Voy. Tacite, Annales, livre I. chap. xv
2. Ou remarquera ces phrases -vives et rapides par lesquelles Montesquieu aime à achever ou à résumer tout un développement.
qu'on pourrait lui faire ' . Afin qu'ils fussent en état d'exercer ce pouvoir, on les déclara sacrés et inviolables; et on ordonna que quiconque maltraiterait un tribun de fait ou par paroles serait sur-le-champ puni de mort. Or, les empereurs étant revêtus de la puissance des tribuns, ils en obtinrent les privilèges : et c'est sur ce fondement qu'on fît mourir tant de gens, que les délateurs purent faire leur métier tout à leur aise, et que l'accusation de lèse-majesté, ce crime, dit Pline, de ceux à qui on ne peut point imputer de crime, fut étendu à tout ce qu'on voulut2.
Ibid., chap. xiv.
1. Les tribuns du peuple furent créés, l'an 493 avant Jésus-Christ, à la suite de la retraite du peuple sur le mont Sacré.
2. On a essayé, en France et en Allemagne, de réhabiliter le gouvernement et la personne même de l'empereur Tibère. Dans une thèse soutenue en 1853 devant la Faculté des lettres de Paris, M. Duruy défendit l'administration de Tibère; en 1863, un savant allemand, M. A. Stahr, a entrepris de prouver que Tibère était même sympathique. M. Boissier, dans le livre précédemment cité (pages 178 et suivantes), a résumé l'état de la question et présenté des conclusions très sa<jes.
Peu d'hommes ont plus que Voltaire remué par leur génie et rempli de leur nom le monde; aucun n'a plus fortement agi sur son temps. Pour lui on a épuisé les censures et les éloges : on se bornera à dire qu'il a justifié les unes et les autres. 11 suffisait pourtant à sa gloire d'être le talent le plus universel, le plus brillant et le plus fécond écrivain du dix-huitième siècle; son ardente ambition voulut encore renouveler les opinions humaines : il déclara la guerre aux plus saintes, aux plus inébranlables vérités. A cette lutte, qui troubla sa vie et pèse sur sa mémoire, furent consacrées surtout les années de sa longue vieillesse : elles lui permirent de voir les commencements du règne de Louis XVI, après que sa jeunesse avait vu la fin de celui de Louis XIV. Né, en effet, le 20 février 1694 à Chàtenay, près de Paris, il ne mourut qu'en -1778, à Paris. La tragédie d'OEdipe, en 1718, fut le début de sa renommée. En 1726, une injure dont il voulut tirer vengeance le fit jeter à la Bastille, puis exiler au sortir de sa prison. Il passa en Angleterre et n'en revint que quelques années après. Menacé encore de perdre sa liberté, il se retira en 1734 à Cirey, sur la frontière de la Champagne et de la Lorraine, chez la marquise du Châlelet. Là s'écoulèrent pour lui quinze années d'une retraite féconde en travaux. Puis, après un séjour plein de déceptions à la cour de Frédéric II, roi de Prusse, il se fixa enfin, en 1 7o8, à Ferney, à deux lieues de Genève. 11 ne quitta qu'une seule fois cette résidence, en 1778, pour revoir Paris, où il mourut le 30 mai de cette même année. Émule, dans la prose, des maîtres de notre époque classique, Voltaire s'est, toutefois, élevé rarement au ton delà haute éloquence. Ses passions étaient plus vives et plus mobiles que ses convictions profondes et arrêtées. Le ton de légèreté et d'ironie, qui lui est trop ordinaire, se concilie peu, d'ailleurs, avec les grands mouvements de l'àme. Mais il excelle dans le style simple et tempéré : son langage, facile et animé d'une douce chaleur, offre les principales qualités de l'esprit français, la netteté, la clarté, l'élégance et la finesse.
Louis XIV.
