‹ Morceaux choisis de Jules LemaitreChapitre 22 sur 96 · AMITIÉ · texte numérisé non relu

AMITIÉ

Ni Achille et Patrocle, 1 ni Oreste et Pylade,* ne furent unis d'une amitié aussi forte et aussi tendre que les deux plus beaux entre les compagnons d'Enée, Nisus et Euryale. "Ils se chérissaient l'un l'autre uniquement, dit le poète Virgile, et ne se quittaient point, même dans la bataille." 5

Euryale était le plus jeune. Sa mère Ida l'avait confié à Nisus. Et, ainsi, il y avait dans l'amitié d'Euryale un peu de déférence et de gratitude, et un peu de paternité dans l'amitié de Nisus : chez tous deux le même dévouement, le même besoin de vivre pour son ami et la même insouciance 10 des femmes. Ils étaient doux avec leurs captives, mais ne leur accordaient que peu de moments.

Le vieil Achate, qui avait formé les deux amis au métier des armes, leur répétait souvent :

— Il est indigne d'un homme de s'abandonner tout entier 15 à l'amour d'une captive ou même d'une femme de condition libre. La femme n'est faite que pour tisser la toile, préparer les mets et, quelquefois, charmer les guerriers aux heures de repos. Mais celui qui aime une femme plus qu'il ne convient aura la honte d'être maîtrisé par elle. Il sera 20 troublé, dans le conseil et dans l'action, par le ressouvenir des caresses. Il porte en lui un mal qui obscurcira son esprit et qui rompra ses jarrets pendant la marche ou la bataille. Bientôt il préférera la bouche et les yeux d'une femme à tout ce qui fait l'honneur de la vie. Au contraire, 25 rien n'est plus honnête ni plus avantageux que l'amitié qui unit deux hommes. Ils peuvent se confier leurs secrets sans

peur d'être trahis ; ils peuvent converser longtemps ensemble, car ils se comprennent ; et ainsi, chacun d'eux profite des pensées de l'autre. Enfin, ils peuvent se porter mutuellement secours dans le danger. Celui qui aime une femme perd sa force ; celui qui a un ami double la sienne. Les 5 anciens hommes faisaient peu de cas de la femme, l'estimant ce qu'elle vaut. Je vois, hélas ! que ces mœurs ont bien changé, et que beaucoup d'hommes éprouvent pour des femmes des sentiments déraisonnables. Souvenez-vous qu'une femme perdit Ilion. Souvenez-vous que c'est pour ia avoir triomphé des artifices féminins qu'il a été donné au roi Enée de fonder la cité qui durera toujours. Méfiez-vous de la femme, ô jeunes gens !

Euryale et Nisus écoutaient ces leçons et les gardaient fidèlement dans leur cœur. 15

Vers ce temps-là parut, dans le camp ennemi, amenée par son père Métabus, l'amazone Camille.

Camille était toute petite encore lorsque le roi Métabus, chassé de la ville de Priverne à cause de sa tyrannie, l'avait emportée avec lui dans sa fuite. Il marchait vers les 20 montagnes boisées qui fermaient l'horizon, serrant l'enfant contre lui dans un pli de son manteau. Les hommes envoyés à sa poursuite battaient la plaine, et les flèches sifflaient autour de lui. Il arriva près du fleuve Amasénus, qui coulait à pleins bords, gonflé par les pluies. Il se dispo- 25 sait à passer le fleuve à la nage, mais il craignait pour son cher fardeau.

Alors il eut une idée. Il était armé d'un long javelot, lourd de nœuds, la pointe durcie au feu. Il attacha solidement l'enfant au milieu de la hampe, avec des courroies 30 d'écorce, et, brandissant le javelot :

— O fille de Latone, vierge chasseresse, je te consacre ma fille. Elle est ta suppliante ; elle tient pour la première fois, dans ses bras, l'arme qui t'est coutumière. Sauve et reçois

pour servante l'enfant que je confie à l'incertitude des airs. . . .

Il dit et, ramenant en arrière son bras robuste, il lança la

javeline, et, sur la javeline sifflante, Camile franchit la lar-

5 geur du courant rapide. Puis Métabus se jeta dans le

fleuve, retrouva, avec l'enfant saine et sauve, répieu fiché

sur l'autre rive, et l'arracha du sol, vibrant encore. . . .

Il vécut avec sa fille dans la solitude des monts et des forêts. Il la nourrit de lait de jument et, dès qu'elle put io courir, il lui mit entre les mains un arc et des flèches et suspendit une peau de tigre à ses épaules délicates.

Quand les Troyens descendirent en Italie, Camille avait

quinze ans. Elle était merveilleusement belle et habile au

maniement des armes. Et ses yeux étaient purs, frais et

?5 profonds comme une fontaine immobile dans les grands bois.

En haine des étrangers et par ennui de l'inaction, Métabus offrit ses services au roi Turnus et rejoignit avec Camille l'armée des Rutules.

Or, dès la première bataille, l'amazone Camille, ayant fait

20 d'abord avec ses flèches un grand carnage de soldats

troyens, tira son épée pour combattre de près et se trouva

subitement, dans la mêlée, face à face avec le cavalier

Euryale.

Le choc fut violent. Après s'être heurtées à coups 25 pressés, les deux épées se lièrent, cependant que les deux chevaux, 1 flanc contre flanc, tournaient sur eux-mêmes avec des piétinements sonores.

