble, des déceptions, 15 des amertumes. Il souffrit des maux tour à tour imaginaires et réels et, comme il arrive aux âmes bien situées, il sortit de cette longue crise plus doux, plus indulgent aux hommes et à la vie ; il en rapporta une vertu qui, tout compte fait, a crû notablement dans ce siècle : la pitié. 20

Puis il entra dans le cénacle parnassien * et son esprit y fît des acquisitions nouvelles. Il acheva d'y apprendre l'adoration de la beauté plastique. Il sut mieux voir, mieux jouir des formes. Il s'efforça, avec quelques autres jeunes gens, de pousser plus loin qu'on ne l'avait fait encore l'art de 25 combiner exactement de beaux mots qui suscitent de belles images. En même temps il s'imprégnait des plus récentes philosophies. Ses premiers vers respiraient Lucrèce renouvelé, Darwin et Leconte de Lisle. 2

Et il était aussi un des plus fervents parmi les néo-grecs. 30 Cet amour enthousiaste de la vie, de la religion et de la. beauté grecques a été un des sentiments les plus remarquables de la dernière génération poétique. Il s'y mêlait, chez M. Anatole France, le souci du plus singulier des

événements historiques, de celui qui a le plus préoccupé depuis trente années quelques-uns des grands esprits de ce temps. Pendant que M. Renan poursuivait sa délicieuse Histoire des origines du christianisme, M. Anatole France 5 écrivait les Noces corinthiennes.

Il devait les écrire, car l'avènement du christianisme forme, pour les peuples d'Occident, le nœud du grand drame humain. J'ai dit ailleurs pourquoi certains esprits regardaient cet avènement comme une immense calamité, et

io qu'ils me semblaient bien sûrs de leur fait, et qu'une âme riche et complètement humaine devait être païenne et chrétienne à la fois. Je trouve cette âme dans ce beau poème des Noces corinthiennes qui est un chef-d'œuvre trop peu connu. J'y trouve une vive intelligence de l'histoire,

1 5 une sympathie abondante, une forme digne d'André Chénier 1 ; et je doute qu'on ait jamais mieux exprimé la sécurité enfantine des âmes éprises de vie terrestre et qui se sentent à l'aise dans la nature divinisée, ni, d'autre part, l'inquiétude mystique d'où est née la religion nouvelle.

-'o La curiosité des religions est, en ce siècle-ci, un de nos sentiments les plus distingués et les meilleurs : M. Anatole France ne pouvait manquer de l'éprouver.

Pour qu'aucune des études par où notre siècle s'est signalé ne lui échappât, il écrivit un jour sur les Contes de

25 Perrault un dialogue exquis où il nous montrait comment sont sortis des mythes solaires inventés par les anciens hommes ces récits qui amusent nos petits enfants. Et, naturellement, il fit aussi de la critique littéraire, et de la plus libre et de la plus pénétrante ; et son esprit s'élargit

;p encore à voir quelle est la variété des esprits.

En même temps il connut, dans la compagnie de ces fous, de ces détraqués, 2 de ces visionnaires qu'on rencontre surtout à Paris, combien l'homme peut être bizarre et quelles combinaisons inattendues la nature, aidée de la civilisation,

peut réaliser dans une âme et dans une figure humaine. Il hanta les bohèmes, les inconscients fantasques du Chat maigre? et il s'aperçut à quel point le monde est réjouissant pour qui sait le regarder. Il nota les gestes, les tics, les idées fixes, les imaginations de ces fantoches. Et, à les 5 voir s'agiter, il devint, par un retour sur lui-même, de plus en plus modeste et indulgent. Car que sont les plus forts et les plus sages, sinon des acteurs qui se connaissent un peu mieux eux-mêmes, mais qui sont mus aussi par des forces fatales et qui ne verront jamais toutes les ficelles qui 10 les tirent? Il eut cette impression que la vie est bien un songe et que Dieu, s'il fait à la fois le songe de tous et s'il le sait, doit se divertir prodigieusement.

