‹ Morceaux choisis de prose et de vers des classiques françaisChapitre 156 sur 156 · X. Marmier · texte numérisé non relu

X. Marmier

Né en 1 809 à Pontarlier, M. Xavier Marmier est un des hommes de notre temps qui ont le mieux connu et suivi leur vocation. Né voyageur et conteur, il a successivement visité l'Orient, l'Amérique, les contrées les plus reculées du Nord; et, de ses longs séjours au milieu de pays et de civilisations si diverses, il a rapporté des écrits pleins d'intérêt où se mêlent les spectacles de la nature, les tableaux de la vie sociale et l'histoire qui nous les fait comprendre. Il y a encore chez M. Marmier un moraliste fin et bienveillant, dont la sagesse, sous une forme aimable, n'inspire que de saines pensées. Ses poésies sont toutes contenues dans un petit volume trop rare. Souvenirs d'enfance, regrets adressés à des amis perdus, vœux de loisir et de rêveries, tels sont les sentiments exprimés par le poète avec beaucoup de grâce et de naturel.

Les chèvres de la Provence.

La verte Normandie a sur ses promontoires De grands bœufs accroupis sur leurs épais genoux, Des bœufs au manteau blanc semé de taches noires, Des bœufs aux flancs dorés, marqués de signes roux1.

1. Ces bœufs ont été chantés par Pierre Dupont, flans une chanson populaire qui débute ainsi :

J'ai deux grands bœufs dans mon étable. Deux grands bœufs blancs marqués le roux ; La charrue est en bois d'érable, L'aiguillon en branche de houx.

Or, si la Normandie a les bœufs, la Provence Garde au flanc de ses monts les chèvres en troupeaux Les chèvres dont le pied, libre et hardi, s'avance, Et dont l'humeur sans frein ne veut pas de repos.

La montagne au soleil, où croissent pêle-mêle

Cytise et romarin, lavande et serpolet,

Enfle de mille sucs leur bleuâtre mamelle :

On boit tous ses parfums quand on boit de leur lait.

Tandis qu'assis au pied de quelque térébinthe, Le paire insoucieux chante un air de^ vieux jours, Elles, dont le collier par intervalles tinte, Vont et viennent sans cesse et font mille détours.

En vain le mistral1 souffle et chiffonne leur soie, Leur bande au pâturage erre des jours entiers. Je ne sais quel esprit de conquête et de joie Les anime à gravir les plus âpres sentiers.

Ton gouffre les appelle, ô Méditerranée!

Qu'un brin de mousse y croisse, une touffe de thym,

C'est par leur soin qu'on voit la plaine Verte l'hiver, jaune l'été ; Ils gagneut en une semaine Plus d'argent qu'ils n'en ont coûté.

S'il me fallait les vendre, J'aimerais mieux me pendre ; J'aime Jeanne ma femme; eh bien, j'aimerais mieux La voir mourir que voir mourir mes bœufs .

Les voyez-vous, les belles bêtes, Creuser profond et tracer droit, Bravant la pluie et les tempêtes, Qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid ?

Lorsque je fais halte pour boire, Un brouillard sort de leurs naseaux, Et je vois sur leur corne noire Se poser les petits oiseaux.

S'il me fallait les vendre, etc.

1. Le mistral est, sur la Méditerranée, le vent qui se nomme nord-ouest sur l'Océan. Le mot est dérivé de l'ancien provençal maestral, qui signifie maître. C'est proprement le vent maître.

C'est là qu'elles iront, troupe désordonnée Que le péril attire autant que le butin.

Dans les escarpements entrecoupés d'yeuses, Elles vont jusqu'au soir, égarant leurs ébats ; Ou bien, le cou tendu, s'arrêtent, curieuses, Pour voir la folle mer qui se brise là-bas !

Autran.

Né à Marseille en 1813, J. Autran fut vraiment un fils de la Provence par ses riches et souples facultés. Ses meilleurs poèmes sont les Poèmes de la Mer et ceux de la Vie rurale. Les premiers forment une série de pièces remarquables, d'un ton varié, où la grâce n'exclut pas la vigueur du trait, quand le poète, par exemple, peint les rives désolées de la Mer Morte. La Vie rurale est le tableau de la campagne, dont le poète raconte avec sentiment les travaux, les fêtes et les deuils. Chez Autran cependant la mélancolie est à fleur d'âme. Une fois il aborda le théâtre, et la Fille d'Eschyle (1848) eut un succès mérité; mais le poète ne fut pas trompé par ce succès, et il eut raison de préférer à l'éclat et aux hasards du drame la gloire plus modeste des genres intimes et familiers, qui convenaient à son génie aimable. Autran mourut en 1877.

