‹ Morceaux choisis de prose et de vers des classiques françaisChapitre 32 sur 156 · A LA MARQUISE DE LAVAL · texte numérisé non relu

A LA MARQUISE DE LAVAL

Oui, Madame, n'en doutez pas. je suis un homme destiné à des entrées magnifiques. Vous savez celle qu'on m'a faite à Bellac ', dans votre gouvernement ; je vais vous raconter celle dont on m'a honoré en ce lieu. M. de Rouffillac, pour la noblesse; M. Bosc, curé, pour le clergé ; M. Rigaudie, prieur des moines, pour le corps monastique ; et les fermiers de céans, pour le tiers état, viennent jusqu'à Sarlat* me rendre leurs hommages. Je marche accompagné majestueusement de tous ces députés; j'arrive au port de Carennac, et j'aperçois le quai bordé de tout le peuple en foule. Deux bateaux, pleins de l'élite des bourgeois, s'avancent, et en même temps je découvre que, par un stratagème galant, les troupes de ce lieu, les plus aguerries, s'étaient cachées dans un coin de la belle île que vous connaissez; de là elles vinrent en bon ordre de bataille me saluer avec beaucoup de mousquetades. L'air est déjà tout obscurci par la fumée de tant de coups, et l'on n'entend plus que le

1. Bourg du département du Lot. Il y avait à Carennac une abbaye de l'ordre de Cluny, dont Féuelon fut abbé jusqu'au moment où il devint archevêque de Cambrai. La lettre plaisante queFênelon écrit à propos de son entrée à Carennac est datée du 22 mai 1681.

2. Bellac, sous-préfecture du département de la Haute-Vienne, à 38 kilomètres de Limoges.

3. Sarlat, sous-préfecture du département de la Dordogne, patrie de La Boctie, l'ami de Montaigne.

FENELON. 71

bruit affreux du salpêtre. Le fougueux coursier que je monte, animé d'une noble ardeur, veut se jeter dans l'eau; mais moi, plus modéré, je mets pied à terre. Au bruit de la mousqueterie est ajouté celui des tambours. Je passe la belle rivière de Dordogne, presque toute couverte de bateaux qui accompagnent le mien. Au bord m'attendent gravement tous les vénérables moines en corps ; leur harangue est pleine d'éloges sublimes; ma réponse a quelque chose de grand et de doux. Cette foule immense se fend pour m'ouvrir un chemin ; chacun a les yeux attentifs pour lire dans les miens quelle sera sa destinée. Je monte ainsi jusques au château, d'une marche lente et mesurée, afin de me prêter pour un peu plus de temps à la curiosité publique. Cependant mille voix confuses font retentir des acclamations d'allégresse, et l'on entend partout ces paroles : « Il sera les délices de ce peuple. » Me voilà à la porte, déjà arrivé, et les consuls1 commencent leur harangue par la bouche de l'orateur royal. A ce nom, vous ne manquerez pas de vous représenter ce que l'éloquence a de plus vif et de plus pompeux. Qui pourrait dire quelles furent les grâces de son discours? Il me compara au soleil; bientôt après je fus la lune ; tous les autres astres les plus radieux eurent ensuite l'honneur de me ressembler ; de là nous vînmes aux éléments et aux météores, et nous finîmes heureusement par le commencement du monde. Alors le soleil était déjà couché ; et, pour achever la comparaison de lui à moi, j'allai dans ma chambre pour me préparer à en faire de même.

Correspondance.

1. C'était le titre que certaines villes du midi donnaient à leurs magistrats. Il équivalait à celui de jurât ou d'échevin.

On a nommé quelquefois Massillon le Cicêr on français ou le Racine de la chaire : par là on a voulu peindre l'abondance et la douceur de son éloquence. Dans l'ordre des temps, c'est le dernier de nos grands orateurs sacrés; mais il ne l'a cédé à aucun de ses devanciers pour l'art de pénétrer dans tous les replis du cœur humain et d'en dévoiler les plus secrets mouvements; pour le style, bien qu'il soit demeuré au-dessous de Bossuet et de Fénelon, on ne peut qu'admirer, en général, la pureté, l'élégance et l'harmonie de son élocution'. A ces qualités il a su joindre aussi, en plus d'une rencontre, la rapidité et la vigueur.