Il est une autre attitude, une autre façon de prendre la vie, qui est bien de ce temps: une espèce de pessimisme 15 stoïque, une affectation de voir toutes les duretés et toutes les absurdités du monde réel et tout ce qu'il y a d'inhumain dans ses lois, et d'y opposer une résignation ironique. C'est, dans l'esprit, une férocité de carabin, 2 et une douceur mâle, sans illusions, dans la conduite de la vie : le caractère 20 particulier que prend la distinction morale chez un médecin ou un chimiste. Cette attitude peut, au reste, recouvrir un grand fond de tendresse et des passions violentes: c'est précisément le cas de René Longuemare dans Jocaste.

Mais René Longuemare s'apaisera avec l'âge. Tous ces 25 essais, ces expériences, ces sentiments successifs, maladie du désir, néo-hellénisme, amour des formes, curiosité, dilettantisme, pessimisme presque allègre, aboutissent à la suprême sagesse de M. Silvestre Bonnard, membre de l'Institut. 3°

Silvestre Bonnard est la gloire de M. Anatole France. C'est la figure la plus originale qu'il ait dessinée. C'est M. Anatole France lui-même tel qu'il voudrait être, tel qu'il sera, tel qu'il est peut-être déjà. Vieilli ? non pas : car

d'abord, si Pesprit de M. Bonnard a soixante-dix ans, son cœur est resté jeune, il sait aimer. Et puis c'est l'homme d'un siècle où l'on est vieux de bonne heure. Silvestre Bonnard résume en lui tout ce qu'il y a de meilleur dans l'âme 5 de ce siècle. D'autres âges ont incarné le meilleur d'euxmêmes dans le citoyen, dans l'artiste, dans le chevalier, dans le prêtre, dans l'homme du monde : le xix e siècle à son déclin, si on ne veut retenir que les plus éminentes de ses qualités, est un vieux savant célibataire, très intelligent,

fo très réfléchi, très ironique et très doux.

Et cette figure presque symbolique, M. Anatole France a su nous la montrer très vivante et très particulière. M. Bonnard est bien un vieux garçon, et qui a des manies de vieux garçon. Il est opprimé par sa vieille servante, qu'il

15 respecte et qu'il craint. Il a un grand nez dont les mouvements trahissent ses émotions. Il a une faiblesse innocente pour les vins loyaux et pour les viandes saines habilement préparées. Il a dans ses façons de parler un brin de pédantisme dont il est le premier à sourire. Il s'abandonne

z° à des bavardages pleins de choses, comme un vieillard d'Homère qui aurait trois mille ans d'expérience en plus. Et le souvenir d'Homère vient d'autant mieux ici que, par un mélange des plus savoureux, M. Anatole France, tout nourri de lettres grecques, se plaît à imiter dans l'expression

2 5 des sentiments les plus modernes . l'élégance du verbe antique, et que le style de M. Bonnard rappelle tantôt l'Odyssée et tantôt les Economiques 1 ou Y Œdipe à Colone} Ce sont bien les discours d'un Nestor qui, au lieu de trois pauvres petites générations, en aurait vu passer cent vingt.

Or quels romans devait écrire M. Silvestre Bonnard? Précisément ceux de M. Anatole France. L'habitude de la méditation et du repliement sur soi ne développe guère le don d'inventer des histoires, des combinaisons extraordinaires d'événements. Même ce don paraît de peu de 5 prix aux vieux méditatifs (à moins qu'il ne soit porté à un degré aussi exceptionnel que chez le père Dumas, par exemple). M. Silvestre Bonnard ne pouvait donc pas écrire des romans d'aventure ni même des romans romanesques. Joignez à cela une peur de la rhétorique, de l'emphase 10 d'expression qu'exigent presque toujours les fables tragiques. Et enfin ce qui intéresse le plus M. Bonnard, ce ne sont point les surprises du hasard ni la violence dramatique des situations, mais le monde et les hommes dans leur train habituel. 1 A qui réfléchit beaucoup tout semble suffi- 1$ samment singulier, et la réalité la plus unie est, à qui sait regarder, un spectacle toujours surprenant.