Aux jeunes gens.

Aimez votre jeunesse, aimez, gardez-la toute ! Elle est de vos aines l'espoir et le trésor ; Portez-la fièrement, sans en perdre une goutte Portez-la devant vous comme un calice d'or.

Peut-être on vous dira d'y boire avec largesse, D'y verser hardiment le vin des passions ; D'autres vous prêcheront l'égoïste sagesse, Qui rampe et se réserve à ses ambitions.

Mais aux vils tentateurs vous serez indociles, La muse vous conseille, et vous saurez choisir:

Restez dans le sentier des vertus difficiles;

Votre âge a des devoirs plus doux que le plaisir....

Plus haut! toujours plus haut, vers ces hauteurs se- Où nos désirs n'ont pas de flux et de reflux, [reines Où le bruit de la terre, où le chant des sirènes, Où les doutes railleurs ne nous parviennent plus !

Plus haut dans le mépris des faux biens qu'on adore, Plus haut dans ces combats dont le ciel est l'enjeu, Plus haut dans vos amours! Montez, montez encore Sur celte échelle d'or qui va se perdre en Dieu !

Morts pour la patrie1.

Quand viendra votre tour d'entrer dans la carrière, Jeunes gens qu'on prépare à de mâles travaux, Si, parmi vos aînés dont la patrie est fière, Vous prenez un modèle et cherchez des rivaux,

Ni l'or, ni le pouvoir, ni la gloire elle-même, Ne vous désigneront les plus grands, les meilleurs. N'ayez pas le succès pour idéal suprême : Levez plus haut votre âme et regardez ailleurs.

La vertu difficile est le but de la vie ; Des héros de tout temps, amis, vous l'apprendrez : Pour être ambitieux d'un sort digne d'envie, Lisez ces noms obscurs... et désormais sacrés !

Ils rentreront, demain, dans le silence et l'ombre; Mais sur ces humbles murs vous viendrez les revoir.

1. Ces vers ont été composés pour l'inauguration du monument que les anciens élèves du lycée de Lyon ont élevé à la mémoire de leurs camarades morts pendant la guerre de 1870. Mais ces vers s'adressent à toute la jeunesse française : car il n'est pas uue maison d'éducation qui n'ait pu graver sur le marbre le nom. célèbre ou obscur, d'un soldat tombé pour la patrie.

Bienheureux ces martyrs oubliés dans le nombre : Ils ont plus que la gloire... ils ont fait leur devoir!

Leur nom n'est pas signé sur quelque œuvre éphémère; Nul titre étincelant ne luit sur leur tombeau ; Mais, soldats, ils sont morts pour la France, leur mère.... Honneur à la vertu, le génie est moins beau.

Ils sont morts écrasés par les destins contraires : Mais ne parlons pas d'eux, amis, en gémissant : A ces nobles vaincus, vous leurs fils, ou leurs frères, Ne donnez pas de pleurs, vous leur devez du sang !

Ils ont fait leur devoir, et. vous ferez le vôtre; Vous le ferez, amis, aveé plus de bonheur. Votre combat sera plus Vaillant que le nôtre ; Mous avons eu le deuil, et vous aurez l'honneur.

Prononcez mieux que nous ca saint nom : la Patrie! Osez enfin tout haut vous proclamer Français. Soyez dignes de vaincre, ô jeunesse aguerrie ! Faites votre devoir... Dieu fera le succès.

Victor de Laprade.

Victor de Laprade naquit en 184 2 à Montbrison (Loire). Après les montagnes du Forez, dont il reçut le premier éveil poétique, la révélation complète lui vint des Alpes ellesmêmes, qu'il parcourut pour la première fois en 4838. Laprade fut, dans la première partie de sa vie poétique, le chantre des hautes montagnes; c'est Dieu qu'il y cherche : la nature est pour lui l'hymne divin que le poète entend, et qu'il redit aux nommes. Plus lard il se rapprocha des hommes, et sa gloire n'en souffrit pas. 11 faut compter au nombre de ses plus heureuses inspirations l'idylle charmante de Pernette, remplie des plus purs sentiments du foyer domestique. Après les cruels désastres de 1870, Laprade consacra ses dernières années à consoler la France, à relever les courages, à rappeler aux jeunes gens tout ce qui peut affermir leur âme et la préparer aux luttes de l'avenir. Le Livre d'un Père et le Livre des Adieux resteront parmi les plus beaux chants de Laprade. Ils témoignent que la source des beaux vers est la noblesse du cœur. Victor de Laprade mourut en 4 883.

Imprimerie de Dëlalain frères, 1 et 3, rue de la Sorbonne.

La Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance

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