D'HENRIK IBSEN
Le Vaudeville 1 nous a donné Hedda Gabier, précédé d'une conférence. J'étais le conférencier. Comme j'ai encore aujourd'hui, sur la pièce d'Ibsen, le même sentiment que jeudi dernier, vous me permettrez de répéter ici, très briève-
5 ment, une partie au moins de ce que j'ai dit l'autre jour. Pour bien comprendre Hedda Gabier, il est bon, d'abord, de savoir la place qu'occupe ce drame dans l'œuvre d'Ibsen. Ibsen étudie surtout des crises de conscience, des révolutions morales. Il nous conte principalement des histoires
io de révoltés. Le sujet de la plupart de ses pièces, c'est la revanche de la conscience individuelle contre les préjugés sociaux et contre le pharisaïsme du Code.
Mais, dans ses dernières pièces, un changement curieux s'est opéré. On dirait qu'il doute maintenant de la bonté
15 pratique de ses idées favorites. Il nous a montré, dans le Canard sauvage, le mal que peut faire un apôtre en troublant les médiocres dans leur sorte d'innocence ignominieuse. Puis, il s'est aperçu que la revendication de l'autonomie morale, magnifique et bienfaisante chez un apôtre, intéres-
20 santé encore chez des âmes supérieures comme Mme. Alving ou la petite Norah, peut devenir malfaisante et grotesque chez une vaniteuse névrosée 2 comme Hedda Gabier, et n'est plus alors que l'adoration prétentieuse, féroce, — et stérile, — du "moi." 8
25 Et ainsi Hedda se trouve être la parodie et la dérision de quelques-uns des personnages qui furent le plus chers à Ibsen.
En second lieu, pour bien comprendre Hedda Gabier, il faut connaître et admettre le procédé dramatique d'Ibsen, qui diffère considérablement du procédé habituel de nos dramaturges les plus réputés, et que j'ai déjà défini à propos des Revenants et du Canard sauvage. 5
Ibsen est moins clair que M. Burani, 1 c'est entendu. Mais je vous prie de faire attention à ceci. Une belle comédie, un beau drame est, par définition, une peinture et une interprétation de la vie dignes d'un esprit sérieux ou même d'un grand esprit, — et doit en même temps être un 10 spectacle accessible et agréable à des gens assemblés qui digèrent, dont la moyenne intellectuelle est forcément modeste, et qui demandent, avant tout, à être divertis. Il y a quelque chose d'assez difficilement conciliable. Je voudrais, moi, qu'il fût admis qu'on ne va pas toujours au 15 théâtre uniquement pour se laisser amuser, mais qu'il faut y aller quelquefois pour réfléchir, faire effort, travailler . . . — ce qui, d'ailleurs, peut être encore un plaisir.
Cela posé, le meilleur moyen de prouver que la pièce d'Ibsen est intelligible, c'est de la raconter. Voici, selon moi, 20 comme qui dirait le scénario psychologique d 'Hedda Gabier.
Hedda est la fille d'un général. Elle a perdu sa mère de bonne heure. Son éducation a été très peu surveillée. Elle a beaucoup flirté, étant très entourée.
Enfin elle a épousé Georges Tesman, un brave garçon qui 25 l'adore, érudit de son état, et à qui l'on a promis une chaire à l'Université.
Pourquoi a-t-elle épousé ce professeur sans prestige ? Oh ! tout simplement parce que Tesman est le seul de ses soupirants qui lui ait parlé de mariage. 30
Au moment où la pièce commence, Hedda revient de son voyage de noces, dégoûté de son mari, eunuyée, écœurée, pleine de mépris pour le milieu de bourgeoisie mesquine oîi son mariage l'a fait descendre.
Nous connaissons cela; c'est, sauf les variantes, le cas d'Emma Bovary. 1
Parmi les soupirants d'Hedda, il y en avait un, Eilert Lœvborg, un détraqué, 2 perdu d'ivrognerie et de débauche, S mais d'une rare et belle intelligence. Il y a eu entre eux une intimité assez vive : elle l'interrogeait avec une curiosité audacieuse sur la vie qu'il menait ; et il lui faisait une cour si hardie qu'elle a été obligée de se défendre un jour, en le menaçant d'un pistolet, io Or, cet Eilert, ce pilier de taverne et de mauvais lieu, 8 elle le retrouve corrigé, rangé, auteur d'un livre de philosophie sociale qui a fait sensation, aimé d'une autre femme, la bonne et douce Théa Elvsted, et paraissant l'aimer lui-même.
