M" DE SÉVIGNÉ
Mme de Sévigné, la plus aimante des mères, se plaça, sans y songer, au rang de nos auteurs classiques. Petite-fille de Mme de Chantai, qui partagea les bonnes œuvres de saint François de Sales, elle naquit à Paris le 5 février 4 626, perdit son père presque aussitôt, épousa fort jeune le marquis de Sévigné, officier d'une valeur brillante, mais d'une conduite dissipée, et demeura veuve après sept ans de mariage. Elle n'eut plus dès lors qu'un but, celui de vivre pour ses deux enfants, s'appliquant à rétablir pour eux sa fortune, qui avait été compromise, et à leur donner une excellente éducation. Ses soins éclairés profitèrent peu toutefois à son fils, qui demeura médiocre en dépit d'elle; mais, grâce à son tendre dévouement, sa fille, si connue sous le nom de Mme de Grignan, devint une personne fort distinguée1. C'est à elle que s'adressent d'ordinaire ces lettres où se montrent en foule, avec les qualités de l'esprit le plus vif et le plus délicat, les dons les plus précieux du cœur, et qui offrent des modèles non seulement du style épistolaire, mais de l'art d'écrire dans tous les genres. Mmc de Sévigné mourut en 1696, la même année que La Bruyère, et un an après Nicole et La Fontaine, qu'elle admirait beaucoup.
Le printemps à Livry*.
Je vins ici, où je trouvai tout le triomphe du mois de mai ; le rossignol, le coucou, la fauvette ont ouvert le printemps dans nos forêts ; je m'y suis promenée tout le soir toute seule; j'y ai trouvé toutes mes tristes
1. La Fontaine l'a célébrée au commencement d'une de ses Fables, livre IV, fable i.
2. Livry est à quelques lieues de Paris. C'était l'abbaye de l'abbé de Coulanges, oncle de Mme de Sévigné. Un des traits qui distinguent Mme de Sévigné est l'amour de la nature, assez rare dans le siècle de Louis XIV, si l'on excepte La Fontaine et Fènelon.
pensées1; mais je ne veux plus vous en parler. J'ai destiné une partie de cette après-dînée à vous écrire dans le jardin, où je suis étourdie de trois ou quatre rossignols qui sont sur ma tête. Ce soir je m'en retourne à Paris, pour faire mon paquet et vous l'envoyer.
Lettre du 29 avril 4 671, à Mme de Grignan.
L'automne à Livry.
Je quitte ce lieu à regret : la campagne est encore belle ; cette avenue et tout ce qui était désolé des chenilles, et qui a pris la liberté de repousser avec votre permission, est plus vert qu'au printemps dans les plus belles années. Les petites et les grandes palissades sont parées de ces belles nuances de l'automne, dont les peintres font si bien leur profit. Les grands ormes sont un peu dépouillés, et l'on n'a point de regret à ces feuilles picotées ; la campagne en gros est encore toute riante ; j'y passais ma journée seule avec des livres; je ne m'ennuyais que comme je m'ennuierai partout, ne vous ayant plus.
Lettre du 2 novembre 1679, à la même.
In hiver en Provence.
Madame de Chaulnes2 me mande que je suis très heureuse d'être ici avec un beau soleil ; elle croit que tous nos jours sont filés d'or et de soie. Hélas !
1. Mme de Sèvigné était depuis peu séparée de sa fille, qui avait été rejoindre son mari en Provence.
2. Femme du gouverneur de Bretagne, et amie de Mme de Sévigné.
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mon cousin, nous avons cent fois plus de froid ici qu'à Paris. Nous sommes exposés à tous les vents : c'est le vent du midi, c'est la bise, c'est à qui nous insultera ; ils se battent entre eux pour avoir l'honneur de nous renfermer dans nos chambres ; toutes nos rivières sont prises: le Rhône, ce Rhône si furieux, n'y résiste pas ; nos écritoires sont gelées ; nos plumes ne sont pas conduites par nos doigts, qui sont transis ; nous ne respirons que de la neige; nos montagnes sont charmantes dans leur excès d'horreur ; je souhaite tous les jours un peintre pour bien représenter l'étendue de toutes ces épouvantables beautés : voilà où nous en sommes. Contez un peu cela à notre duchesse de Chaulnes, qui nous croit dans des prairies avec des parasols, nous promenant à l'ombre des orangers.
Lettre du 3 février 1695, à M. de Coulanges.
Voyage de Mme de Grignan1. Inquiétudes de sa mère.
Je reçois vos lettres, comme vous avez reçu ma bague ; je fonds en larmes en les lisant; il semble que mon cœur veuille se fendre par la moitié ; il semble que vous m'écriviez des injures, ou que vous soyez malade, ou qu'il vous soit arrivé quelque accident, et c'est tout le contraire : vous m'aimez, ma chère enfant, et vous me le dites d'une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs en abondance. Vous continuez votre voyage sans aucune aventure fâcheuse, et lorsque j'apprends tout cela, qui est justement tout ce qui
1. Françoise-Marguerite de Sévigné, née en 1646, avait épousé en 1669 le comte de Grignan, lieutenant général et vice-gouverneur de Provence. Mmc de Grignan, après un premier séjour en Provence, était revenue passer quelques mois auprès de sa mère. Elle la quittait dans les premiers jours du mois de février 1671.
