EFRANC DE POMPIGNAN
Né à Montauban ea 1709, le marquis de Pompignan avait été, comme Voltaire, élève du P. Porée, ce célèbre professeur de rhétorique au collège Louis-le-Grand. Jeune encore, il quitta les fonctions de premier président à la cour des aides de Montauban (il y avait exercé avec honneur ce rôle d'intermédiaire entre le peuple et le roi qui appartenait à notre ancienne magistrature), et sa carrière fut dès lors consacrée aux lettres. Au milieu de la lutte ardente du dix-huitième siècle, il fut l'un des principaux représentants du parti opposé à celui des philosophes, que soutenaient doublement la faveur publique, le nombre et la grandeur des talents. De là beaucoup d'inimitiés redoutables qu'il encourut, en premier lieu celle de Voltaire; de là beaucoup d'attaques dirigées contre sa personne et ses ouvrages. Mais la postérité impartiale s'élève audessus des passions contemporaines : son devoir est de reviser les jugements qu'elles ont portés. Sans partager pour Pompignan l'enthousiasme indiscret de certains panégyristes, elle n'hésitera pas à le placer parmi ceux qui, animés d'une noble inspiration, ont réussi parfois à en faire passer l'accent dans de beaux vers. Quelques-unes de ses traductions des psaumes et des cantiques, en outre quelques-unes de ses odes, sont demeurées dignes d'être proposées en modèle et citées au nombre des chefs-d'œuvre de notre langue. Lefranc de Pompisnan mourut dans sa terre en 1784.
Ode sur la mort de J. B. Rousseau1.
Quand le premier chantre du monde Expira sur les bords glacés
l. 1741. — La Harpe a cité, ea la commentant, cette ode où Je sujet lui semble avoir porté l'auteur, et il nous apprend quelle admiration elle avait inspirée à Voltaire, malgré ses préventions contre le poète. L abbé Maury, qui fut le successeur de Pompignan à l'Académie française, exprimait le vœu, dans son discours de réception (1735), que, «. pour tout éloge, on gravât ces strophes sur son tombeau ».
Où l'Hèbre effrayé dans son onde Reçut ses membres dispersés*, Le Thrace, errant sur les montagnes, Remplit les bois et les campagnes Du cri perçant de ses douleurs :
Les champs de l'air en retentirent; Et dans les antres qui gémirent, Le lion répandit des pleurs.
La France a perdu son Orphée!...
Muses, dans ces moments de deuil, Élevez le pompeux trophée Que vous demande son cercueil :
Laissez, par de nouveaux prodiges, D'éclatants et dignes vestiges D'un jour marqué par vos regrets.
Ainsi le tombeau de Virgile Est couvert du laurier fertile Qui par vos soins ne meurt jamais2.
D'une brillante et triste vie
Rousseau quitte aujourd'hui les fers;
Et, loin du ciel de sa patrie,
La mort termine ses revers3.
D'où ses maux ont-ils pris leur source?
Quelles épines, dans sa course,
Étouffaient les fleurs sous ses pas ?
1. Voyez, sur la mort d'Orphée, Ovide, Métamorphoses, livre XI, i, et Virgile, IVe livre des Géorgiques, vers 506 à 526.
2. C'est Henri de Lorraine, deuxième du nom, duc de Guise, qui, d'après une note de Pompignan lui-même, atteste « que sur le haut du tombeau de Virgile, qui est de marbre blanc, un laurier a pris racine, sans qu'il y ait aucune terre pour le conserver, et qu'il semble vouloir éterniser la mémoire de ce grand homme ». Le même seigneur ajoute que les branches de ce laurier ont servi de tout temps à couronner les grands poètes. — On peut voir aussi, sur le tombeau de Virgile et le laurier qui le couvre, planté, dit-on. par Pétrarque, madame de Staël, XIIIe livre de Corinne, chap. m.
3. On sait qu'il mourut à Bruxelles, sans avoir pu obtenir la révocation de l'arrêt qui l'avait b;mni.
LEFRANC DE POMPIGXAN.
Quels ennuis! quelle vie errante!
Et quelle foule renaissante D'adversaires et de combats !
Jusques à quand, mortels farouches,
Vivrons-nous de haine et d'aigreur?
Prêterons-nous toujours nos bouches
Au langage de la fureur ?
Implacable dans ma colère,
Je m'applaudis de la misère
De mon ennemi terrassé :
Il se relève ; je succombe,
Et moi-même à ses pieds je tombe.
Frappé du trait que j'ai lancé.
Songeons que l'imposture habite
Parmi le peuple et chez les grands ;
Qu'il n'est dignité ni mérite
A l'abri de ses traits errants;
Que la calomnie écoulée
A la vertu persécutée
Porte souvent un coup mortel,
Et poursuit, sans que rien l'étonné,
Le monarque sous la couronne
Et le pontife sur l'autel.
Du sein des ombres éternelles S'élevant au trône des dieux, L'envie offusque de ses ailes Tout éclat qui frappe ses yeux. . Quel ministre, quel capitaine.
Quel monarque vaincra sa haine Et les injustices du sort?
Le temps à peine les consomme1 ;
1. Pour en triomphe : cette expression, aujourd'hui inusitée ms ce sens, rappelle l'ancienne synonymie de consommer et tnsumer.
Et jamais le prix du grand homme N'est bien connu qu'après sa mort1.
Oui, la mort seule nous délivre Des ennemis de nos vertus ; Et notre gloire ne peut vivre Que lorsque nous ne vivons plus-.
Le chantre d'Ulysse et d'Achille, Sans protecteur et sans asile, Fut ignoré jusqu'au tombeau.
Il expire : le charme3 cesse, Et tous les peuples de la Grèce Entre eux disputent son berceau.
Le Nil a vu sur ses rivages De noirs habitants des déserts Insulter par leurs cris sauvages L'astre éclatant de l'univers4.
Cris impuissants! fureurs bizarres!
Tandis que ces monstres barbares Poussaient d'insolentes clameurs, Le dieu, poursuivant sa carrière, Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs'.