Nous connaissons encore cette situation-là. C'est le point
l 5 de départ d'un drame qui a été fait vingt fois. Ou Hedda
ressaisira Eilert, deviendra sa maîtresse, et je ne sai3 trop ce
qui arrivera. Ou bien, ne pouvant le reprendre, par dépit,
elle le poussera à sa perte.
Et c'est, au fond, ce que nous voyons dans Hedda Gabier,
20 Mais cela ne va pas aussi simplement que cela irait chez
nous. Nous assistons à un drame, non pas de jalousie
amoureuse, mais de jalousie cérébrale ou, mieux, d'égoïsme
démentiel. 4 N
Car Hedda est chaste.
25 Et elle est monstrueusement orgueilleuse. Elle se croit élevée au-dessus des lois divines et humaines par la précédence et la distinction de sa nature. " Des devoirs ? dit-elle quelque part. Qu'on ne vienne pas me parler de devoirs, à moi ! " 30 Mais elle a beau se figurer que cet orgueil est de la grande espèce : il y a, dans sa superbe, beaucoup de snobisme, beaucoup de cabotinage, 6 et pas mal de névrose.
Il y a du snobisme. Car elle se trompe tout à fait sur ce qui est " distingué " et sur ce qui ne l'est pas. Elle méprise
les tantes de Tesman : leurs manies de vieilles demoiselles et la simplicité de leurs manières l'empêchent de voir la rare valeur morale de ces deux bonnes créatures. Elle croit, la malheureuse ! qu'il n'y a pas de vie distinguée sans chevaux, sans piano, sans luxe. Elle croit qu'il est distingué d'avoir 5 un salon. Elle croit qu'il n'est pas distingué d'avoir des enfants. Bref, elle a, sur ce qui fait 1' " élégance " de la vie, des idées pitoyables.
Et il y a, dans son orgueil, du cabotinage. Elle est constamment préoccupée de l'effet qu'elle produit sur les autres; 10 elle se regarde ; même seule, elle pose pour une galerie invisible qu'elle porte partout en elle-même. Elle veut qu'il y ait dans toutes ses démarches "un reflet de beauté"; mais cette beauté des actes et des attitudes, elle en a une conception très convenue, théâtrale ou livresque, 1 parfaite- 15 ment niaise au fond.
Enfin, étant ibsenienne, elle est outrancière 2 ; elle va jusqu'au bout de son caractère et de son rêve. Par là elle se distingue des Heddas de Paris. Car nous aussi nous avons nos Heddas, vaniteuses, impitoyables, chétives éman- 20 cipées, fausses " artistes," désireuses elles ne savent de quoi ... ou plutôt Hedda Gabier est le type exaspéré et grandi de ces déplaisantes personnes.
Et maintenant que nous connaissons Hedda Gabier, voyons-la à l'œuvre. 25
Parmi ses rêves confus, il y en a un qu'elle formule avec précision : " Je veux, une fois dans ma vie, peser sur une destinée humaine." Cela, c'est la réduction féminine du rêve de Napoléon et de tous les conquérants.
Mais sur qui agira-t-elle ? Sur son mari ? elle ne daigne. 3° Il n'y a rien à faire de ce gros hanneton inoffensif et distrait. Elle s'aperçoit alors que ce fou d'Eilert Lœvborg vaut la peine, lui, d'être pris et dominé. Il a renoncé à ses vices, il a travaillé, il a publié un beau livre ; il en a un autre tout
prêt, en manuscrit, ou il a mis toute son âme et tout son génie. Et qui est-ce qui a opéré ce sauvetage et cette transformation ? Une petite femme, très douce, très timide, qui s'est dévouée à Eilert, une blondinette que Hedda jugeait
5 insignifiante et dont les cheveux l'agaçaient déjà par leur blondeur excessive, quand elles étaient ensemble en pension. Oui, c'est ce petit mouton de Théa qui a changé la destinée de ce fou génial. Et elle se met à haïr Théa de toute son âme.