me peut être le plus agréable, voilà l'état où je suis. Vous vous avisez donc de penser à moi, vous en parlez, et vous aimez mieux m'écrire vos sentiments que vous n'aimez à me les dire. De quelque façon qu'ils me viennent, ils sont reçus avec une tendresse et une sensibilité qui n'est comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais. Vous me faites sentir pour vous tout ce qu'il est possible de sentir de tendresse ; mais si vous songez à moi, ma pauvre bonne, soyez assurée aussi que je pense continuellement à vous : c'est ce que les dévots appellent une pensée habituelle ; c'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si l'on faisait son devoir. Rien ne me donne de distraction ; je suis toujours avec vous : je vois ce carrosse qui avance toujours, et qui n'approchera jamais de moi ; je suis toujours dans les grands chemins; il me semble même que j'ai quelquefois peur qu'il ne verse ; les pluies qu'il fait depuis trois jours me mettent au désespoir ; le Rhône me fait une peur étrange. J'ai une carte devant les yeux ; je sais tous les lieux où vous couchez. Vous êtes ce soir à Nevers, et vous serez dimanche à Lyon, où vous recevrez cette lettre. Je n'ai pu vous écrire qu'à Moulins par Mme de Guénégaud. Je n'ai reçu que deux de vos lettres ; peut-être que la troisième viendra : c'est la seule consolation que je souhaite; pour d'autres, je n'en cherche pas. Je suis entièrement incapable de voir beaucoup de monde ensemble; cela viendra peutêtre, mais il n'est pas venu. Si vous voulez me faire un véritable plaisir, ayez soin de votre santé, dormez dans ce joli petit lit, mangez du potage, et servezvous de tout le courage qui me manque. Je ferai savoir des nouvelles de votre santé. Continuez de m'écrire. Tout ce que vous avez laissé d'amitié ici est augmenté ; je ne finirais point à vous faire des baisemains, et à vous dire l'inquiétude où l'on est de votre
santé1.
Lettre du 9 février 1671, àMme de Grignan.
1. L'éloiguement de Mme de Grignan fut la grande tristesse de
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Mort du chancelier Séguier1.
Cette nuit, madame la princesse de Conti* est tombée en apoplexie; elle n'est pas encore morte, mais elle n'a aucune connaissance ; elle est sans pouls et sans parole ; on la martyrise pour la faire revenir ; il y a cent personnes dans sa chambre, trois cents dans sa maison ; on pleure, on crie : voilà tout ce que j'en sais jusqu'à présent. Pour M. le chancelier, il est mort très assurément, mais mort en grand homme. Son bel esprit, sa prodigieuse mémoire, sa naturelle éloquence, sa haute piété, se sont rassemblés aux derniers jours de sa vie : la comparaison du flambeau qui redouble sa lumière en finissant est juste pour lui. Mascaron* l'assistait et se trouvait confondu par ses réponses et par ses citations : il paraphrasait le Miserere, et faisait pleurer tout le monde ; il citait la sainte Écriture et les Pères mieux que les évêques dont il était environné; enfin sa mort est une des plus belles et des plus extraordinaires choses du monde.
la vie de Mme de Sévigné. Cette âme si vive et si tendre rencontre partout, dans l'expression de ce sentiment, les tours les plus variés et les plus naturels. Cf. la lettre du 29 janvier 1672 : « Ma chère enfant, je n'en puis plus; votre souvenir me tue en mille occasions; j'ai pensé mourir dans ce jardin, où je vous ai vue si souvent. » Et la lettre du 27 mai 1675 : « Ne blâmez point, mou enfant, ce que je sentis en rentrant chez moi : quelle différence ! quelle solitude ! quelle tristesse ! Votre chambre, votre cabinet, votre portrait ! ne plus trouver cette aimable personne !... » • I. Pierre Séguier (1588-1672) devint garde des sceaux en 1633 et chancelier de France en 1635. Pendant la Fronde il demeura fidèle a la cour. Il présida le conseil où furent rédigées les ordonnances de 1666 et 1670 connues sous le nom de Code Louis. Après la mort de Richelieu, il était devenu le protecteur de l'Académie française.
2. C'était une des nièces de Mazarin, qui avait épousé Armand de Bourbon, prince de Conti. frère cadet du grand Condé. On voit dans la lettre suivante de Mme de Sévignè (du 5 février) que cette princesse mourut quelques heures plus tard.
3. Ce célèbre prédicateur prononça l'oraison funèbre de Séguier.
Ce qui l'est encore plus, c'est qu'il n'a point laissé de grands biens : il était aussi riche en entrant à la cour qu'il l'était en mourant. La mort découvre bien des choses, et ce n'est point de sa famille que je tiens tout ceci : on les voit. Nous avons fait aujourd'hui nos stations, Mme de Coulanges et moi. Mme de Verneuil1 est si mal, qu'elle n'a pu voir le monde. On ne sait encore qui aura les sceaux2.
Lettre du 3 février 1672, à Mme de Grignan.
Éloge de Turenne3.
Je voudrais mettre tout ce que vous m'écrivez de M. de Turenne clans une oraison funèbre : vraiment votre style est d'une énergie et d'une beauté extraordinaires ; vous étiez dans les bouffées d'éloquence que donne l'émotion de la douleur. Ne croyez point, ma fille, que son souvenir soit déjà fini dans ce paysci ; ce fleuve, qui entraine tout, n'entraîne pas sitôt une si belle mémoire : elle est consacrée à l'immortalité. J'étais l'autre jour chez M. de La Rochefoucauld avec Mme de Lavardin, Mme de La Fayette et M. de Marsillac. M. le premier4 y vint : la conversation dura deux heures sur les divines qualités de ce véritable héros ; tous les yeux étaient baignés de larmes, et vous ne sauriez croire combien la douleur de sa perte était profondément gravée dans les cœurs :