Celui-ci était son beau-frère
M°" DE SEVIGNE. 29
M"'e de Sévigné aux Rochers1 . Les enfants de Mine de Grignan. De la lecture.
Vraiment, vous me gâtez bien, et mes amis de Paris aussi : à peine le soleil remonte du saut d'une puce2, que vous me demandez de votre côté quand vous m'attendrez à Grignan ; et mes amies me prient de leur fixer, dès cette heure, le temps de mon départ, afin d'avancer leur joie. Je me suis trop flattée de ces empressements, et surtout des vôtres, qui ne souffrent point de comparaison. Je vous dirai donc, ma chère comtesse, avec sincérité, que, d'ici au mois de septembre, je ne puis recevoir aucune pensée de sortir de ce pays. Du reste, je ne vous dis point que vous êtes mon but, ma perspective, vous le savez bien. Vous me dites la plus tendre chose du monde, en souhaitant de ne point voir la fin des heureuses années que vous me souhaitez3. Nous sommes bien loin de nous rencontrer dans nos souhaits : car je vous ai mandé une vérité qui est bien juste et bien à sa place, et que Dieu sans doute voudra bien exaucer, qui est de suivre l'ordre tout naturel de la sainte Providence : c'est ce qui me console de tout ce chemin laborieux
1. Le château des Rochers est à 6 kilomètres de Vitré (Ille-et- Vilaine). — Voir, sur les Rochers, la lettre du 31 mai 1671 dont un extrait a été donné à la page 160 des Morceaux choisis à l'usage de la Classe de Seconde.
2. La lettre est, en effet, datée du 15 janvier. Mrac de Sévigné fait allusion au proverbe populaire : A la Sainte-Luce du saut d'une puce, « phrase elliptique, dit Littré, qui signifie que, du 23 décembre, fête de sainte Luce, dans l'ancien calendrier, les jours croissent d'une quantité imperceptible. Il s'ensuit que le proverbe a près de trois siècles : car depuis 1582 la Sainte-Luce se trouve le 13 décembre, époque après laquelle les jours diminuent encore sensiblement. »
3. On comprend que Mme de Grignan avait souhaité mourir avant sa mère, pour ne pas avoir la douleur de lui survivre.
de la vieillesse ; ce sentiment est raisonnable; et le vôtre trop extraordinaire1 et trop aimable.
Votre enfant2 m'a écrit encore une jolie lettre pour me souhaiter une heureuse année : il me paraît désolé à Kaysersloutre3 ; il dit que rien ne l'empêche de venir à Paris, mais qu'il attend les ordres de Provence; que c'est ce ressort qui le fait agir. Je trouve que vous le faites bien languir : sa lettre est du 2 ; je le croyais à Paris : faites-l'y donc venir, et qu'après une petite apparition, il coure vous embrasser. Ce petit homme me paraît en état que si vous trouviez un bon parti, Sa Majesté lui accorderait aisément la survivance de votre très belle charge. Vous trouvez que son caractère et celui de Pauline* ne se ressemblent nullement ; il faut pourtant que certaines qualités du cœur soient chez l'un et chez l'autre; pour l'humeur, c'est une autre affaire. Je suis ravie que ses sentiments5 soient à votre fantaisie : je lui souhaiterais un peu plus de penchant pour les sciences, pour la lecture; cela peut venir. Pour Pauline, cette dévoreuse de livres, j'aime mieux qu'elle en avale de mauvais0 que de ne point
1. Le mot est pris dans son sens rigoureux : ce qui est hors de l'ordre naturel des choses.
2. Le fils de Mme de Grignan, son dauphin, comme disait Mrae de Sévigné, était né en 1671. A dix-sept aos, il débutait en qualité de volontaire au siège de Philippsbourg (168S). Marié à la iille d'un fermier général nommé Saint-Amand, il prit part au début de la guerre de la Succession d'Espagne, tomba malade après la bataille d'Hochstedt (n03j, et sa femme n'arriva que pour recevoir son dernier soupir.
3. Kaiserslautern, aujourd'hui ville de Prusse, non loin de Deux- Ponts et de Landau. Mme de Sévigné s'amuse à écorcher les noms allemands. « Un diantre de lieu, dit-elle encore, bien difficile à prononcer. Cela se nomme Keisersloutre ou Caseloutre ou Caserloutre. » — Le marquis de Grignan s'y trouvait alors en quartier d'hiver, et il demandait que ses parents sollicitassent pour lui un congé.
4. La fille de Mme de Grignan, qui devint Mme de Simiane, née en 1674 et morte en 1737.