10 Serait-ce qu'elle aime Eilert ? Elle croit l'avoir aimé un instant, autrefois, le jour où il a voulu lui faire violence. Tout ce qu'elle sait, c'est qu'il faut qu'Eilert lui appartienne; c'est qu'elle le reprendra à cette petite niaise.
Mais, auparavant, elle veut s'assurer qu'Eilert est digne,
15 en effet, d'être repris. Et alors elle tente sur lui une épreuve.
Voici. On prend du punch chez Hedda. Eilert refuse d'en boire. Il refuse également d'aller souper ce soir-là chez l'assesseur Brack, un joyeux célibataire, ami de Tesman.
20 En le défiant, en doutant de lui devant celle qu'il aime, Hedda amène Eilert à boire coup sur coup deux ou trois verres d'alcool, pour montrer qu'il n'a pas peur, puis à accepter le souper de Brack.
S'il résiste à cette épreuve, c'est donc qu'il est vraiment
25 " sauvé," et c'est à elle, Hedda, qu'il devra son salut définitif; et elle le reprendra, car il sera digne d'elle. S'il retombe dans sa crapule, 1 ce sera un homme perdu, mais au moins il l'aura été par elle, et il sera perdu aussi pour Théa.
Bien qu'ici il ne s'agisse pas précisément d'amour, c'est le
30 cas de rappeler la pensée de La Bruyère : " L'on veut faire tout le bonheur et, si cela ne se peut ainsi, tout le malheur de ce qu'on aime."
L'épreuve tourne mal pour Eilert. Tesman, rentrant le lendemain matin, raconte qu'Eilert s'est abominablement
grisé et que, dans son ivresse, il a perdu son manuscrit, cette œuvre qui contient toute sa pensée et qui est le témoignage de sa régénération. Ce cahier irremplaçable, écrit de la main de Théa, Tesman Ta ramassé dans la rue.
" Donne-le moi ! " dit Hedda. ... Et elle le prend. Elle 5 a donc entre les mains l'âme même d'Eilert et la vie de Théa. Qu'en fera-t-elle ?
Elle n'en sait rien encore. Mais Eilert arrive, désespéré. Il dit d'abord qu'il a lui-même déchiré son manuscrit dans un accès de folie. Puis il avoue à Hedda qu'il est allé chez 10 une Allasse, 1 Mlle. Diane, que c'est chez elle qu'il l'a perdu, ce livre" oïl l'âme pure de Théa avait passé," et que c'est là quelque chose de plus odieux qu'un infanticide. . . .
Théa! toujours Théa! Si Eilert ne prononçait pas ce nom, peut-être que Hedda rendrait le cahier. Mais Eilert 15 n'aime pas Hedda. Celle qu'il aime au fond, c'est sa petite muse, cette douce et fadasse blondinette aux cheveux d'un jaune extravagant.
Donc elle ne rendra pas le manuscrit. Et, comme elle devine Eilert prêt à la mort, — parce qu'il a trahi sa chère 20 inspiratrice, parce qu'il a perdu ce qui était, avec l'amour de Théa, la seule raison qu'il eût de vivre, et parce qu'il se sent repris par son vice et qu'il se dégoûte lui-même infiniment (et si vous ne trouvez pas ces motifs de suicide suffisants, je vous avouerai volontiers qu'il y a, dans la con- 25 duite d'Eilert, ce grain d'inexpliqué que nos dramaturges s'appliquent à éliminer de leurs pièces, mais qu'Ibsen laisse dans les siennes parce que cet inexpliqué est dans la vie), — donc Hedda, lisant dans la pensée d'Eilert Lœvborg, et le sachant en tout cas perdu pour elle, accepte et embrasse 30 l'idée de ce suicide. Même, car c'est encore une façon de peser sur sa destinée, elle précise cette idée en lui. Et, chose admirable ! ce suicide d'un autre, elle se met à l'arranger, comme elle arrangerait le sien, théâtralement;
elle recommande à Eilert de finir " en beauté," de faire de sa mort un œuvre d'art ; elle s'exalte d'avance sur la fibre allure de cette mort. Et elle lui remet un pistolet, le pistolet qu'elle a un jour braqué sur lui : " En beauté, Eilert 5 Lœvborg ! promets-le moi ! "
Et, quand Eilert est sorti, dans un mouvement où la femme simplement et atrocement jalouse éclate un instant sous la comédienne, elle jette dans le poêle le cahier d'Eilert en criant : " Maintenant je brûle ton enfant, Théa, la belle
io aux cheveux crépus ! . . . Maintenant je brûle, je brûle l'enfant ! "
Dégagé du cabotinage qui le rend grotesque, cet acte d'Hedda est abominable, car c'est un acte de destruction égoïste, un acte purement méchant.
