EXTRAITS DE POÉSIE
La poésie, parmi nous, atteignit son point de maturité et de perfection avant la prose : elle le dut en grande partie à Malherbe. Celui-ci était né peu après le milieu du seizième siècle, en 4 555; mais comme il ne produisit ses meilleurs ouvrages que dans un âge assez avancé, comme ils se rapportent par leur date au commencement du dix-septième siècle, on peut avec justice le placer à la tête de cette période. Issu d'une famille noble, il commença par servir et s'attacha à la Ligue ; il se soumit ensuite à Henri IV, qui encouragea ses talents. Les compositions qu'il a laissées ne sont pas nombreuses, et consistent en morceaux de peu d'étendue, tels que des odes, des stances, des paraphrases de psaumes; mais, par l'heureuse sévérité dont il fit preuve en jugeant les autres et en écrivant lui-même, il réforma son époque : il lui enseigna les qualités qui devaient distinguer les beaux vers; il fut surtout utile à notre langue, qui, avait besoin d'être épurée et fixée. Originaire de Caen, Malherbe, après avoir vécu sous six rois, mourut à Paris en 1628, un an avant que Corneille, qui profita de ses leçons, donnât au théâtre Mélite, la première de ses pièces. Il fut enseveli dans l'église Saint-Germain l'Auxerrois. Outre ses poésies, on a conservé de lui des lettres familières en prose, plus remarquables par la correction que par la facilité et l'abondance. Comme tous les réformateurs efficaces, il avait quelque chose d'absolu et de raide, qui messied dans le genre épistolaire. Il a traduit aussi un livre de Tite-Live, le 33e, qui fut découvert dans son époque, et le traité de Sénèque Sur les Bienfaits. Par là on peut voir que les plus grands esprits ont toujours considéré la traduction comme l'exercice le plus propre à fortifier leur talent et à perfectionner leur style.
Feugère. Quatrième. Extraits. 13
19 i DIX-SEPTIEME SIECLE.
Ode en l'honneur de la reine régente Marie de Médicis
La paix ne voit rien qui menace De faire renaître nos pleurs ; Tout s'accorde à notre bonace2, Les hivers nous donnent des fleurs ; Et si les pâles Euménides, Pour réveiller nos parricides, Toutes trois ne sortent d'enfer, Le repos du siècle où nous sommes Va faire à la moitié des hommes Ignorer5 que c'est que le fer.
Nos champs même ont leur abondance Hors de l'outrage des voleurs :
Les festins, les jeux et la danse En bannissent toutes douleurs.
Rien n'y gémit, rien n'y soupire :
Chaque Amarylle a son Tityre4 ; Et sous l'épaisseur des rameaux, Il n'est place où l'ombre soit bonne, Qui soir et matin ne résonne Ou de voix ou de chalumeaux 5.
1. A cette composition de Malherbe il manque une invocation des Muses, autrement dit, un début. — Ici, comme en d'autres rencontres, Malherbe a voulu féliciter Marie de Mèdicis « de l'heureux succès de sa régence ». L'histoire a été plus sévère pour cette princesse que le poète.
2. C'est-à-dire tout concourt à maintenir notre tranquillité. Bonace est, au propre, le calme des ilôts.