Aussi M. France-Bonnard nous racontera-t-il des histoires fort simples. Un pauvre garçon qui aime une actrice et qui, après quelques années de vie difficile, est tué par 20 hasard pendant la Commune : voilà Jean Sennen. — Un bon garçon d'Haïti qui, sous la direction bizarre d'un professeur mulâtre, manque plusieurs fois son baccalauréat ; qui, vivant avec une bande de fous, n'est pas même étonné, tant il est irréfléchi; qui, ayant remarqué une jeune fille dans la 25 maison d'en face, s'aperçoit qu'il l'aime le jour oli elle quitte Paris, s'élance en pantoufles à sa poursuite et l'épouse à la dernière page: voilà le Chat maigre, — Un vieux savant envoie du bois, pendant l'hiver, à sa voisine, une pauvre petite femme en couches. La petite femme, devenue y> princesse russe, reconnaît le bienfait du vieux savant en lui

offrant un livre précieux dont il avait envie : et voilà la Bûche. — Notre vieux savant s'intéresse à une orpheline dont il a aimé la mère, l'enlève de sa pension, ou elle est malheureuse, la marie à un élève de l'École des chartes 1 : et 5 voilà le Crime de Sylvestre Bonnard. Ces données si simples sont faites pour enchanter les esprits malheureux qui n'aiment pas les romans compliqués.

A vrai dire, le seul "crime" de Silvestre Bonnard, c'est, à mon avis, d'avoir glissé du mélodrame dans sa Jocaste.

10 Je sais bien qu'il y a parfois du mélodrame dans la réalité; mais, d'en rencontrer chez l'auteur du Livre de mon ami, cela déconcerte un peu. — Une jeune fille, Hélène, qui aime un jeune médecin du Val-de-Grâce, 2 épouse par raison ou par faiblesse un riche Anglais flegmatique et monomane, M.

15 Haviland. Elle s'ennuie, elle est malheureuse. Un jour, elle soupçonne un coquin de domestique d'empoisonner lentement son mari. Elle n'a pas la force de parler au premier moment, tombe malade, fait, à peine guérie, chasser le domestique, mais trop tard, car M. Haviland meurt peu

20 après. Cependant l'assassin tue encore, je ne sais où, dans un intérêt trop long à expliquer, un vieil usurier, est pris et condamné à mort. . . . Hélène a revu son amoureux, mais elle languit dans une affreuse tristesse et dans des terreurs continuelles, et, ayant appris un jour que de méchants

25 bruits circulaient sur son compte à propos de la mort de son mari, elle finit par se pendre. . . . Ouf ! c'est ce que M. Anatole France a écrit de plus compliqué, de plus "romancé." Mais là même on goûtera (sans compter beaucoup d'autres choses) la façon imprévue dont Hélène est déter-

30 minée à choisir ce genre de mort. Son neveu Georges, un collégien, préparant une version, explique tout haut devant elle le récit de la mort de Jocaste dans Œdipe-roi: là-dessus elle part comme une folle et va aux bains de la Samaritaine se pendre comme la reine de Corinthe. Cela surprend

d'abord ; puis ce rôle attribué au hasard paraît, à la réflexion, d'une vérité bien ingénieuse et philosophique.

