Un simple épanchement de la bile qui regorge
5. La chiourme désignait le nombre de forçats embarqués sur une galère, nécessaire pour la faire marcher. L'étymologie du mot est incertaine.
ville homme de paix, il arriva grand capitaine à l'armée, et dévêtit1 sa robe longue, pour gagner d'abord une bataille2.
Vous voudriez bien voir, je m'assure, un de ces gens-là. N'y aurait-il point moyen de vous montrer un consul* romain, et de chercher quelque voie plus innocente et plus sûre que celle de la magie pour le tirer tout entier du lieu où il est? Car, sans doute, vous le voudriez voir en corps et en âme, avec cette gravité qui mettait le respect dans le cœur des rois et transissait les peuples d'admiration. Vous le voudriez voir avec cette autorité visible et reconnaissable qui le suivait en prison et en exil ; qui lui demeurait, après qu'il avait tout perdu. Le voici, qui ne vient pas des champs Élysées et d'une demeure fabuleuse : il sort des histoires de Polybe, ou de; quelque autre semblable pays, et il me semble qu'il mérite bien d'être regardé.
Premièrement, il ne sait pas moins obéir aux lois qu'il sait commander aux hommes, et, dans une élévation d'esprit qui voit les couronnes des souverains au-dessous de lui, il a une âme tout à fait soumise à la puissance du peuple : il révère la sainteté de cette puissance entre les mains d'un tribun, ou furieux, ou ennemi, ou peut-être l'un et l'autre. Croyant que faillir est le seul mal qui puisse arriver à l'homme de bien, il croit qu'il n'y a point de petites fautes; et, se faisant une religion de la moindre partie de son devoir, il pense qu'on ne peut pas même être négligent sans impiété. Il estime plus un jour employé à la vertu qu'une longue vie délicieuse, un moment de
1. Ce verbe est d'un emploi rare, surtout quand il n'est pas accompagné du pronom personnel. — Remarquez comme Balzac, après cette digression sur l'esprit, revient habilement au sujet principal de sa dissertation.
2. Il s'agit de Lucullus. On peut voir Cicéron, Questions Académiques, liv. II, chap. i.
gloire qu'un siècle de volupté : il mesure le temps par les succès, et non pas par la durée1.
Agissant sur ce principe, il est toujours préparé aux entreprises hasardeuses : il est toujours prêt à se dévouer pour le salut de ses citoyens, à prendre sur soi la mauvaise fortune de la république. Et, soit que l'oracle le lui ordonne, soit que l'inspiration vienne de son propre esprit, il remercie les dieux, comme de la plus grande grâce qu'il ait jamais reçue d'eux, de ce qu'ils veulent qu'il soit le général, qui sera tué, de l'armée qui gagnera la bataille. Il ne connaît ni nature, ni alliance, ni affection, quand il y va de l'intérêt de la patrie ; il n'a point d'autre intérêt particulier que celui-là, et n'aime ni ne hait que pour des considérations publiques...
Les bravades d'aujourd'hui ne font pas plus d'impression sur sa fermeté que les caresses d'hier. Les princes sont aussi faibles contre lui avec leurs bêtes féroces qu'avec leurs trésors. Et quand il n'aurait jamais vu d'éléphants, s'il est possible qu'on fasse sortir de derrière une tapisserie tous ceux qui sont aux Indes et en Afrique2, il les considérera comme un jeu et une bouffonnerie de Pyrrhus, et non pas comme un épouvantail et une menace pour Fabrice. Tout ce qu'il y a dans le monde d'effroyable et de terrible n'est pas capable de lui faire cligner un œil : tout ce qu'il y a d'éclatant et de précieux ne lui peut pas donner une tentation. On ne saurait le vaincre ; on ne .saurait le gagner.
1. Ce beau caractère du Romain avait toutefois son ombre; on peut le voir dans un autre passage de Balzac, où il peint en maître la politique de Rome : « Les particuliers, dit-il, étaient vertueux; mais la république était injuste. L'utilité, qu'ils méprisaient au logis, était la fin de leurs délibérations au sénat ; et quoiqu'ils donnassent de beaux noms à leurs entreprises, et les colorassent d'une générosité apparente, elles étaient pourtant toutes remplies d'intérêt, et allaient, ou tout droit ou par quelque route détournée, à l'accroissement de leur empire. » Le Prince, chap. xvm.
2. Il est facile de noter ici l'habitude trop fréquente chez Balzac de donner à sa pensée une forme exagérée et emphatique.
Il est impénétrable à la vérité, comme à la peur et à l'avarice. Sa sévérité ne saurait être adoucie, non pas même par les compliments et par les flatteries du roi des Parthes. En même temps, il renverse les efforts découverts et se garantit des artifices cachés. Rien n'est contagieux à une âme si saine naturellement, et si bien purgée par la discipline de son pays. Ni le poison apporté d'un lieu éloigné1, ni l'air corrompu de son voisinage, ni l'étranger, ni le citoyen n'ont de quoi altérer sa bonne constitution. Quelque spécieux prétexte qu'on lui propose, de quelque liberté et de quelque bien public qu'on lui parle, il n'entend point ce langage. Ce n'est pas une entreprise humaine que d'ébranler son immobile fidélité. Un poète a dit que le Capitole n'est pas plus ferme, et que Rome changerait aussi tôt de place. Il aime mieux détruire la tyrannie que la partager ; et, pouvant être collègue de l'usurpateur, il se déclare son ennemi.
Saurait-on rien ajouter à un si grand mot? Encore celui-ci, pour vous faire voir la dernière épreuve de sa vertu. La république ne le peut perdre, quelque négligente qu'elle soit à le conserver : il souffre non seulement avec patience, mais encore avec gaieté, ses mépris et ses injustices. Jamais il ne lui est venu en l'esprit de se venger d'elle par une guerre civile; et il trouve bien plus honnête le nom d'innocent banni que celui de coupable victorieux. On lui a persuadé dès son enfance, et depuis il n'en a pas douté, qu'un fils ne se peut jamais acquitter de tout ce qu'il doit à une mère, voire2 à une mauvaise mère, et qui est devenue sa marâtre ; et qu'un citoyen est toujours obligé à sa patrie, voire à son ingrate patrie, et qui l'a traité en ennemi5.
1. Il est clair que tout ceci doit être entendu dans le sens figuré.