Quoique la vie et la mort de Louis XIV eussent été glorieuses, il ne fat pas aussi regretté qu'il le méritait. L'amour de la nouveauté, l'approche d'un temps de minorité, où chacun se figurait une fortune, tout fit recevoir la nouvelle de sa mort avec un sentiment qui allait plus loin que l'indifférence. Nous avons vu ce même peuple qui, en 1686, avait demandé au Ciel avec larmes la guérison de son roi malade, suivre son convoi funèbre avec des démonstrations bien différentes1. On prétend que la reine sa mère lui avait dit un jour dans sa grande jeunesse : « Mon fils, ressemblez à votre grand-père, et non pas à votre père. » Le roi en ayant demandé la raison : « C'est, dit-elle, qu'à la mort de Henri IV on pleurait, et qu'on a ri à celle de Louis XIII. »
Quoiqu'on lui ait reproché des petitesses, des duretés dans son zèle contre le jansénisme, trop de hauteur avec les étrangers dans ses succès, de trop grandes sévérités dans des choses personnelles, des guerres légèrement entreprises , l'embrasement du Palatinat2, les persécutions contre les réformés, cependant ses grandes qualités et ses actions mises enfin dans la balance l'ont emporté sur ses fautes. Le temps, qui mûrit les opinions des hommes, a mis le
1. « J'ai ru. dit Voltaire clans une note, de petites tentes dressées sur le chemin de Saint-Denis. On y buvait, on y chantait, on y riait. Les sentiments des citoyens de Paris avaient passé jusqu'à la populace. »
2. Voir au chapitre xvi du Siècle fie Louis XIV ce que dit Voltaire sur le second incendie du Palatinat (1689), dont Louvois fut le principal auteur. « Si le roi avait été témoin de ce spectacle, il aurait lui-même éteint les flammes. Il signa, du fond de son palais de Versailles et au milieu des plaisirs, la destruction de tout un pays, parce qu'il ne voyait dans cet ordre que son pouvoir et le malheureux droit de la guerre; mais, de plus prés, il n'en eût vu que l'horreur. »
sceau à sa réputation, et. malgré tout ce qu'on a écrit contre lui, on ne prononcera point son nom sans respect, et sans concevoir à ce nom l'idée d'un siècle éternellement mémorable. Si l'on considère ce prince dans sa vie privée, on le voit à la vérité trop plein de sa grandeur, mais affable, ne donnant pas à sa mère de part au gouvernement, mais remplissant avec elle tous les devoirs d'un fils, et observant avec son épouse tous les dehors de la bienséance : bon père, bon maître, toujours décent en public, laborieux dans le cabinet1, exact dans les affaires, pensant juste, parlant bien, et aimable avec dignité.
Louis XIV avait dans l'esprit plus de justesse et de dignité que de saillies; et, d'ailleurs, on n'exige pas qu'un roi dise des choses mémorables, mais qu'il en fasse. Ce qui est nécessaire à tout homme en place, c'est de ne laisser sortir personne mécontent de sa présence, et de se rendre agréable à tous ceux qui l'approchent. On ne peut faire du bien à tout moment ; mais on peut toujours dire des choses qui plaisent. Il s'en était fait une heureuse habitude2. C'était entre lui et sa cour un commerce continuel de tout ce que la majesté peut avoir de grâces, sans jamais se dégrader, et de tout ce que l'empressement de servir et de plaire peut avoir de finesse, sans l'air de la bassesse. Il était, surtout avec les femmes, d'une attention et
1. Les plaisirs ne dérobèrent jamais aux affaires le temps que le roi leur devait. Jusqu'à un âge avancé, Louis XIV travaillait huit heures par jour. Tout homme connu pouvait obtenir de lui une audience particulière, et tout citoyen avait le droit de lui présenter des requêtes et des projets. Voyez Siècle de Louis XIV, au chapitre xxix, et la scène des Fâcheux entre Caritidès et Éraste donnée à la page 155 des Morceaux choisis pour la Classe de Sixième.
2. Saint-Simon, si sévère pour Louis XIV, lui reconnaît ce même mérite : « Jamais il ne lui échappa de dire rien de désobligeant à personne, et, s'il avait à reprendre, à réprimander ou à corriger, ce qui était fort rare, c'était toujours avec un air plus ou moins de bonté, presque jamais avec sécheresse, jamais avec colère. »
d'une politesse qui augmentait encore celle de ses courtisans; et il ne perdit jamais l'occasion dédire aux hommes de ces choses qui flattent l'amour-propre en excitant l'émulation, et qui laissent un long souvenir.
Un jour, madame la duchesse de Bourgogne1, encore fort jeune, voyant à souper un officier qui était très laid, plaisanta beaucoup et très haut sur sa laideur. « Je le trouve, madame, dit le roi encore plus haut, un des plus beaux hommes de mon royaume, car c'est un des plus braves. »
Un officier général, homme un peu brusque, et qui n'avait pas adouci son caractère dans la cour même de Louis XIV, avait perdu un bras dans une action, et se plaignait au roi, qui l'avait pourtant récompensé autant qu'on le peut faire pour un bras cassé : « Je voudrais avoir perdu aussi l'autre, dit-il, et ne plus servir Votre Majesté. — J'en serais bien fâché pour vous et pour moi », lui répondit le roi ; et ce discours fut suivi d'une grâce qu'il lui accorda. Il était si éloigné de dire des choses désagréables, qui sont des traits mortels dans la bouche d'un prince, qu'il ne se permettait pas même les plus innocentes et les plus douces railleries, tandis que des particuliers en font tous les jours de si cruelles et de si funestes.