Si la fable est en général peu de chose, les personnages vivent. Quels personnages ? Quels sont les masques humains que rendra de préférence un vieux savant comme 5 Silvestre Bonnard ? Ceux dont il diffère le plus doivent par là même le frapper davantage. Il est aussi conscient qu'on le peut être : il peindra donc surtout des inconscients, de ces êtres qui ne rentrent jamais en eux-mêmes, qui s'abandonnent sans défiance aux excès de parole et de mimique, 10 qui sont le moins dans le secret de la comédie humaine, éternelles dupes et d'eux-mêmes et du monde extérieur. La série en est admirable. C'est M. Godet- Laterrasse, le mulâtre penseur, si digne, tout plein de cette vanité énorme et réjouissante qu'on trouve chez les nègres et les demi- 15 nègres et chez quelques méridionaux de l'extrême Midi. C'est l'ineffable Télémaque, ancien général nègre, devenu marchand de vin à Courbevoie l et qui a de si amusantes extases devant la défroque de sa gloire passée. Et ce sont tous ceux qui rappellent le plus, chez nous, l'inconscience et 20 la vanité des bons nègres : les bohèmes graves et grotesques, les ratés 2 sublimes, les quarts d'hommes de génie, les imaginatifs et les maniafques. Ces créatures irréfléchies auront toujours beaucoup d'attrait pour les hommes voués à la vie intérieure. Voici le marquis Tudesco, le proscrit italien, le 25 vieux pitre emphatique et lettré, qui a traduit le Tasse 8 et qui se grise avec solennité sous ses galons extravagants d' " inspecteur des souterrains " de la Commune. Voici M. Fellaire de Sizac, l'homme d'affaires, qu'on dirait échappé de la galerie d'Alphonse Daudet. 4 Voici M. Haviland, 3° l'Anglais taciturne qui collectionne dans des flacons l'eau de toutes les fleurs du monde. Voici le philosophe Branchut, le poète Dion, le sculpteur Labanne, et combien d'autres 1

Et Silvestre Bonnard devait aimer aussi les créatures qui sont douces, bonnes, vertueuses ou héroïques sans le savoir, ou plutôt sans y tâcher et parce qu'elles sont comme cela : Mme. de Cabry, Padorable Jeanne Alexandre, la petite 5 Mme. Coccoz, plus tard princesse Trépof, même l'oncle Victor, encore que son héroïsme soit mêlé d'abominables défauts, et Thérèse, la servante maussade et fidèle, abondante en locutions proverbiales, riche de préjugés, de vertu et de dévouement.

io Mais, bien qu'il sache décrire d'un trait saillant ces figures originales, toujours il les observe du point de vue d'un philosophe qui a acquis la faculté de s'étonner que le monde soit ce qu'il est. Il les voit, non tout à fait en ellesmêmes, mais comme faisant partie de cet ensemble stupé-

15 fiant qui est le monde et témoignant à quel point le monde est inintelligible. Il les peint exactes et vivantes, mais réverbérées, si je puis dire, dans l'esprit d'un vieux sage qui sait beaucoup et qui a beaucoup songé.

Aussi devait-il finir par écrire des romans ou il serait lui- 20 même en scène et qui seraient son histoire autant que celle des autres : des coins de réalité illustrés et commentés par son expérience ingénieuse. Et tels sont en effet ces deux chefs-d'œuvre : la Bûche et le Crime de Silvestre Bonnard. Quand on sait tant et qu'on réfléchit tant, on ne s'oublie 2 5 plus, on ne sort plus jamais hors de soi : c'est toujours soimême qu'on regarde, puisque tout ce qu'on observe on le rattache involontairement à une conception générale du monde et que cette conception est en nous.

Il ne faudrait pas croire après cela que ces deux petits

30 romans soient de la même famille que ceux de Xavier de

Maistre l ou, pour citer un moindre artiste, de M. Alphonse

Karr, 1 de ces romahs " humoristiques " dont Flaubert 2 a dit dans Bouvard et Pécuchet : " L'auteur s'interrompt à chaque instant pour parler de sa maîtresse et de sa pantoufle. Un tel sans-gêne 8 les ravit, puis leur parut stupide." D'abord ce n'est point ici l'écrivain qui prend la parole, mais M. 5 Sylvestre Bonnard, et nous avons vu qu'il avait bien son allure et sa physionomie à lui. Et M. Sylvestre Bonnard est bien trop sérieux pour nous entretenir " de sa pantoufle ou de sa maîtresse." S'il parle à son chat, c'est que son chat lui est un compagnon naturel et nécessaire, qui fait \o partie de son cabinet de travail, et c'est pour lui adresser des discours pleins de suc et de philosophie. Si peut-être ces petits récits font songer, par quelques-unes des réflexions qui y sont mêlées, au Voyage sentimental de Sterne, au moins sont-ils composés avec soin et les digressions ne sont-elles 15 qu'apparentes. Ce sont des histoires suivies, mais qui s'enrichissent en traversant un esprit très conscient et muni d'un grand nombre de souvenirs et de connaissances.