15 Hedda est méchante, parce que, aux âmes médiocres (et elle en est une, et je vous supplie de ne la point coiffer d'une auréole !) la méchanceté finit par paraître la meilleure affirmation de la force. Il y a du néronisme 1 dans cette sotte.
20 Ce néronisme, — que je voudrais que vous ne prissiez point pour une chose grandiose et distinguée, car méchanceté et cabotinage, cela est à la portée de tout le monde, même des imbéciles, — sévit de plus belle jusqu'au dénouement.
25 Elle avoue d'abord à son mari qu'elle a brûlé le cahier d'Eilert, et elle lui fait croire que c'est par zèle conjugal, parce qu' Eilert était pour lui un concurrent dangereux. Elle joue cette comédie par un sentiment proprement diabolique, dans l'espoir de surprendre chez Tesman quelque signe de
30 secrète satisfaction, et pour avoir le plaisir de le mépriser un peu plus. ...
Cabotine ! Cabotine ! Quand elle apprend le suicide d'Eilert, elle déclare qu'elle trouve là " un reflet de beauté." — " C'est, dit-elle, une délivrance de savoir qu'il y a tout de
même quelque chose d'indépendant et de courageux en ce monde, quelque chose qu'illumine un rayon de beauté absolue." Mais, lorsqu'elle sait qu'Eilert est mort chez Mlle. Diane, et qu'on n'est pas sûr que cette mort soit volontaire, et que ce n'est pas dans la tempe ou dans la poitrine 5 que la balle est entrée, mais dans le ventre, elle ne peut supporter que ce suicide, si décorativement machiné par elle, ait été si piteux. C'est comme une trahison du mort. Et elle a cette réflexion ineffablement romantique : " C'est complet ! Ah ! le ridicule et la bassesse atteignent comme 10 une malédiction tout ce que j'ai touché." Elle ne digère pas cette balle dans le ventre. 1 A-t-on idée d'une pareille inélégance ?
Et cette blondinette fadasse, qui est toujours là ! Même après la mort d'Eilert, la douce Théa continue à accaparer 15 son âme.
Elle possède les notes du grand ouvrage détruit; elle passera sa vie, s'il le faut, à le reconstituer. Et voilà que Tesman s'en mêle, voilà que ce nigaud s'élève au-dessus de lui-même; il offre son aide à Théa ; il dit avec un accent qu'on ne lui 20 connaissait point: "Je consacrerai ma vie à cette tâche. J'ai un compte à régler avec la mémoire d'Eilert." Et voilà déjà les têtes de Théa et de Tesman penchées sous la même lampe, et Théa qui dit innocemment : " O Dieu, Hedda, s'il m'était donné d'inspirer aussi ton mari ? " Et ainsi cette 25 petite fille lui prend aussi Tesman, au moment où peut-être Hedda allait un peu moins le mépriser.