Il se plaisait et se connaissait à ces choses ingénieuses, aux impromptus, aux chansons agréables; et quelquefois même il faisait sur-le-champ de petites parodies sur les airs qui étaient en vogue. Ces bagatelles servent au moins à faire voir que les agréments de l'esprit faisaient un des plaisirs de sa cour, qu'il entrait dans ces plaisirs, et qu'il savait, dans le particulier, vivre en homme aussi bien que représenter en monarque sur le théâtre du monde.
1. Fille du roi de Sardaigne, Victor-Aniédée Ier, et femme de Louis, duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV. Elle mourut en 1712, quelques jours seulement avant son mari.
Il aimait les louanges, et il est à souhaiter qu'un roi les aime, parce qu'alors il s'efforce de les mériter. Mais Louis XIV ne les recevait pas toujours, quand elles étaient trop fortes. Lorsque notre Académie, qui lui rendait toujours compte des sujets qu'elle proposait pour ses prix, lui fit voir celui-ci : Quelle est de toutes les vertus du roi celle qui mérite /a préférence ? Le roi rougit, et ne voulut pas qu'un tel sujet fût traité1. Il souffrit les prologues de Quinault; mais c'était dans les plus beaux jours de sa gloire, dans le temps où l'ivresse de la nation excusait la sienne. Virgile et Horace, par reconnaissance, et Ovide par une indigne faiblesse, prodiguèrent à Auguste des éloges plus forts, et, si on songe aux proscriptions, bien moins mérités.
Si Corneille avait dit, dans la chambre du cardinal de Richelieu, à quelqu'un des courtisans : « Dites à monsieur le Cardinal que je me connais mieux en vers que lui », jamais ce ministre ne lui eût pardonné; c'est pourtant ce que Despréaux dit tout haut du roi dans une dispute qui s'éleva sur quelques vers que le roi trouvait bons, et que Despréaux condamnait. « Il a raison, dit le roi ; il s'y connaît mieux que moi2. »
Un jour, Louis XIV jouant au trictrac, il y eut un coup douteux. On disputait; les courtisans demeuraient dans le silence. Le comte de Gramont arrive. « Jugez-nous, lui dit le roi. — Sire, c'est vous qui avez tort, dit le comte. — Et comment pouvez-vous me donner le tort avant de savoir ce dont il s'agit? — Eh! Sire, ne voyez-vous pas que, pour peu que la
1. Voltaire ici est indulgent. Louis XIV souffrit des éloges dont l'excès ne peut être contesté. Ce fut, on peut le croire, son bon goût, plus que sa modestie, qui rougit de la question proposée par l'Académie française. « La modestie, a dit La Rochefoucauld, qui semble refuser les louanges, n'est, en effet (eu réalité), qu'un désir d'en obtenir de plus délicates. »
2. Voir aussi l'histoire du madrigal de Louis XIV, racontée par Mme de Sévignè dans une lettre à M. do Pomponne, du 1er décembre 1664.
chose eût été seulement douteuse, tons ces messieurs vous auraient donné gain de cause ? »
On a accusé Louis XIV d'un orgueil insupportable, parce que la base de sa statue, à la place des Victoires1, est entourée d'esclaves enchaînés. On ne parlait que de ces quatre esclaves; mais ils figurent des vices domptés, aussi bien que des nations vaincues, le duel aboli, l'hérésie détruite : les inscriptions le témoignent assez. Elles célèbrent aussi la jonction des mers2, la paix de Nimègue; elles parlent de bienfaits plus que d'exploits guerriers. D'ailleurs, c'est un ancien usage des sculpteurs de mettre des esclaves aux pieds des statues des rois. Il vaudrait mieux y représenter des citoyens libres et heureux ; mais enfin on voit des esclaves aux pieds du clément Henri IV et de Louis XIII, à Paris. A l'égard de la statue de la place de Vendôme, c'est la ville qui l'a érigée3. Les inscriptions latines qui remplissent les quatre faces de la base sont des flatteries plus grossières que celles de la place des Victoires. On y lit que Louis XIV ne prit jamais les armes que malgré lui. Il démentit bien solennellement cette adulation, au lit de la mort, par des paroles dont on se souviendra plus longtemps que de ces inscriptions ignorées de lui, et qui ne sont que l'ouvrage de la bassesse de quelques gens de lettres.
Il résulte de tout ce qu'on vient de rapporter que le monarque aimait en tout la grandeur et la gloire. Un prince qui, ayant fait d'aussi grandes choses que
1. Cette statue avait été érigée par le duc de La Feuillade, maréchal de France, né en 1632 et mort en 1691. Détruite en 1792, cette statue a été, en 1821, remplacée par la statue équestre que l'on voit aujourd'hui.
2. Allusion au canal du Languedoc ou du Midi, qui joint, par la Garonne, l'Océan Atlantique à la Méditerranée. Décrété en 1666, le canal fut ouvert en 1681.