Cette vision de petites portions de la comédie humaine par un vieux membre de l'Institut très savant et très bon, 20 c'est ce qu'on peut imaginer de plus délicieux.

Ce charme est très complexe, et je sens bien que je n'en pourrai jamais dégager tous les éléments. C'est d'abord une ironie très douce, très calme, qui s'insinue dans tous les récits et dans toutes les réflexions. Le dessin même 25 des personnages a toujours quelque chose d'ironique ; il accentue, avec une exagération placide, les traits caractéristiques. Et, par exemple, M. Mouche et Mlle. Préfère, deux vénérables personnes d'une hypocrisie sereine et d'une parfaite méchanceté, disent bien ce qu'ils doivent dire, mais ne 30 le disent pas tout à fait comme ils le diraient dans la réalité : leurs propos, comme leurs figures, nous arrivent répercutés et réfléchis. — Cette continuelle et presque involontaire ironie, c'est bien le ton habituel d'un homme qui se regarde

vivre lui et les autres, et pour qui tout est apparence, phénomène, spectacle ; car une telle façon de prendre le monde ne va pas sans un détachement de l'esprit qui est nécessairement ironique. On garde son sang-froid même dans 5 l'observation la plus appliquée ou dans l'émotion la plus forte, et malgré soi on porte partout cette arrière-pensée que tout est vanité. Et tous les êtres qui n'y songent point, même ceux qu'on aime, vous font sourire par quelque endroit, fût-ce le plus affectueusement du monde.

ïo Si insinuante que soit quelquefois la mélancolie du journal intime de M. Silvestre Bonnard, ne vous y laissez pas prendre ; et, si vous vous attendrissez trop fort, dites-vous que cela n'est pas arrivé. Car Clémentine n'est pas morte, M. Bonnard s'est marié, et il a écrit le Livre de mon ami.

J5 Ce livre plaira aux mères, car il parle des enfants. Il charmera les femmes, car il est délicat et pur. Il ravira les poètes, car il est plein de la poésie la plus naturelle et la plus fine à la fois. Il contentera les philosophes, car on y sent à chaque instant, ai-je besoin de le dire ? l'habitude

?o des méditations sérieuses. Il aura l'estime des psychologues, car ils y trouveront la description la plus déliée x des mouvements d'une âme enfantine. Il satisfera les vieux humanistes, car il respire l'amour des bonnes lettres. Il séduira les âmes tendres, car il est plein de tendresse. Et il

■2$ trouvera grâce devant les désabusés, car l'ironie n'en est point absente et il révèle plus de résignation que d'optimisme.

Quoi ! tout cela dans des impressions d'enfance ? — C'est ainsi, et il n'y a là de surprenant que le talent de l'écrivain, car il n'est pas de meilleur sujet pour un observateur qui est

30 un poète, ni pour un poète qui est un philosophe, ni pour un philosophe qui est un père.

Un petit enfant, c'est d'abord, quand il est joli ou seulement quand il n'est pas laid, la créature du monde la plus agréable à voir, la plus gracieuse par ses mouvements et toute sa démarche, la plus noble par son ignorance du mal, son impuissance à être méchant ou vil et à démériter. Un 5 petit enfant, c'est aussi la créature la plus aimée par d'autres êtres, dont il est la raison de vivre, pour qui il est la suprême affection, la plus chère espérance, souvent l'unique intérêt. Et surtout un petit enfant, c'est, pour un philosophe comme Silvestre Bonnard, le sujet d'observation le plus attachant. 10 C'est un homme tout neuf, non déformé, parfaitement original ; c'est l'être qui reçoit des choses et du monde entier les impressions les plus directes et les plus vives, pour qui tout est étonnement et féerie; qui, cherchant à comprendre le monde, imagine des explications incomplètes qui en respec- 15 tent le mystère et sont par là éminemment poétiques. Plus tard, l'homme moyen accepte des explications qu'il croit définitives ; il perd le don de s'étonner, de s'émerveiller, de sentir le mystère des choses. Ceux qui conservent ce don sont le très petit nombre, et ce sont eux les poètes, et ce 20 sont eux les vrais philosophes. Tout enfant est poète naturellement. L'âme d'un petit enfant bien doué est plus proche parente de celle d'Homère que l'âme de tel bourgeois ou de tel académicien médiocre.