Massillon, né dans la Provence, en 1663, entra fort jeune dans la congrégation de l'Oratoire, et y consacra beaucoup d'années d'abord à une retraite studieuse, ensuite aux fonctions de l'enseignement, avant d'aborder la carrière de la prédication, que redoutait sa modestie. Formé par ces travaux, les premiers discours qu'il prononça à Montpellier, où il avait été chargé d'une mission, lui acquirent une réputation si brillante qu'il fut mandé à Paris pour y prêcher le carême de 1 699. Bourdaloue l'honora de son approbation; Louis XIV, qui l'entendit à Versailles, l'encouragea par une de ces félicitations dignes et judicieuses que lui suggérait son âme élevée ; et les suffrages publics le placèrent dès lors à la tète des sermonnaires, parmi lesquels, peu après, il resta sans rival. Le régent, en 1717, le créa évêque de Glermont, et l'Académie française le reçut en 1719.

Après avoir fait pendant vingt-cinq ans, par sa charité et par ses vertus, l'édification et le bonheur de son diocèse, Mas-' sillon mourut, en 1742, presque au milieu du dix-huitième siècle, dont lui-même, comme on l'a remarqué avec raison, modèle accompli d'une conduite chrétienne, n'a pas laissé, dans ses compositions, de subir quelque influence. Une nouvelle génération d'écrivains avait succédé au grand siècle, qui, après Fontenelle, n'avait plus guère de représentants que d Aguesseau, le plus intègre des magistrats, pur dans son

1. Voir l'abbé Maury, Essai sur l'Éloquence de la Chaire, chap. xxii et xxm. Cf. ibid., chap. lviii.

langage, mais trop solennel, et Saint-Simon, le plus passionné des grands seigneurs, d'un style plein d'énergie, mais peu correct. Montesquieu et Voltaire avaient donné plusieurs de leurs ouvrages; Bu (Ton composait les premiers livres de son Histoire Naturelle, et bientôt J. J. Rousseau, faisant éclater à l'improviste son ardente éloquence, allait troubler par ses paradoxes les esprits et les âmes de ses contemporains.

Il faut se former à la mlu dès l'enfanee.

On ne recueille dans un âge avancé que ce qu'on a semé les premières années de la vie. Si vous semez dans la corruption, dit l'Apôtre1, vous moissonnerez dans la corruption : vous le dites tous les jours vousmêmes, qu'on meurt toujours comme on a vécu ; que les caractères ne changent point ; qu'on porte dans la vieillesse tous les défauts et tous les penchants du premier âge, et aue rien n'est plus heureux que de se former de bonne heure des inclinations louables, et de s'accoutumer, comme dit un prophète, à porter le joug du Seigneur dès une tendre jeunesse *.

Et, en effet, quand nous n'aurions égard qu'à notre repos ; quand nous n'aurions point d'autre intérêt que de nous préparer même ici-bas des jours heureux et paisibles, quel bonheur de prévenir, et d'étouffer dans leur naissance, en se tournant d'abord à la vertu, tant

1. C'est le nom sous lequel saint Paul est habituellement désigne par les prédicateurs chrétiens. On lit dans YÈpitre aux Galates (ch. vi, verset 8) : Quœ enirn serninaverit homo, et Juec metet. « Ce que l'homme aura semé, il le recueillera. »

2. « Les jours de la jeunesse, écrivait le chancelier d'Àguesseau, sont les jours critiques du mérite et de la vertu. En vain vous voudrez rappeler dans la suite ces moments perdus et réparer l'erreur de ces premières années. Il est trop tard : le temps manque à celui qui n'a su en faire d'abord un bon usage, et, par un enchaînement fatal, la perte du premier âge est presque toujours suivie de celle de toute la vie. »

de passions violentes qui déchirent ensuite le cœur, et qui font tout le malheur et toute l'amertume de notre vie ! Quel bonheur de s'être fait dans ses premières années des plaisirs innocents et tranquilles, d'avoir accoutumé le cœur à s'en contenter, de n'avoir pas contracté la triste nécessité de ne pouvoir plus se passer des plaisirs violents et criminels, et de ne s'être pas rendu insupportables, par un long usage des passions vives et tumultueuses, la douceur et la tranquillité de la vertu et de l'innocence ! Que ces premières années passées dans la pudeur et dans l'horreur du vice attirent de grâces sur tout le reste de la vie1 !

