SCÈNE LU Les Mêmes, moins HÉLÈNE
ANDRÉ
Qu'est-ce qu'il y a? Pourquoi ne vous parlez-vous pas?
ROUSSEAU
Oh ! cela ne nous change guère, va ! — Nous nous parlons si peu d'ordinaire !
ANDRÉ
Mais encore ?
ROUSSEAU
C'est comme cela depuis le moment où je l'ai ramenée, tu 5 te souviens ? Je n'en pouvais plus. 1 Et ce n'était pas seulement la fatigue. . . . Dans la voiture, je lui ai parlé, oh ! bien doucement. Pas de réponse. Ah ! ces silences, ces reculs, ces refus de toute la personne, comme je les connais ! Ces yeux fixes, ces lèvres serrées, ce front barré
10 d'indifférence, comme ils m'ont déjà fait souffrir I Ne pas savoir ce qui se passe dans cette tête, sentir seulement que cette pensée, que ce cœur sont à mille lieues de vous, — et qu'on n'y peut rien! . . . Tu m'avais trop bien compris hier, et le mal est plus grand que je ne voulais te l'avouer !
15 Mais laissons cela. Ce que je fais là n'est pas bien. Tu n'es que trop disposé à la juger durement. Voilà que je l'accuse quand je devrais la défendre, — ou plutôt me taire et ne pas livrer des secrets qui ne sont pas à moi seul.
ANDRÉ
Tu te trompes, mon ami. Je n'ai rien contre madame 20 Rousseau. ... Et puis, pardonne-moi, mais je considère l'amitié, — j'entends une amitié telle que la nôtre, — comme un sentiment si supérieur à l'amour de toutes façons, par la pureté, le désintéressement, la solidité et la douceur, que, selon moi, tu ne manques à aucun devoir et n'offenses 25 aucune délicatesse en confessant à l'ami les secrètes souffrances du mari ou de l'amant. Ce droit ne cesserait pour toi que le jour où ta femme serait en même temps ta meilleure amie : mais ce jour-là justement tu n'auras plus rien
à me confier. Parle donc sans crainte et soulage ton cœur, puisque aussi bien tu as commencé.
ROUSSEAU
Eh bienl donc, elle ne m'aime pas, et je ne puis plus, non, je ne puis plus me résigner à son indifférence, parce que j'ai trop peur d'en deviner les raisons, qui ne sont point 5 belles. Veux-tu la vérité toute crue? Elle me dédaigne parce que je travaille, parce que je ne suis pas riche, parce que je ne suis pas élégant, parce que je ne suis pas un homme du monde. . . . Tu ne crois pas? Tu penses qu'elle est trop intelligente pour cela? Alors quoi? Je k> cherche. . . . M'en veut-elle parce que je n'ai pas de génie, parce que je ne suis pas illustre, parce que je ne suis que le premier venu. 1 Eh ! je ne suis peut-être pas le premier venu tant que cela! et en tout cas, je ne le suis pas par le cœur. Et enfin, elle savait bien qui j'étais; je l'ai 15 prévenue, je ne me suis pas surfait. Pourquoi m'a-t-elle pris ?
ANDRÉ
Ahl mon cher vieux, que je voudrais qu'elle t'entendît en ce moment!
ROUSSEAU
J'avais fait un si beau rêve! Cette orpheline élevée 20 uniquement par des religieuses, qui n'avait jamais eu d'autre maison que son couvent de Touraine, cela me semblait charmant. Je m'imaginais une âme toute neuve, tout enfantine, tout ignorante, que je pourrais caresser et pétrir doucement. Puis j'avais tant de pitié de cette pauvre 25 petite sans parents, sans foyer, qui n'avait jamais connu que la maternité froide des bonnes sœurs! Je me fondais en tendresse, à l'idée de la prendre, de la réchauffer, de lui donner une famille. Et je pensais qu'elle aimerait son mari et qu'il serait tout pour elle, lui ayant tout donné. Si 30
elle avait voulu ! . . . Te rappelles-tu la messe de mariage dans la chapelle du couvent, l'autel tout fleuri comme un autel du mois de Marie, les robes blanches des sœurs et ces voix de femmes chantant des cantiques? . . . J'en pleurais 5 de joie. Tu t'en souviens! — Ah! triple idiot! qu'est-ce que j'avais donc sur les yeux? Dès le lendemain, mon ami, dès le lendemain, j'ai eu l'impression — ah! si nette et si atroce ! — que je m'étais trompé, et qu'elle ne m'aimait pas, — pas même un peu, comprends-tu? Et, encore une fois, 10 pourquoi ne m'aime-t-elle pas? Oh ! ce n'est point de là passion que je lui demande, mais seulement un peu d'affection et de pitié. . . . Serait-elle si malheureuse de se laisser adorer ?
ANDRÉ
Ce que tu viens de me dire, le lui as-tu dit quelquefois ?
ROUSSEAU
ANDRÉ
1 5 Moi ? Jamais !
Dis-le-lui, veux-tu?
ROUSSEAU
Je n'oserais pas. Sa froideur m'arrêterait les mots dans la gorge. ... La chute de mes illusions a été si soudaine et si lourde que j'en suis demeuré stupide ; et, depuis, j'ai 20 toujours été timide et contraint devant elle.
ANDRÉ
Essaye tout de même, crois-moi.
ROUSSEAU
Non, vois-tu, c'est impossible. Car si je fais cet effort,
je vois d'avance son sourire. . . . Toutes mes tendresses
seraient refoulées du coup, 1 et alors, je le sens, ce ne
25 seraient que des paroles dures qui me monteraient aux
lèvres.
ANDRÉ
Parle-lui toujours. Qui sait ?
ROUSSEAU
Tu crois?
ANDRÉ
Oui. Une explication bien franche ne peut guère aggraver vos désaccords, et peut, au contraire, vous rapprocher, en dissipant bien des malentendus. . . . Elle ne te traite- 5 rait pas comme elle fait si elle te connaissait bien. Tu lui es si supérieur (laisse-moi tout dire) par l'intelligence, le courage et la bonté I Qu'elle le sente une bonne fois ! et qu'elle sente surtout que tu ne te résignes pas à être si injustement méconnu ! Va, les femmes aiment la force ; et, 10 dans tous les cas, tu n'as rien à perdre. J'ai bien réfléchi depuis notre dernière conversation : j'ai tant de raisons de souhaiter que tu ne sois pas malheureux par elle ! Prometsmoi donc de lui parler, de faire un grand effort pour lui ouvrir jusqu'au fond ta pensée et ton cœur. . . . J'ai 15 besoin que tu me le promettes.
ROUSSEAU
Je lui parlerai. Mais comme tu me dis cela! . . .
ANDRÉ
C'est que je t'aime. Courage ! Et compte toujours sur moi. Tu ne peux savoir à quel point je te suis dévoué. . . . Adieu ! . . . 20