GUSMAN
Tout vous est pardonné, puisque je vois vos pleurs. Pour la dernière fois approchez-vous, mon père ! Vivez longtemps heureux ; qu'Alzire vous soit chère ? Zamore, sois chrétien! je suis content; je meurs.
alvarez, à Montèze.
Je vois le doigt de Dieu marqué dans nos malheurs. Mon cœur désespéré se soumet, s'abandonne Aux volontés d'un Dieu qui frappe et qui pardonne. Alzire, acle V, scène vu.
Les princes et les amis.
A M. DE CIDEVILLE l.
Après avoir, en grand courrier, Voyagé pour chercher un sage, J'ai regagné mon colomhier, Je n'en veux sortir davantage :
J'y trouve ce que j'ai cherché, J'y vis heureux, j'y suis caché.
Le trône et son fier esclavage, Ces grandeurs dont on est touché, Ne valent pas notre ermitage.
Vers les champs hyperboréens J'ai vu des rois dans la retraite Qui se croyaient des Anlonins ; J'ai vu s'enfuir leurs bons desseins Aux premiers sons de la trompette2.
Ils ne sont plus que des rois :
Ils vont, par de sanglants exploits.
Prendre ou ravager des provinces :
L'ambition les a soumis.
Moi j'y renonce; adieu les princes :
Il ne me faut que des amis.
Lettres, 13 mars I74I .
1. Ce fut après ses premières déceptions à la cour de Frédéric II, roi de Prusse, que Voltaire adressa ces vers à sou ami M. de Cideville. Celui-ci était conseiller au parlement de Normandie. Son amitié avec Voltaire avait commencé chez les jésuites, au collège Louis-le-Grand. Les années la resserrèrent, et jusqu'à la tin les lettres de Voltaire à M. de Cideville restent tendrement affectueuses. Se plaignant un jour de son silence, Voltaire lui écrivait ces mots charmants : « Vous ne m'avez écrit avec assiduité que quand vous avez eu quelque service à me rendre. »
2. Au mois de décembre 1740, Frédéric II, contre tout droit, envahissait la Silésie, qui appartenait à l'Autriche.
Né en 1709, Gresset, dont Amiens, sa patrie, a consacré la mémoire en lui érigeant une statue, fut un de ceux qui, sous le règne de Louis XV, conservèrent à la poésie, fort déchue, le plus d'originalité et de relief. Élève des jésuites et devenu maître parmi eux, il composa, dans les cellules des collèges où il enseignait, plusieurs badinages ingénieux qui n'ont pas cessé de passer pour des chefs-d'œuvre. Il rentra ensuite dans le monde, et, par une excellente comédie, le Méchant, l'une des pièces dont la réputation s'est maintenue au premier rang après celles de Molière, il montra combien il avait étudié avec fruit la société de son temps, combien il en savait reproduire les mœurs et parler le langage. Sur la fin de sa vie, retiré dans sa ville natale, il abandonna presque entièrement les lettres. Néanmoins Louis XVI, lorsqu'il monta sur le trône, l'honora de ses distinctions. Mais Gresset ne survécut pas longtemps à l'avènement de ce prince. Il mourut à Amiens le 16 juin 1777. Esprit tendre, enjoué, vif et délicat, le chantre de Ver-Vert mourait à propos, lorsque aux amusements des muses allaient succéder les clameurs et les orages de la politique. Ce poète heureux vit sa réputation peu attaquée, parce qu'elle causa peu d'ombrage. Son horizon était sans doute restreint; mais si le champ de sa pensée n'était pas très vaste, il pouvait s'y jouer du moins avec beaucoup de facilité et de çrâce.
La Chartreuse1.
(Fragment.)
Un esprit mâle et vraiment sage, Dans le plus invincible ennui
1. 1735. — Rousseau, si l'on en croit La Harpe, préférait même la Chartreuse à Ver-Vert, et ce critique se montre disposé à partager son sentiment. « Personne, dit encore celui-ci, n'a mieux que Gresset manié la période dans les vers de huit syllabes; » à la condition néanmoins, ajouterons-nous, de ne pas abuser de sa facilité,
Dédaignant le triste avantage De se faire plaindre d'autrui, Dans une égalité hardie Foule aux pieds la terre et le sort Et joint au mépris de la vie Un égal mépris de la mort ; Mais sans cette âpreté stoïque, Vainqueur du chagrin léthargique Par un heureux tour de penser, Je sais me taire un jeu comique Des peines que je vais tracer.
Ainsi l'aimable poésie, Qui dans le reste de la vie Porte assez peu d'utilité.
De l'objet le moins agréable Vient adoucir l'austérit*, Et nous sauve au moins pir la fable ,Des ennuis de la vérité.
C'est par cette vertu mag que Du télescope poétique Que je retrouve encor les ris Dans la lucarne infortunée Où la bizarre destinée Vient de m'enterrer à Paris1.
