‹ Morceaux choisis de prose et de vers des classiques françaisChapitre 56 sur 156 · Paraissant prêles à s'écrouler · texte numérisé non relu

Paraissant prêles à s'écrouler

petit ruisseau qui tombe dans la mer. C'est un petit paysage comme les aimait Virgile1.

Le soir la voix de l'Océan était rauque et sourde.

Maurice de Guérin.

Né en 1810 au château du Cayla, près d'Albi , Maurice de Guérin, d'un caractère rêveur et timide, s'était d'abord attaché à Lamennais, et ce fut auprès de lui, à la Chênaie, en Bretagne, qu'il écrivit ses premières pages descriptives. Après s'être affranchi d'une influence qui était dangereuse, Maurice de Guérin, toujours inquiet et mélancolique, doutant de luimême, ne fit paraître qu'une composition d'une certaine étendue, intitulée le Centaure. La vie, d'ailleurs, le trahit bientôt, et, brisé par la maladie, il s'éteignait à peine âgé de vingtneuf ans (1839). Sa sœur, Eugénie de Guérin, qui l'égala par les dons de l'esprit et du cœur, recueillit tout ce qui pouvait préserver de l'oubli la mémoire de son frère. Des essais, des fragments, des rêveries, des lettres intimes, ont été ainsi réunis, et si l'œuvre de Maurice de Guérin reste incomplète, elle atteste cependant un talent rare, un profond sentiment de la nature, et une âme également sensible, devant un paysage, à la grandeur de l'ensemble comme à la grâce du détail.

Bossuet et Montesquieu juges des Romains.

Dégagé des devoirs de la magistrature, livré tout entier à la méditation, seul exercice qui soit digne d'un homme de génie, et qui le fortifie, en le rendant à lui-même, Montesquieu avait visité les plus célèbres nations modernes et observé leurs mœurs, qui lui ex-

1. Maurice de Guérin pense sans doute au jardin du vieillard de Tarente. Voir les Géorgiques, livre IV, vers 116 et suivants. — Il est très vrai, d'ailleurs, que Virgile et les poètes latins ont surtout aimé les sites calmes, reposés, « les champs cultiyés et les fleuves qui coulent le long des vallées ». Sur ce point, on peut lire des pages très intéressantes de M. Boissier, au IVe chapitre (La Villa d Hadrien) de ses Promenades archéologiques, page 277 et suivantes.

pliquaient leurs lois1. C'est alors qu'il étend sa pensée sur les peuples anciens, et qu'il s'attache de préférence à l'empire romain, qui, seul ayant absorbé l'univers, pouvait représenter à ses yeux l'antiquité tout entière. Depuis deux mille ans, on lisait l'histoire des Romains; on se racontait les merveilles de leur grandeur. Peut-être l'esprit de l'homme, encore plus admirateur que curieux, se plaît-il à contempler les résultats incroyables des causes secrètes qu'il ne cherche pas à connaître. Le digne historien de la république romaine, Tite-Live, trop frappé de la gloire de sa patrie, avait négligé d'en montrer les ressorts toujours agissants, comme s'il eût craint d'affaiblir le prodige en l'expliquant.

Tacite, qui, suivant l'éloge que lui a donné Montesquieu, abrégeait tout parce qu'il voyait tout, Tacite n'a pas essayé de voir l'empire romain. Il a borné ses regards à un seul point de cet immense tableau. Il n'a montré que Rome avilie. Il n'a pas même expliqué cet inconcevable esclavage qui vengeait l'univers; et, quoiqu'il ait rendu service au genre humain en augmentant l'horreur de la tyrannie, il a fait un ouvrage au-dessous du génie qu'il montre dans cet ouvrage même.

Un seul écrivain de l'antiquité, un Grec, regardant l'empire romain qui marchait à la conquête du inonde d'un pas rapide et régulier, avait averti que ce mouvement était conduit par des ressorts cachés, qu'il fallait découvrir2. Un homme, qui avait porté la force

1. Montesquieu, qui, en 1128, avait cédé sa charge de conseiller au parlement de Guyenne, entreprit un grand voyage à travers l'Europe, visita successivement l'Allemagne, l'Italie, la Hollande, et séjourna en Angleterre pendant près de deux ans.

