‹ Morceaux choisis de Jules LemaitreChapitre 31 sur 96 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Les Mêmes, moins ANDRÉ.

HÉLÈNE

Je crois qu'on vous attend dans votre cabinet.

ROUSSEAU

Qui?

HÉLÈNE

S Un de vos élèves, je pense.

ROUSSEAU, il va pour sortir, hésite, puis revient sur ses pas.

Hélène, que vous ai-je fait ?

HÉLÈNE

Mais rien.

ROUSSEAU

Alors, pourquoi êtes-vous comme cela, froide, renfermée, silencieuse? Vous m'en voulez donc bien de vous avoir io emmenée avant la fin de ce bal?

HÉLÈNE

Je ne vous en veux pas, et je suis comme d'habitude.

ROUSSEAU

Oui, c'est vrai, vous êtes comme d'habitude, après tout.

Un peu plus, un peu moins de silence et d'indifférence, ce

n'est pas une affaire. Mais c'est justement cette façon

i s d'être habituelle dont je souffre comme du pire malheur, et

dont je me plains comme de la plus cruelle injustice.

HÉLÈNE

Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

ROUSSEAU

Oh ! si ; vous le savez bien. Voyons, de bonne foi, croyez- vous que je sois très heureux avec vous ?

HÉLÈNE

Je n'ai pas une telle prétention.

ROUSSEAU

Ne raillez pas, je vous en supplie. Ce n'est pas le 5 moment.

HÉLÈNE

Mais quelle querelle me cherchez-vous? Qu'est-ce que j'ai fait de mal?

ROUSSEAU

Vous le demandez ? Voici. Quand je vous ai rencontrée, vous étiez la plus jolie et la plus délicieuse des jeunes filles. 10 D'ailleurs seule au monde et aussi pauvre que moi. Je n'étais pas, je le sais, fort séduisant ; mais enfin, je vous apportais mon travail, une situation honorable, un immense dévouement et un immense amour. Vous avez accepté cela librement. Certes, je* ne pouvais attendre de vous qu'une 15 bonne et loyale affection : mais cela, du moins, vous me donniez le droit d'y" compter absolument par ce fait seul que vous consentiez à devenir ma femme. Il est évident que, dans ce contrat, vous apportiez plus que moi, rien qu'en me tendant la main, — mais à condition de ne la 20 point retirer. Or, c'est ce que vous avez fait dès les premiers jours de notre mariage. Cela est-il loyal? . . . Répondez donc]

HÉLÈNE

Ce serait trop difficile. ... Je m'expliquerais mal. . . . Et puis, à quoi bon ?

ROUSSEAU

A quoi bon? Mais à savoir où nous en sommes. ... à sauver Pavenir, s'il est encore temps. Oh! j'entre dans 5 vos raisons autant que je puis. Je comprends que vous ayez éprouvé quelque mécompte après votre mariage. La vie que je vous offrais a pu vous sembler plus médiocre encore que vous ne vous y étiez attendue. Mais je ne croirai jamais que ce soit cela seul qui vous ait éloignée de

ïo moi : ce serait vous faire injure. Cette vie, du reste, par l'effort même que vous auriez fait pour l'accepter, vous y auriez trouvé quelque douceur. Et qu'est-ce que vous avez donc fait dans votre couvent si vous n'y avez pas appris l'amour du devoir? Le malheur, c'est que je n'ai pas su

15 vous reconquérir à ce moment décisif. J'étais tout craintif avec vous; craintif par trop d'amour. Et puis, je n'avais pas le temps, je travaillais trop. . . . J'ai continué.

LA BONNE, entrant.

Monsieur. . . .

ROUSSEAU

Quoi?

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