Un dernier coup est portée à Hedda. ... Le pistolet qui a tué Eilert a été saisi chez Mlle. Diane. Ce pistolet, l'assesseur Brack, un pêcheur en eau trouble 2 que je n'ai pas 3° eu le loisir de vous présenter, en connaît la provenance. Il n'a qu'un mot à dire et Hedda sera appelée devant les tribunaux ; et quel scandale et quelle honte ! Et Brack ne lui cache point qu'il est tout à fait décidé à abuser de la situa-
tion. "Ainsi, dit Hedda, je suis en votre pouvoir, je dépens de votre bon plaisir ! Esclave ! je suis esclave ! "
Cela, jamais elle n'y consentira. Le sentiment de son isolement, de son impuissance, et enfin de sa dépendance
5 achève de l'affoler. Et, dans un dernier accès de cabotinage furieux, singeant son mari, raillant Théa, raillant l'assesseur, raillant les deux vieilles tantes, — dont l'une vient de mourir, Hedda, après avoir joué sur le piano une valse endiablée, 1 se tue d'un coup de pistolet et exhale dans un éclat de rire son
10 âme frénétique. Et c'est vraiment ce qu'elle avait de mieux à faire, et cela lui vaut du moins notre pitié.
Et je crois que la pièce a une morale, bien que cette morale ne soit pas directement exprimée.
Silencieusement, sans dire son intention, Ibsen oppose à
15 l'orgueilleuse Hedda cette bonne femme de tante Julie, dont les deux apparitions, au premier et au dernier acte nous sont un rafraîchissement. Hedda n'a été préoccupée que de "vivre avec beauté"; et elle n'est parvenue qu'à mettre dans sa vie et dans sa mort autant de grotesque que de
20 tragique. — Tante Julie adore son neveu, elle s'est endettée pour lui ; à cause de ce neveu, elle pardonne tout à Hedda ; tante Julie a soigné sa sœur Rina pendant de longues années, et, quand Rina est morte, elle cherche une autre malade à qui se dévouer ; tante Julie fait tout cela simple-
25 ment et sans en raisonner : et c'est la vie de tante Julie qui, finalement, nous paraît belle, artistiquement belle.
D'autre part Hedda a voulu, par orgueil, agir sur d'autres destinées : et elle n'est même pas arrivée à faire le mal de la façon qu'elle voulait. — Mais, au contraire, les deux tantes
30 ont agi sur Tesman ; ce qu'il y a de bon et d'honnête dans cette âme timide et effarée, ce sont les deux vieilles demoiselles qui l'y ont mis. Théa Elvsted a agi sur Eilert ; ce que Hedda, avec toute son énergie et toute son intelligence, n'a pu être pour lui, Théa l'a été, rien que par la douceur et son
docile amour. Et les humbles ont été plus puissants que Hedda Gabier.
Et la morale de cette histoire, c'est que l'oubli de soi et la charité, étant ce qui conspire le plus sûrement aux fins générales du monde, constituent par là même la plus esthé- 5 tique des existences, et qu'enfin il n'y a rien de plus efficace, soit pour la beauté de la vie, soit pour l'action sur les autres âmes, ni de plus " distingué " ni de plus " aristocratique," que la bonté et la simplicité du cœur, Amen,
— Alors, quoi ? . . . Gabrielle ? . . . " O père de famille, ô 10 poète, je t'aime ! " * Quelqu'un, après la conférence, me disait cela dans les couloirs, avec férocité. Il paraît que j'avais été trop moral. Et je ne me défends point d'avoir fait à Hedda son procès, 2 d'avoir parlé d'elle avec une malveillance préméditée et presque de la haine. Cette haine, il 15 est fort possible qu'Ibsen ne l'ait point sentie, lui, contre son héroïne. Et, en effet, Hedda a ceci pour elle, qu'elle n'est ni lâche ni vile, et qu'elle ne tient pas à la vie, du moment que la vie n'est pas conforme à son rêve. J'aurais pu le dire. Il y a quelques années, je n'aurais sans doute vu en 20 elle qu'un type tout à fait curieux de l'Ennui féminin, et j'aurais passé pour intelligent. Mais j'ai voulu être moral, parce qu'on doit l'être, parce que je parlais à beaucoup d'hommes et de femmes assemblés et parce que cela fera plaisir à Paul Desjardins. 8 2 5
ALLADINE ET PALOMIDES ; INTÉRIEUR; LA
MORT DE TENTAGILES.