Et d'un autre côté le petit enfant, quoique supérieur à 25 l'homme, est déjà un homme. Il en éprouve déjà les passions : vanité, amour-propre, jalousie, — amour aussi, — désir de gloire, aspiration à la beauté. Ses bons mouvements, étant spontanés, ont chez lui une grâce divine. Et quant à ceux qui dérivent de l'égoïsme, étant inofïensifs et 30 n'étant -point prémédités, ils sont divertissants à voir. Ils n'apparaissent que comme des démonstrations piquantes de l'instinct de conservation et de conquête, comme les premiers et innocents engagements de la lutte nécessaire pour la vie.

M. Anatole France a rendu après d'autres, après Victor Hugo, après Mme. Alphonse Daudet, quelques-uns de ces aspects de l'enfance, cet éveil progressif à la vie de la pensée et à la vie des passions, — mais à sa façon, dans un 5 esprit plus philosophique et par une analyse plus pénétrante. Ce qu'il raconte d'ailleurs, ce sont les impressions d'un petit enfant très particulièrement doué, d'un enfant qui sera un artiste, un contemplateur, un rêveur, et qui prendra surtout le monde comme un spectacle pour les yeux et comme un

io problème pour la pensée, non comme un champ de bataille ou comme un magasin de provisions ou il s'agit avant tout de se faire sa part. Et le caractère de cet enfant se marque plus clairement par le voisinage d'un autre enfant doué de qualités différentes, mieux armé pour la lutte et pour

15 l'action: le petit Fontanet, "ingénieux comme Ulysse," si malin, si déluré, si débrouillard, 1 qui deviendra " avocat, conseiller général, administrateur de diverses compagnies, député."

Faut-il rappeler quelques traits de ces histoires enfan-

20 tines? L'embarras est grand : ce que je citerai me laissera le remords de paraître négliger ce que je ne cite point :

Tout dans l'immortelle nature Est miracle aux petits enfants.

Ils font de frissons en frissons 25 La découverte de la vie.

"J'étais heureux. Mille choses, à la fois familières et mystérieuses, occupaient mon imagination, mille choses qui n'étaient rien en elles-mêmes, mais qui faisaient partie de ma vie. Elle était toute petite, ma vie ; mais c'était une vie, c'est-à-dire le centre des 30 choses, le milieu du monde. Ne souriez pas à ce que je dis là, ou n'y souriez que par amitié et songez-y: quiconque vit, fût-il un petit chien, est au milieu des choses."

Le papier du petit salon où joue Pierre Nozière est semé de roses en boutons, petites, modestes, toutes pareilles, toutes jolies:

" Un jour, dans le petit salon, laissant sa broderie, ma mère me souleva dans ses bras ; puis, me montrant une des fleurs du papier, 5 elle me dit :

" — Je te donne cette rose.

" Et, pour la reconnaître, elle la marqua d'une croix avec son poinçon à broder.

"Jamais présent ne me rendit plus heureux." 10

Je vous recommande aussi, comme des merveilles de psychologie enfantine, le chapitre d'Alphonse et de la grappe de raisin, et celui où Pierre, voulant se faire ermite et se dépouiller des biens de ce monde, jette ses jouets par la fenêtre: 15

" — Cet enfant est stupide ! s'écria mon père en fermant la fenêtre.

"J'éprouvai de la colère et de la honte à m'entendre juger ainsi. Mais je considérai que mon père, n'étant pas saint comme moi, ne partagerait pas avec moi la gloire des bienheureux, et cette pensée 20 me fut une grande consolation"

