M™ DE SÉVIGNÉ
vous n'avez rien par-dessus nous que le soulagement de soupirer tout haut et d'écrire son panégyrique. Nous remarquions une chose, c'est que ce n'est pas depuis sa mort que l'on admire la grandeur de son cœur, l'étendue de ses lumières et l'élévation de son âme : tout le monde en était plein pendant sa vie, et vous pouvez penser ce que fait sa perte par-dessus ce qu'on était déjà ; enfin ne croyez point que cette mort soit ici comme celle des autres. Vous pouvez en parler tant qu'il vous plaira, sans croire que la dose de votre douleur l'emporte sur la nôtre. Pour son âme, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avait pour lui : il n'est tombé dans la tête de personne qu'elle ne fût pas en bon état ; on ne saurait comprendre que le mal et le péché pussent être dans son cœur : sa conversion si sincère1 nous a paru comme un baptême ; chacun conte l'innocence de ses mœurs, la pureté de ses intentions, son humilité éloignée de toute sorte d'affectation, la solide gloire dont il était plein, sans faste et sans ostentation, aimant la vertu pour elle-même, sans se soucier de l'approbation des hommes : une charité généreuse et chrétienne. Vous ai-je dit comment il rhabilla ce régiment anglais? Il lui en coûta plusieurs milliers de francs, et il resta sans argent. Les Anglais ont dit à M. de Lorges qu'ils achèveraient de servir cette campagne pour venger la mort de M. de Turenne, mais qu'après cela ils se retireraient, ne pouvant obéir à d'autres qu'à lui. Il y avait de jeunes soldats qui s'impatientaient un peu dans les marais, où ils étaient dans l'eau jusqu'aux genoux; et les vieux soldats leur disaient : « Quoi ! vous vous plaignez ? on voit bien que vous ne connaissez pas M. de Turenne. Il est plus fâché que nous quand nous sommes mal; il ne songe, à
1. Instruit par Bossuet, qui composa pour lui son livre de l'Exposition de la Doctrine catholique, Turenne avait abjuré le protestantisme. On peut voir encore de touchants détails sur sa piété dans la lettre de Mme de Sévigné, du 12 août 1675.
l'heure qu'il est, qu'à nous tirer d'ici ; il veille quand nous dormons : c'est notre père ; on voit bien que vous êtes jeunes » ; et ils les rassuraient ainsi. Tout ce que je vous mande est vrai. Je reviens à son âme : c'est donc une chose à remarquer que nul ne s'est avisé de douter que Dieu ne l'eût reçue à bras ouverts comme une des plus belles et des meilleures âmes qui soient jamais sorties de ses mains. Méditez sur cette confiance générale de son salut, et vous trouverez que c'est une espèce de miracle qui n'est que pour lui ; enfin personne n'a osé douter de son repos éternel. Vous verrez dans les nouvelles les effets de cette grande perte.
Écoutez, je vous prie, encore un mot de M. de Turenne. Il avait fait connaissance avec un berger qui savait très bien les chemins et le pays; il allait seul avec lui, et faisait poster ses troupes selon la connaissance que cet homme lui donnait ; il aimait ce berger, et le trouvait d'un sens admirable; il disait que le colonel Bec était venu comme cela, et qu'il croyait que ce berger ferait sa fortune comme lui. Quand il eut fait passer ses troupes à loisir, il se trouva content, et dit à M. de Roye1 : « Tout de bon, il me semble que cela n'est pas trop mal, et je crois que M. de Montécuculli trouverait assez bien ce que l'on vient de faire. » Il est vrai que c'était un chefd'œuvre d'habileté. Mme de Villars a vu une autre relation depuis le jour du combat, où l'on dit que, dans le passage du Rhin, le chevalier de Grignan fit encore des merveilles de valeur et de prudence. Dieu le conserve! car le courage de M. de Turenne semble être passé à nos ennemis : ils ne trouvent plus rien d'impossible.
Lettre du 16 août -1675, à la même.