Sermon sur le délai de la conversion.

La mort du pécheur.

Le pécheur mourant, ne trouvant dans les souvenirs du passé que des regrets qui l'accablent, dans tout ce qui se passe à ses yeux que des images qui l'affligent, dans la pensée de l'avenir que des horreurs qui l'épouvantent, ne sait plus à qui avoir recours, ni aux créatures qui lui échappent, ni au monde qui s'évanouit, ni aux hommes qui ne sauraient le délivrer de la mort, ni au Dieu juste qu'il regarde comme un ennemi déclaré, et dont il ne doit plus attendre d'indulgence *. Il se roule dans ses propres horreurs; il se tourmente, il s'agite pour fuir la mort qui le saisit, ou du moins pour se fuir lui-même : il sort de ses yeux mourants je ne sais quoi de sombre et de fa-

1. On retrouvera les mêmes idées dans un morceau de Fénelon intitulé : Il faut s'attacher au goût des choses simples, et cité dans nos extraits pour la Classe de Cinquième.

2. Admirable gradation qui peint d'une manière saisissante ce délaissement de l'impie qui demeure face à face avec les horreurs d'une mort prochaine et les troubles de sa conscience égarée.

l'ouché qui exprime les fureurs de son âme ; il pousse du fond de sa tristesse des paroles entrecoupées de sanglots qu'on n'entend qu'à demi, et l'on ne sait si c'est le repentir ou le désespoir qui les a formés; il jette sur un Dieu crucifié des regards affreux; il entre dans des saisissements où l'on ignore si c'est le corps qui se dissout, ou l'âme qui sent l'approche de son juge ; il soupire profondément, et l'on ne sait si c'est le souvenir de ses crimes qui lui arrache ces soupirs, ou le désespoir de quitter la vie. Enfin, au milieu de ces tristes efforts, ses yeux se fixent, ses traits changent, son visage se défigure, sa bouche livide s'entr'ouvre d'elle-même : tout son corps frémit ; et, par ce dernier effort, son âme infortunée s'arrache comme à regret de ce corps de boue, tombe entre les mains de Dieu, et se trouve, seule, aux pieds du tribunal redoutable.

Avant : Sermon sur la mort du pécheur et la mort du juste'.

La mort du juste.

Quand on est arrivé au port, qu'il est doux de rappeler le souvenir des orages et ;de la tempête ! Quand on est sorti vainqueur de la course, qu'on aime à retourner en esprit sur ses pas, et à revoir les endroits de la carrière les plus marqués par les travaux, les obstacles, les difficultés qui les ont rendus célèbres ! 11 me semble que le juste alors est comme un autre Moïse mourant sur la montagne sainte, où le Seigneur lui avait marqué son tombeau : avant d'expi-

1. Ce sermon fut prononcé le jour des Morts. — La Harpe a cité a cette énergique et effrayante peinture, pour donner un exemple de cette vigueur d'expression qu'on est souvent tenté de refuser à ceux qui ont porté aussi loin que Massillon le mérite de l'élégance ».

rer, tournant la tête du haut de ce lieu sacré, et jetant les yeux sur cette étendue de terre, de peuples, de royaumes, qu'il vient de parcourir, et qu'il laisse derrière lui, il y retrouve les périls innombrables auxquels il est échappé, les combats de tant de nations vaincues, les fatigues du désert, et, touchant enfin au terme heureux de tant de travaux et saluant de loin cette patrie promise à ses pères, il chante un cantique d'actions de grâces, et regarde la montagne sainte où il va expirer comme la récompense de ses travaux et le terme heureux de sa course.