Un des mérites les plus originaux du livre, c'est que l'enfant qui en est le héros est bien " au milieu du monde." Les personnages qui traversent les chapitres, l'abbé Jubal, le père Le Beau, Mlle. Lefort, sont bien vus par un petit 25 enfant. Les histoires de grandes personnes incomprises, incomplètement vues, comme des séries de scènes singulières qui ne se relient point entre elles, prennent des airs et des proportions de rêves. Voyez ce que devient dans un cerveau d'enfant l'histoire de la dame en blanc dont le mari 30 voyage et qui est aimée d'un autre monsieur. Voyez surtout comment tourne au fantastique l'histoire de la jolie marraine, de Marcelle aux yeux d'or, la pauvre créature d'amour et de

folie : apparition d'une fée très bonne, très capricieuse et très malheureuse. Et quelle douceur dans la pitié de Phomme s'épanchant, plus tard, sur la vision de Penfant 1

w Pauvre âme en peine, pauvre âme errant sur Pantique Océan 5 qui berça les premières amours de la terre, cher fantôme 6 ma marraine et ma fée, sois bénie par le plus fidèle de tes amoureux, par le seul peut-être qui se souvienne encore de toi ! Sois bénie pour le don que tu mis sur mon berceau en t'y penchant seulement ; sois bénie pour m' avoir révélé, quand je naissais à peine à

io la pensée, les tourments délicieux que la beauté donne aux âmes avides de la comprendre ; sois bénie par celui qui fut Penfant que tu soulevas de terre pour chercher la couleur de ses yeux ! II fut, cet enfant, le plus heureux et, j'ose le dire, le meilleur de tes amis. C'est à lui que tu donnas le plus, 6 généreuse femme ! car tu lui

15 ouvris, avec tes deux bras, le monde infini des rêves. . . ."

Hélas ! c'est peut-être là la suprême sagesse : voir le monde et s'en émerveiller comme les tout petits, mais ne revenir à cet émerveillement qu'après avoir passé par toutes les sagesses et les philosophies ; concevoir le monde comme

20 un tissu de phénomènes inexplicables, à la façon des enfants, mais par de longs détours et pour des raisons que les enfants ne connaissent pas.

Ainsi fait M. Anatole France. Sa contemplation est pleine de ressouvenirs. Je ne sais pas d'écrivain en qui la

25 réalité se reflète à travers une couche plus riche de science, de littérature, d'impressions et de méditations antérieures. M. Hugues Le Roux 1 le disait ici même dans une élégante Chinoiserie : " Toutes les choses de ce monde sont réverbérées, les ponts de jade dans les ruisseaux des jardins, le

30 grand ciel dans la nappe des fleuves, l'amour dans le souvenir. Le poète, penché sur ce monde d'apparences, préfère à la lune qui se lève sur les montagnes celle qui s'allume au fond des eaux, et la mémoire de l'amour défunt aux voluptés présentes de l'amour." Eh bien ! pour M. Anatole France,

les choses ont coutume de se réfléchir deux ou trois fois ; car, outre qu'elles se réfléchissent les unes dans les autres, elles se réfléchissent encore dans les livres avant de se réfléchir dans son esprit. " Il n'y a pour moi dans le monde que des mots, tant je suis philologue ! dit Silvestre Bonnard. 5 Chacun fait à sa manière le rêve de la vie. J'ai fait ce rêve dans ma bibliothèque." Mais le rêve qu'on fait dans une bibliothèque, pour s'enrichir du rêve de beaucoup d'autres hommes, ne cesse point d'être personnel. Les contes de M. Anatole France sont, avant tout, les contes d'un grand 10 lettré, d'un mandarin excessivement savant et subtil ; mais, parmi tout le butin offert, il a fait un choix déterminé par son tempérament, par son originalité propre ; et peut-être ne le définirait-on pas mal un humoriste érudit et tendre épris de beauté antique. Il est remarquable, en tout cas, que 15 cette intelligence si riche ne doive presque rien (au contraire de M. Paul Bourget) 1 aux littératures du Nord: elle me paraît le produit extrême et *très pur de la seule tradition grecque et latine.

Je m'aperçois en finissant que je n'ai pas dit du tout ce 20 que j'avais dessein de dire. Les livres de M. Anatole France sont de ceux que je voudrais le plus avoir faits. Je crois les comprendre et les sentir entièrement; mais je les aime tant que je n'ai pu les analyser sans un peu de trouble.

CRITIQUE THÉÂTRALE

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