VI, I
Balzac ouvre la liste des écrivains en prose qui ont illustré le dix-septième siècle. Tl était né dans les dernières années du seizième, en lo94; et ses premières productions parurent en 1 624, sous le règne de Louis XIII. Cette année même, Richelieu, qu'il admirait beaucoup, et qui fut son protecteur, rentrait au ministère et triomphait définitivement de ses ennemis.
La vie de Balzac fut calme et honorée. Lorsque l'Académie française fut créée, en 1635, il en fut nommé membre. Sa réputation avait commencé par ses lettres, dont nous avons un recueil considérable. Elle fut confirmée par la publication de nombreuses Dissertations morales et littéraires et de plusieurs traités, Aristippe ou De la Cour, le Socrate chrétien, le Prince, etc. Il a laissé, en outre, de fort beaux vers latins.
Voltaire et La Harpe ont reproché à cet auteur de s'être plus occupé des mots que des idées. En l'examinant avec soin, on reconnaîtra que s'il a donné un soin extrême à son style, qui souvent, en effet, sent trop le travail, il n'a pas manqué cependant de sérieux, d'abondance et d'élévation dans la pensée. Diverses parties de ses ouvrages ont été réimprimées de nos jours; et l'on peut très aisément lui emprunter beaucoup de fragments encore remarquables par l'éloquence.
Balzac, qui y prétendait surtout, a rendu, malgré ses
Feugère. Quatrième. Extraits. 1
défauts, de grands services à la langue française. Il lui a donné de la dignité, de l'ampleur, de l'harmonie; par l'heureuse combinaison de ses tours, la noblesse soutenue de ses termes et la pompe savante de ses périodes, il l'a fort approchée de la perfection.
Balzac mourut en 1654, au moment où étaient nés, ou continuaient à naître de véritables chefs-d'œuvre. Il était d'Angoulême, et cette ville, en l'honorant d'un tombeau et d'une statue, s'est montrée digne d'être sa patrie.
Le Romain.
Les Gaulois étaient plus forts et en plus grand nombre ; les Africains, plus riches et plus rusés ; les Grecs, plus polis et plus adroits aux exercices de la lutte et de la course ; mais les Romains étaient plus propres au commandement, étaient mieux disciplinés et plus entendus à la guerre, et, avec cette discipline que quelqu'un a nommée le fondement de l'empire et la source des triomphes, ils ont assujetti la force, le nombre, les richesses, la politesse1 et la vertu même des autres peuples.
Il y avait de la vertu dans les provinces, n'en doutez pas : le mépris de la mort était vulgaire parmi les barbares, l'amour de la liberté et le désir de la gloire ne leur étaient pas inconnus ; mais le vrai usage de toutes ces choses se trouvait à Rome. Rome était la boutique2 où les dons du Ciel étaient mis en œuvre, et
1. Aujourd'hui le mot de politesse, pris absolument, signifie la politesse des manières, qualité surtout extérieure que donne l'usage de la bonne société : chez Balzac et les grands écrivains du dix-septième siècle, il faut entendre ce mot dans un sens plus large : c'est cette politesse des mœurs que développent les progrès de la civilisation, et qui donnent aux rapports sociaux la douceur et la sécurité.
2. Oflicina, disaient les Latins : cette expression paraîtrait aujourd'hui manquer de noblesse.
où s'achevaient les biens naturels. Elle a fait voir la première au monde des armées judicieuses et des guerres sages. Elle a su mêler, comme il faut, l'art avec l'aventure, la conduite1 avec la fureur, la qualité divine de rintelligence dans les actions brutales de la partie irascible.
Cela veut dire que l'esprit est le souverain artisan des grandes choses, des actions militaires aussi bien que des affaires civiles2. La principale pièce3 de la vaillance ne dépend point des organes du corps, et n'est pas une privation de raison et un simple regorgement4 de bile, ainsi que le peuple se figure. Ce ne sont ni les yeux qui voient, ni les oreilles qui enten- , dent, ni les bras qui se remuent : c'est l'esprit, comme dit un poète allégué par Aristote, c'est l'esprit qui fait tout cela. Sans lui les yeux sont aveugles, les oreilles sourdes et les bras paralytiques ; il est le principe et l'auteur de toutes les opérations de l'homme. Par l'esprit, un architecte assis conduit la besogne de mille maçons et bâtit les temples et les palais. Par l'esprit, un pilote immobile travaille plus que toute la chiourme5, et on suerait inutilement à baisser les voiles et à les lever, s'il ne trouvait sa route dans les étoiles. Par l'esprit, un consul, ayant eu commandement d'aller faire la guerre contre un roi ennemi de la république, étudia si bien par les chemins, et se rendit si savant en une profession qu'il ignorait, qu'étant parti de la
1. C'est-à-dire l'art de conduire une entreprise avec sagesse et persévérance.
2. Réflexion qui se trouve en partie dans Salluste, Catilina, chap. il : « Compertum est in bello plurimum ingenium posse. » — « Il est avéré que dans la guerre c'est l'esprit qui a la plus grande influence. »
3. La principale partie, l'élément essentiel qui forme la vaillance.