L'âme juste, durant les jours de sa vie mortelle, n'osait regarder d'un œil fixe la profondeur des jugements de Dieu ; elle opérait son salut avec crainte et tremblement; elle frémissait à la seule pensée de cet avenir terrible, où les justes eux-mêmes seront à peine sauvés, s'ils sont jugés sans miséricorde; mais, au lit de la mort, ah! le Dieu de paix qui se montre à elle calme ses agitations; ses frayeurs cessent tout d'un coup, et se changent en une douce espérance : elle perce déjà avec des yeux mourants le nuage de la mortalité qui l'environne encore, et voit cette patrie immortelle après laquelle elle avait tant soupiré, et où elle avait toujours habité en esprit ; cette sainte Sion, que le Dieu de ses pères remplit de sa gloire et de sa présence, où il enivre ses élus d'un torrent de délices, et leur fait goûter tous les biens incompréhensibles qu'il a préparés à ceux qui l'aiment ; cette cité du peuple de Dieu, le séjour des saints, la demeure des justes et des prophètes, où elle retrouvera ses frères que la charité lui avait unis sur la terre, et avec lesquels elle bénira éternellement les miséricordes du Seigneur, et chantera avec eux les louanges de sa grâce 1 .

Ibid.

1. Voyez un tableau semblable dans le Carême de Massillon, 4e semaine, Jeudi. Il faut lire également, pour le comparer à ce morceau, l'admirable chapitre du Génie du Christianisme (liv. Ier,

Le Jugement dernier.

Il n'est peut-être personne ici qui ne puisse dire de soi : « Je vis comme le grand nombre, comme ceux de mon rang, de mon âge, de mon état; je suis perdu si je meurs dans cette voie. » Or, quoi de plus propre à effrayer une âme à qui il reste encore quelque soin de son salut? Cependant c'est la multitude qui ne tremble point; il n'est qu'un petit nombre de justes qui opèrent à l'écart leur salut avec crainte ; tout le reste est calme. On sait en général que le grand nombre se damne; mais on se flatte qu'après avoir vécu avec la multitude, on sera discerné à la mort ; chacun se met dans le cas d'une exception chimérique ; chacun augure favorablement pour soi.

Et c'est pour cela que je m'arrête à vous, mes frères, qui êtes ici assemblés : je ne parle plus du reste des hommes ; je vous regarde comme si vous étiez seuls sur la terre, et voici la pensée qui m'occupe et qui m'épouvante. Je suppose que c'est ici votre dernière heure et la fin de l'univers ; que les deux vont s'ouvrir sur vos têtes, Jésus-Christ paraître dans sa gloire au milieu de ce temple, et que vous n'y êtes assemblés que pour l'attendre , et comme des criminels tremblants à qui l'on va prononcer ou une sentence de grâce, ou un arrêt de mort éternelle : car, vous avez beau vous flatter, vous mourrez tels que vous êtes aujourd'hui ; tous ces désirs de changement qui vous amusent, vous amuseront jusqu'au lit de mort ; c'est l'expérience de tous les siècles : tout ce que vous

chap. ii), intitulé V Extrême-Onction. « Déjà le fidèle entend les concerts des Séraphins; déjà il est prêt à s'envoler vers les régions

où l'invite cette espérance divine Il meurt, et l'on n'a point

entendu son dernier soupir; il meurt, et longtemps après qu'il n'est plus, ses amis font silence autour de sa couche : car ils croient qu'il sommeille encore, tant ce chrétien a passé avec dou-

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trouverez alors en vous de nouveau sera peut-être un compte un peu plus grand ' que celui que vous auriez à rendre aujourd'hui; et sur ce que vous seriez, si l'on venait vous juger dans le moment, vous pouvez presque décider de ce qui vous arrivera au sortir de la vie.

Or, je vous le demande, et je vous le demande frappé de terreur, ne séparant pas en ce point mon sort du vôtre, et me mettant dans la môme disposition où je souhaite que vous entriez, je vous demande donc : Si Jésus-Christ paraissait dans ce temple, au milieu de cette assemblée, la plus auguste de l'univers, pour nous juger, pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis, croyez-vous que le plus grand nombre de tout ce que nous sommes ici fût placé à la droite ? Croyez-vous que les choses du moins fussent égales? Croyez- vous qu'il s'y trouvât seulement dix justes, que le Seigneur ne put trouver autrefois en cinq villes tout entières *? Je vous le demande; vous l'ignorez, et je l'ignore moi-même : vous seul, ô mon Dieu ! connaissez ceux qui vous appartiennent ; mais si nous ne connaissons pas ceux qui lui appartiennent, nous savons du moins que les pécheurs ne lui appartiennent pas. Or, qui sont les fidèles ici assemblés? Les titres et les dignités ne doivent être comptés pour rien; vous en serez dépouillés devant Jésus-Christ : qui sont-ils? beaucoup de pécheurs qui ne veulent pas se convertir, encore plus qui le voudraient, mais qui diffèrent leur conversion ; plusieurs autres qui ne se convertissent jamais que pour retomber ; enfin un grand nombre qui croient n'avoir pas besoin de conversion : voilà le parti des réprouvés. Retranchez ces quatre sortes de pécheurs de cette assemblée sainte : car ils en seront retran-