2. Il est ici question de l'historien grec Polybe, né vers 210 avant Jésus-Christ à Mégalopolis, et mort en Arcadie vers 122. L'histoire de Polybe nous est parvenue incomplète ; mais les parties qui restent ont un grand prix, surtout par l'intelligence que montre l'historien du rôle décisif de Rome dans l'histoire ancienne. Bossuet et

de son génie sur une foule d'études diverses, pour les subordonner à la théologie, et qui semblait, en parcourant toutes les connaissances humaines, les conquérir au profit de la religion, Bossuet, examina la grandeur romaine avec cette sagacité et cette hauteur de raison qui le caractérisent; mais, préoccupé d'une pensée dominante, attentif à une seule action dirigée par la Providence, l'origine et l'accomplissement de la foi chrétienne, il ne regarde les Romains euxmêmes, il ne les aperçoit dans l'univers que comme les aveugles instruments de cette grande révolution, à laquelle tous les peuples lui paraissent également concourir1. Cette pensée, qui l'autorisait, pour ainsi dire, à ne pas expliquer des effets ordonnés d'avance par une volonté irrésistible et suprême, ne l'a pas empêché d'entrer dans les causes agissantes de la grandeur romaine ; et telle est pour un homme de génie l'évidence et la réalité de ces causes, que, pouvant tout renvoyer à Dieu, dont il interprétait la volonté, Bossuet a cependant tout expliqué par la force des institutions et le génie des hommes.

Montesquieu adopte le plan tracé par Bossuet, et se charge de le remplir, sans y jeter d'autre intérêt que celui des événements et des caractères. Il y a sans doute plus de grandeur apparente dans la rapide esquisse de Bossuet, qui ne fait des Romains qu'un épisode de l'histoire du monde. Rome se montre plus

Montesquieu lui ont beaucoup emprunté : le premier l'appelle le sage; et le second, le judicieux Polybe.

1. La pensée du "Discours sur l'Histoire universelle est tout entière dans ces mots : a Ne parlons plus de hasard ni de fortune, ou parlons-en seulement comme d'un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à l'égard de nos conseils incertains est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c'est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte, tout concourt à la même fin ; et c'est faute d'entendre le tout que nous trouvons du hasard ou de l'irrégularité dans les rencontres particulières. » IIIe partie, chapitre VIII.

PROSATEURS DIVERS. Is9

étonnante encore dans Montesquieu, qui ne voit qu'elle au milieu de l'univers. Les deux écrivains expliquent sa grandeur et sa chute. L'un a saisi quelques traits primitifs avec une force qui lui donne la gloire de l'invention; l'autre, en réunissant tous les détails, a découvert des causes invisibles jusqu'à lui; il a rassemblé, comparé, opposé les faits avec cette sagacité laborieuse moins admirable qu'une première vue de génie, mais qui donne des résultats plus certains et plus justes. L'un et l'autre ont porté la concision aussi loin qu'elle peut aller : car, dans un espace très court, Bossuet a saisi toutes les grandes idées ; et Montesquieu n'a oublié aucun fait qui pût donner matière à une pensée. Se hâtant de placer et d'enchaîner une foule de réflexions et de souvenirs, il n'a pas un moment pour les affectations du bel esprit et du faux goût ; et la brièveté le force à la perfection. Bossuet, plus négligé, se contente d'être quelquefois sublime. Montesquieu, qui, dans son système, donne de l'importance a tous les faits, les exprime tous avec soin; et son style est aussi achevé que naturel et rapide1.

VlLLEMAIX.

Né à Paris en 1790, Villemain, avant vingt-six ans, avait obtenu trois fois le prix d'éloquence à l'Académie française. Pendant dix années, de 1816 à 1826, il occupa avec un grand éclat la chaire d'éloquence française à la Sorbonne. Les ouvrages qui résument l'enseignement de Villemain sont le Tableau de la Littérature au moyen âye et surtout Y Histoire de la Littérature française au dix-huitième siècle. Bien d'autres

1. Cette page de Villemain devrait être complétée par la lecture du chapitre dans lequel M. Nisard reprend, à son tour, le même parallèle. Voir, au tome IV de Y Histoire de la Littérature française, les pages 323 et suivantes. La conclusion de l'éminent critique est celle-ci : 1° En ce qui regarde Ja grandeur romaine. Montesquieu a mieux vu les causes politiques; Bossuet, les causes morales. 2° Montesquieu a mieux connu les talents ; Bossuet, les vertus du peuple romain. 3° Dans l'explication des causes de la décadence, l'avantage reste à Montesquieu.

œuvres devraient encore être nommées : l'étude sur Pindare; le Tableau de l' Eloquence chrétienne au quatrième siècle, sans compter les rapports sur les prix littéraires décernés par l'Académie française, rapports que Villemain, en qualité de secrétaire perpétuel, présentait chaque année. Outre ses qualités de finesse, d'éclat, d'esprit et d'éloquence, ce qui fut le propre de Villemain, ce fut de mêler les jugements critiques aux considérations historiques, de replacer avec art les écrivains dans leur milieu, de faire ressortir l'influence de la société sur les auteurs et celle des auteurs sur la société. Le domaine critique s'est ainsi singulièrement élargi : de féconds rapprochements ont eu lieu entre les diverses littératures, et l'étude des formes changeantes et variées de l'art a justifié, loin de les contredire, les principes éternels du beau.

