Tour -vieilli
6. Beaucoup ne se met plus ainsi aujourd'hui devant un adjectif.
Il semble à trois pédants, dans leur petit cerveau, Que pour être imprimés et reliés en veau, Les voilà dans lÉtat d'importantes personnes; Qu'avec leur plume ils font les deslins des couronnes ; Qu'au moindre petit bruit de leurs productions, Us doivent voir chez eux voler les pensions; Que sur eux l'univers a la vue attachée; Que partout de leur nom la gloire est épanchée; Et qu'en science ils sont des prodiges fameux, Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux, Ce ténébreux fatras qui traîne dans les livres; Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres, Riches, pour tout mérite, en babil importun. Inhabiles à tout, vides de sens commun, Et pleins de ridicule, et d'une impertinence A1 décrier partout l'esprit et la science-'.
Les Femmes savantes (1672), acte IV, scène m.
1. Il faut sous-entendre l'adjectif propre devant la préposition à.
2. Ce dernier vers suffit â marquer que Molière n'eutend pas ici déprécier la vraie science, mais cette érudition pédante et lourde qui s'enferme dans l'étude de vaines curiosités.
Boileau, par le plus rare jugement et la plus exquise culture d'esprit, s'éleva au rang des écrivains de génie. Né en 1636, dans une famille de judicature où les plus fortes études classiques étaient en honneur, il y puisa ce goût solide et sévère qui fit de lui le législateur littéraire de son époque. Avec un caractère plein de droiture et de hardiesse, qui secondait la vigueur de ses talents, il prit possession de ce rôle, en 1660, par la publication de ses premières Satires, dont les années suivantes augmentèrent le nombre. Il accrut plus tard sa réputation en composant ses Épitres; il y mit le comble par son Art poétique et par son Lutrin, le modèle des épopées plaisantes. Peu d'hommes, en donnant aux auteurs de meilleurs conseils, ont exercé sur la raison publique une influence plus souveraine et plus salutaire que Boileau; là est sa principale gloire : il a été parmi nous, en joignant l'exemple au précepte, le chef de cette école poétique qui a réalisé de la manière la plus heureuse l'accord de l'imagination et du bon sens. Dans sa vieillesse, il s'éloigna de la cour, où il avait partagé avec Molière et Racine la faveur du prince, et se retira à sa campagne d'Auteuil, où il mourut en 1711, après avoir survécu à presque toutes les illustrations du règne de Louis XIV. Il n'avait pas su bien écrire seulement; mais, ce qui vaut beaucoup mieux, il avait su bien vivre. Depuis 1684 il appartenait à l'Académie française, qui l'avait admis dans son sein un peu après La Fontaine'.
Le critique conversant avec son Esprit, qu'il accuse, et qui se justifie.
Vous ferez-vous toujours des affaires nouvelles? Et faudra-t-il sans cesse essuyer des querelles?
1. Boileau fut aussi l'un des premiers membres de l'Académie des inscriptions, fondée de son temps ; et, comme tel, il a travaillé au fameux livre des Médailles sur les principaux Événements du Règne de Louis XIV. Parmi ses ouvrages en prose, il faut signaler surtout sa traduction du Traité du Sublime, attribué à Longin, rhéteur grec du troisième siècle après Jésus-Christ.
N~'entendrai-je qu'ailleurs se plaindre et murmurer? Jusqu'à quand vos fureurs doivent-elles durer? Répondez, mon Esprit; ce n'est plus raillerie : Dites... Mais, direz -vous, pourquoi cette furie? Quoi! pour un maigre auteur que je glose en passant'. Est-ce un crime, après tout, et si noir el si grand? Et qui, voyant un fat s'applaudir d'un ouvrage Où la droite raison trébuche à chaque page, Ne s'écrie aussitôt : « L'impertinent auteur! L'ennuyeux écrivain ! le maudit traducteur! A quoi bon mettre au jour tous ces discours frivoles, Et ces riens enfermés dans de grandes paroles? » Est-ce donc là médire ou parler franchement? Non, non, la médisance y va plus doucement. Si l'on vient à chercher [tour quel secret mystère Alidor, à ses frais, bâtit un monastère : « Alidor, dit un fourbe, il est de mes amis, Je l'ai connu laquais, avant qu'il fût commis2; C'est un homme d'honneur, de piété profonde, Et qui veut rendre à Dieu ce qu'il a pris au monde. » Voilà jouer d'adresse et médire avec art; El c'est avec respect enfoncer le poignard3. Un esprit né sans fard, sans basse complaisance, Fuit ce ton radouci que prend la médisance; Mais de blâmer des vers ou durs ou languissants, De choquer un auteur qui choque le bon sens, De railler4 d'un plaisant qui ne sait pas nous plaire, C'est ce que tout lecteur eut toujours droit de faire.