1. A rendre, faut-il sous-en tendre dans ce membre de phrase.

2. C'est-à-dire à Sodome, Gomorrhe, Adama, Séboïm et Lésa : Toy. la Genèse, chap. xvm.

chés au grand jour : paraissez maintenant, justes ; où êtes- vous ? Restes d'Israël, passez à la droite; froment de Jésus-Christ, démêlez-vous de cette paille destinée au feu ' : ô Dieu ! où sont vos élus ? et que reste-t-il pour votre partage * ?

Carême3 : Sermon sur le petit nombre des élus.

1. Métaphore empruntée à l'Evangile de saint Matthieu, chap.xm, verset 30.

2. C'est là un exemple du pathétique de la chaire, où Massillon a excellé. Lorsque ce sermon fut prononcé pour la première fois dans l'église de Saint-Eustache, on rapporte qu'au moment où l'orateur fit retentir ces célèbres paroles, tout l'auditoire frémit et se leva, frappé d'une admiration mêlée d'effroi, comme si le souverain Juge fût apparu prêt à séparer pour jamais les méchants des bons. — Voltaire, parlant de cette prosopopée, a dit : « Cette figure, parfaitement à sa place, et la plus hardie qu'on puisse employer, est l'un des plus beaux traits d'éloquence qu'on puisse lire chez les anciens et les modernes. »

3. Lundi de la troisième semaine de carême : on a souvent appelé ce recueil de sermons Grand Carême, par opposition au Petit Carême, prêché devant le roi Louis XV encore enfant.

Lorsque Montesquieu naquit (en 1 689, au château de la Brède, près de Bordeaux), la dynastie des Stuarts venait de succomber en Angleterre, et Jacques II cherchait un asile auprès de Louis XIV; lorsqu'il mourut (1755), la guerre désastreuse de Sept ans allait éclater, et déjà d'Argenson pouvait écrire ces graves paroles : « Tous les esprits se tournent au mécontentement, et tout chemine à une grande révolution. » Esprit hardi, mais sage, ami du progrès sans rompre avec le passé, Montesquieu fut un des hommes qui auraient pu, s'il eut été écouté, ménager au pays une transition sans violence entre l'ancien régime et les temps modernes. Destiné dès l'enfance à la magistrature, il devenait à vingt-cinq ans (1714) conseiller au Parlement de Guyenne, et deux ans après, président à mortier1 de cette même compagnie. Il remplit ces fonctions judiciaires jusqu'en 4728, date où il céda sa charge. Après un livre frivole, où des parties sérieuses portaient déjà l'empreinte de son génie, Montesquieu, curieux de connaître et d'étudier les peuples chez eux, entreprit, en 1728, un grand voyage à travers l'Europe, et séjourna en Angleterre pendant près de deux ans. De retour au château de la Brède, il écrivit les Considérations sur les Causes de la Grandeur et de la Décadence des Romains (1734), ouvrage le mieux composé de tous ceux de Montesquieu et resté le plus populaire. Ce fut seulement huit ans après, en 1742, que Montesquieu fit paraître à Genève son œuvre capitale : De l'Esprit des Lois. Souvent on a loué la richesse d'imagination et de savoir qui se montre dans ce dernier ouvrage : on peut dire qu'aucun, dans le dix-huitième siècle, ne renferme plus de vues justes et fécondes, de principes vrais et lumineux et plus de ces pensées efficaces, susceptibles de se réaliser par des applications pratiques.

1. Le mortier (ainsi appelé par assimilation de forme avec un mortier) était le bonnet que portaient les présidents comme marque de leur dignité.

In Persau à Paris.

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