3. Cette statue en bronze de Louis XIV, fondue par Keller d'après Girardon, haute avec sou piédestal de cinquante-deux pieds, fut également détruite en 1792.
lui, serait encore simple et modeste, serait le premier des rois, et Louis XIV le second1.
Siècle de Louis XIV, chap. xxvm.
Mort de Charles XII, roi de Snède.
Vaincu par les Russes à Pultava (27 juillet 1709), Charles XII s'était réfugié chez les Turcs. Ceux-ci, qui l'avaient d'abord soutenu contre Pierre Ier, l'abandonnèrent ensuite et lui ordonnèrent de quitter leur territoire. Après la célèbre résistance de Charles XII à Varnitza, près de Bender, il fut conduit comme prisonnier à Dèmotica, près d'Andrinople. Il simula une maladie, partit déguisé et arriva à Stralsund (Poméranie) le 11 novembre 1714. Cette ville fut prise l'année suivante. Malgré tant de revers, Charles XII forma de nouveaux projets, et, pour affaiblir le Danemark, qui n'avait cessé de le combattre, il voulut lui enlever la Norvège, qu'il envahit deux fois. Mais Charles XII fut tué le 11 décembre 1718 au siège de Frederickshald.
Charles partit une seconde fois pour la conquête de la Norvège, au mois d'octobre 1718. Il avait si bien pris toutes ses mesures, qu'il espérait se rendre maître en six mois de ce royaume. Il aima mieux aller conquérir des rochers au milieu des neiges et des glaces, dans 1 apreté de l'hiver qui tue les animaux en Suède même, où l'air est moins rigoureux, que d'aller reprendre ses belles provinces d'Allemagne des mains
1. Pour compléter ce jugement général de Voltaire sur Louis XIV, il faudrait rapprocher quelques autres passages du Siècle de Louis XIV, ceux, par exemple, où l'historien parle du courage du roi (chap. ix), de son attention à exciter tous les génies de son siècle (chap. XIV), de sa fermeté dans les malheurs (au début du chap. xxvm). Le trait cependant le plus glorieux pour Louis XIV est celui que Voltaire a marqué dans ces lignes remarquables : « Il ne sépara point sa propre gloire de l'avantage de la France, et il ne regarda pas le royaume du même œil dont un seigneur regarde sa terre, de laquelle il tire tout ce qu'il peut, pour ne vivre que dans les plaisirs. » Siècle de Louis XIV, chap. xxix. FeugtTC Quatrième. Extraits. 1
de ses ennemis : c'est qu'il espérait que sa nouvelle
alliance avec le czar le mettrait bientôt en état de
ressaisir toutes ces provinces; bien plus, sa gloire
était flattée d'enlever un royaume à son ennemi
victorieux.
A l'embouchure du fleuve Tistedal, près de la Manche de Danemark, entre les villes de Bahus et d'Anslo, est située Frederickshald1, place forte et importante, qu'on regardait comme la clef du royaume. Charles en forma le siège au mois de décemÎDre. Le soldat, transi de froid, pouvait à peine remuer la terre endurcie sous la glace : c'était ouvrir la tranchée dans une espèce de roc; mais les Suédois ne pouvaient se rebuter en voyant à leur tête un roi qui partageait leurs fatigues. Jamais Charles n'en essuya de plus grandes. Sa constitution, éprouvée par dix-huit ans de travaux pénibles 2, s'était fortifiée, au point qu'il dormait en plein champ en Norvège, au cœur de l'hiver, sur de la paille ou sur une planche, enveloppé seulement d'un manteau, sans que sa santé en fût altérée. Plusieurs de ses soldats tombaient morts de froid dans leurs postes; et les autres, presque gelés, voyant leur roi qui souffrait comme eux, n'osaient proférer une plainte. Ce fut quelque temps avant cette expédition qu'ayant entendu parler en Scanie :î d'une femme nommée Johns Dotter, qui avait vécu plusieurs mois sans prendre d'autre nourriture que de l'eau, lui qui s'était étudié toute sa vie à supporter les plus extrêmes rigueurs que la nature humaine peut soutenir, voulut essayer encore combien de temps
1. La ville de Frederickshald se trouve à l'extrême frontière de la Norvège au sud-est, dans la préfecture de Smaalehnen. Le fleuve Tistedal, qui sépare Ja ville de la citadelle, se jette dans le Skagcr- Rack, appelé par Voltaire la Manche de Danemark. Manche se dit en géographie d'un étroit espace de mer resserré entre deux terres. Le Skager-Rack sépare, en effet, le Danemark de la Norvège.
2. Charles XII. en effet, était parti, le 8 mai 1700, de Stockholm, sa capitale, pour sa première campagne. Il n'y revint jamais.