Des lettres de Mme de Sévigné.

Rien n'est plus charmant dans les lettres de M"ie de Sévigné que celle qui les écrit. Sensibilité vive, mais passagère et sans vapeurs; raison nourrie, sans être profonde, n'enfonçant guère dans les choses, mais parfois, et de la première vue, en découvrant le fond; gaieté, sans rien d'éventé; une douce mélancolie qui se forme et se dissipe au moment où elle s'exprime ; pas de vieillesse, sans la prétention de ne pas vieillir ; beaucoup de mobilité, avec le lest d'un grand sens qui écarte de la conduite l'imagination et les caprices ; du goût pour les gens' en disgrâce, mais sans rancune contre les puissants; une pointe d'opposition, comme chez tous les frondeurs pardonnes, qui n'osaient ni se plaindre ni regretter, et qui se ménageaient pour un retour de fortune ; le cœur de la meilleure mère qui fût jamais, quoi qu'on en ait dit, capable d'amitiés persévérantes : tels sont les principaux traits de ce caractère, où le solide se fait sentir sous l'aimable, et où l'aimable ne déguise jamais un mauvais fonds.

Chacun de ces traits se peint tour à tour dans ses

lettres, ou plutôt il n'est pas une lettre qui ne soit toute cette aimable femme un moment. Je ne contredirai pas pourtant ceux qui ont noté dans son recueil des traces de précieux : on ne respirait pas impunément l'air de l'hôtel de Rambouillet1. Bossuet luimême n'en avait-il pas emporté quelques fleurs, qu'on retrouverait fanées dans ses premiers sermons? Mme de Sévigné y avait pris, avec le goût pour le relevé, qui en était le beau côté, la recherche du rare4, qui en était le travers. Mais, tandis que les autres se fatiguaient à la poursuite de ce rare, elle le trouvait sans le chercher, par quelque habitude de jeunesse. Elle ne se défiait pas du précieux, parce que sa mémoire le lui glissait à son insu, et que, tout en écrivant de ce style qui veut donner aux choses plus de prix qu'elles n'en ont3, aucun effort ne l'avertissait qu'elle n'était plus dans son naturel.

Le seul tort que ce mélange de précieux ait fait à Mme de Sévigné, c'est d'avoir autorisé des doutes sur sa sincérité. Les expressions mêmes de sa tendresse maternelle ont paru trop sentir l'art pour venir toujours du cœur. Je ne me plains pas qu'on aime le naturel dans notre pays jusqu'à n'en pas trouver assez chez Mme de Sévigné. Pourquoi même n'y a-t-il pas plus de gens qui fassent ainsi bonne garde contre tout ce qui n'en a que l'apparence, ou tout ce qui tend à l'altérer? Mais on a passé toutes les bornes en doutant du cœur de Mme de Sévigné. Le précieux dans ses lettres n'est qu'un ruban de trop dans une toilette simple et élégante. Peut-être jouissait-elle de son cœur comme d'autres de leur esprit. Les douceurs

1. Ce fut surtout après la Fronde, en 1654, que Mmc de Sévigné fréquenta avec quelque assiduité l'hôtel de Rambouillet.

2. Le rare est pris ici au sens de singulier, affecté. C'est ainsi que Voltaire a dit : « Le beau est rare, mais tout rare n'est point beau. »

3. M. Nisard donne ici lui-même la meilleure définition du précieux.

qu'elle dit à sa fille sont comme les petits mots caressants qu'on dit aux enfants: l'imagination les suggère peut-être; mais le cœur est dessous.

DÉSIRÉ NlS.VRD.

Né en 1806, M. Nisard est un des maîtres de la critique contemporaine. Son principal ouvrage est Y Histoire de la Littérature française, dont le premier volume parut en 1844, et le quatrième et dernier en 1 862. C'est dire la persévérance et la sévérité de travail que l'auteur a apportée à son œuvre. Chez M. Nisard la critique est, avant tout, un jugement. Il s'est fait un double idéal, qui, d'ailleurs, se confond, celui de l'esprit humain et celui de l'esprit français; et en regard de ce double idéal il place chaque auteur et chaque livre. Le bon est ce qui s'en rapproche; le mauvais, ce qui s'en éloigne. Cette idée a donné aux études critiques de M. Nisard une remarquable unité. Outre cette œuvre magistrale, M. Nisard a publié plusieurs livres, où l'on trouve, avec ses qualités de précision et de finesse, des vues originales et ingénieuses sur tous les sujets qu'il a touchés. Dans ses Souvenirs de Voyaye, l'éminent écrivain s'offre à nous sous un aspect plus familier, plus libre, qui n'ôte rien au profit sérieux de la lecture et témoigne de la souplesse de ce rare talent.

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