Mais tout à coup le bras d' Euryale retomba, comme si le jeune héros eût refusé de se défendre.

30 C'est qu'il avait vu les yeux de la guerrière Camille.

La vierge leva son épée, et c'était fait d' Euryale, si Nisus ne fût venu au secours de son ami.

D'un coup rapide il détourna l'épée, et d'un autre coup il la brisa en deux.

Il tenait donc l'amazone à sa merci. 1

Mais il s'arrêta et, soudain, tourna bride.

C'est qu'il avait vu les yeux de la vierge, sa bouche pure et, même dans la colère, pareille à une fleur, et les mèches blondes qui s'échappaient de son casque léger. 5

Le soir de la bataille, pour la première fois, Nisus et Euryale ne trouvèrent point de plaisir à être ensemble. Ils oublièrent de se raconter, comme ils en avaient l'habitude, leurs impressions de la journée. Ils se séparèrent sans s'être presque adressé la parole. Euryale feignit une grande 10 fatigue, et chacun se retira sous sa tente.

Le lendemain (une trêve de trois jours avait été conclue entre les deux armées), Euryale sortit du camp dès l'aurore et, par un sentier abrupt, à travers les broussailles, il gagna une hauteur d'où l'on découvrait le camp des Rutules, à 15 deux portées de flèche.

Une rivière coulait au bas de la colline.

Euryale vit Camille qui menait boire son cheval à la rivière. Elle n'était vêtue que d'une tunique couleur de souffre, serrée d'une courroie sous la cambrure de sa taille, 20 et de souples jambières en peau de chevreau. Ses cheveux dénoués flottaient sur ses reins. Et, sous les rayons obliques du soleil levant, à travers les éclaboussures d'eau qui retombaient en pluie de perles, l'or de sa toison et le soufre de sa tunique la faisaient ressembler à une petite déesse surna- 25 turellement apparue.

Lorsque Camille fut rentrée au camp des Rutules, Euryale redescendit la colline et, dans l'âpre sentier, il rencontra Nisus qui montait.

Les deux amis se regardèrent et ne se parlèrent point, 30 ayant lu clairement dans les yeux l'un de l'autre la pensée que tous deux voulaient taire.

Ils ne se virent point les deux jours suivants.

Cependant, Nisus songea :

— Nous sommes, mon frère Euryale et moi, possédés par cette femme. Tant qu'elle sera là, nous serons lâches devant elle dans la bataille. Ou bien, si nous la faisons prisonnière, ce sera pire encore. Je pourrais peut-être, par un grand

5 effort de courage, me sacrifier à lui, puisqu'il est le plus faible et le plus jeune, et lui céder celle dont les yeux ont mis ce poison dans notre sang. Mais c'est alors qu'il serait perdu. Et puis, quoi qu'il pût advenir, ce serait fini de notre amitié. Il faut donc que je tue cette femme, si je

ïo veux rester l'ami d' Euryale, ce à quoi je tiens plus qu'à aucune autre chose au monde. Mais je dois la tuer par ruse, dans les ténèbres, et sans voir son visage ; car, si je le voyais, je n'aurais plus la force de frapper. Et Euryale songeait de son côté :

15 — Si cette femme devient notre captive (puisque les dieux nous ont promis la victoire sur les Rutules), ou bien elle m'aimera, et alors je rendrai Nisus malheureux, ou bien elle aimera Nisus, et alors je le haïrai. Or, ce serait chose abominable, car je dois tout à Nisus. Il m'a chéri et soigné

20 comme eût fait une mère ; il m'a fortifié par son exemple ; ce que j'ai de vertu me vient de lui, et il m'a plusieurs fois sauvé la vie dans les mêlées. Il faut donc que Camille disparaisse. Mais je ne saurais l'attaquer en face, parce que, si je rencontrais ses yeux, l'épée me tomberait des mains et

05 je lui appartiendrais malgré moi.

Le soir du jour ou devait expirer la trêve, Nisus dit à Euryale :

— Ami, si je me suis tu pendant trois jours, c'est que je méditais un grand dessein. Je sais par oîi l'on peut s'intro-

30 duire la nuit, sans être vu des sentinelles, dans le camp des Rutules. Viens avec moi, et nous en égorgerons un grand nombre pendant leur sommeil. Viens, et, parmi les têtes que les dieux nous livreront, jurons de n'en épargner aucune.

— Frère, dit Euryale, je le jure.

• . . Cette nuit-là, une nuit sans lune, Camille dormait profondément dans un coin de sa tente.

Une petite lampe faisait courir des lueurs pâles sur le casque et la cuirasse accrochés au mur de toile, mais laissait dans l'ombre le visage de la jeune fille. 5

Nisus, tout rouge de sang (car il avait déjà égorgé, silencieusement, un grand nombre de Rutules), entra à pas muets.

Il considéra le corps gracieux allongé sur les tapis et, ayant reconnu, au mouvement de la respiration, la place oïl 10 il devait frapper, il enfonça son poignard, dans le cœur de la guerrière, en se détournant.

A ce moment, Euryale apparut, très pâle, à la porte de la tente.

— C'est fait, dit Nisus. 15

Et les deux jeunes hommes s'embrassèrent en pleurant.

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