Sur celte montagne empestée Où la foule toujours crottée De prestolels'2 provinciaux Trotte sans cause et sans repos, Vers ces demeures odieuses
comme il lui est arrivé quelquefois, en prolongeant ses périodes à l'excès. — Quant au mot de Chartreuse, dont le sens propre désigne un couvent de chartreux, il s'applique dans son acception figurée, et Gresset l'entend ainsi, à une petite habitation isolée.
1. Gresset, après avoir professé les humanités à Tours et à la Flèche, venait d'être appelé par ses supérieurs à Paris, au collège Louis-le-Grand, pour y être régent de cinquième.
2. Terme plaisant, pour désigner de jeunes ecclésiastiques, et, en général, des étudiants, ceux-ci portant alors, en très grand nombre, le petit collet. L'origine du mot est incertaine.
Où régnent les longs arguments Et les harangues ennuyeuses, Loin du séjour des agréments ; Enfin, pour fixer voire vue, Dans cetle pédantesque rue1 Où trente faquins d'imprimeurs, Avec un air de conséquence, Donnent froidement audience A cent faméliques auteurs, Il est un édifice immense Où, dans un loisir studieux, Les doctes arts forment l'enfance Des fils des héros et des dieux2 :
Là, du toit d'un cinquième étage Qui domine avec avantage Tout le climat grammairien, S'élève un antre aérien, Un astrologique ermitage, Qui parait mieux, dans le lointain, Le nid de quelque oiseau sauvage Que la retraite d'un humain8.
C'est pourtant de cetle guérite, C'est de ce céleste tomheau, Que votre ami, nouveau stylite '',
1. Il s'agit de la rue Saint-Jacques ; et l'on a dû reconnaître, dans ce qui a été dit plus haut, la montagne Sainte-Geneviève, affectée aux écoles dès les temps les plus anciens.
2. C'est-à-dire des jeunes nobles : les plus grandes et les plus riches familles confiaient de préférence l'éducation de leurs enfants aux jésuites du collège Louis-le-Grand.
3. « Le belvédère de la Chartreuse, dit M. Emond dans son Histoire du Collège Louis-le-Grand, p. 362, s'élevait entre le Plessis et Louis-le-Grand, du côté de la cour des cuisines, sur le bâtiment neuf construit en 1660. 11 se composait de deux petites chambres, l'une au-dessus de l'autre, surmontées d'une plate-forme qui dominait tout Paris. C'était l'observatoire des jésuites. On l'a détruit, parce qu'il menaçait ruine. »
4. Du grec cttùXo:, colonne. On appelait ainsi des solitaires qui avaient placé leurs cellules sur des colonnes, ou plutôt sur des colonnades en ruines.
A la lueur dun noir flambeau, Penché sur un lit sans rideau.
Dans un déshabillé d'ermite, Vous griffonne aujourd'hui sans fard, Et peut-être sans trop de suite, Ces vers enfilés au hasard ; Et tandis que pour vous je veille Longtemps avant l'aube vermeille, Empaqueté comme un Lapon, Cinquante rats à mon oreille Ronflent encore en faux-bourdon.
Si ma chambre est ronde ou carrée, C'est ce que je ne dirai pas :
Tout ce que j'en sais, sans compas, C'est que, depuis l'oblique entrée.
Dans cette cage resserrée On peut former jusqu'à six pas.
Une lucarne mal vitrée, Près d'une gouttière livrée A d'interminables sabbat?.
Où l'université des chats.
A minuit, en robe fourrée.
Vient tenir ses bruyants états; Lne table mi-démembrée, Près du plus humble des grabats :
Six brins de paille délabrée Dressés sur deux vieux échalas :
Voilà les meubles délicats Dont ma chartreuse est décorée, Et que les frères de Borée Bouleversent avec fracas, Lorsque sur ma niche éthérée Ils préludent aux fiers combats Qu'ils vont livrer sur vos climats; Ou quand leur troupe conjurée Y vient préparer ces frimas fjui versent sur chaque contrée Les catarrhes et le trépas.
Feugère. Quatrième. Extrait». 20
Sur ce portrait abominable On penserait qu'en lieu pareil Il n'est point1 d'instant délectable, Que dans les heures du sommeil :
Pour moi qui, d'un poids équitable, Ai pesé des faibles mortels Et les biens et les maux réels, Qui sais qu'un bonheur véritable Ne dépendit jamais des lieux, Que le palais le plus pompeux Souvent renferme un misérable, Et qu'un désert peut être aimable Pour quicçnque sait être heureux; De ce Caucase2 inhabitable Je me fais l'Olympe des dieux.
Là, dans la liberté suprême, Semant de fleurs tous mes instants, Dans l'empire de l'hiver même Je trouve les jours du printemps.
Calme heureux ! loisir solitaire!
Quand on jouit de ta douceur.
Quel antre n'a pas de quoi plaire?
1. Point, dans ces sortes de tours, serait aujourd'hui de trop.