AUGUSTE
Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici. Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi. (Tous se retirent, à la réserve de Cinna et de Maxime.) Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde, Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde, N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit, Et qu'on cesse d'aimer, sitôt qu'on en jouit. L'ambition déplaît quand elle est assouvie : D'une contraire ardeur son ardeur est suivie, Et, comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir, Toujours vers quelque objet pousse quelque désir, Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre, El, monté sur le faîte, il aspire à descendre2. J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu ; Mais, en le souhaitant, je ne l'ai pas connu ; Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes
1. Ceux-là mêmes qui viennent de conspirer la mort d'Auguste, et c'est ce qui donne un grand intérêt dramatique à cette admirable scène.
2. « Quelque crainte, observe Louis Racine, que mon père eût de parler de vers à mon frère, quand il le vit en âge de pouvoir discerner le bon du mauvais, il lui fit apprendre par cœur des endroits de Cinna; et lorsqu'il lui entendait réciter ce beau vers :
Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre ;
« Remarquez bien cette expression, lui disait-il avec enthousiasme. On dit : aspirer à monter; mais il faut connaître le cœur humain aussi bien que Corneille l'a connu, pour avoir su dire de l'ambitieux qu'il aspire à descendre. » — ■ « Ce mot aspire, lit-on aussi dans Voltaire, qui d'ordinaire s'emploie avec Relever, devient une beauté frappante quand on le joint à descendre : c'est cet heureux emploi des mots qui fait la belle poésie, et qui fait passer un ouvrage à la postérité. »
D'effroyables soucis, d'élernelles alarmes,
Mille ennemis secrets, la mort à lout propos,
Point de plaisirs sans trouble, et jamais de repos.
Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême ;
Le grand César mon père en a joui de même :
D'un œil si différent tous deux l'ont regardé,
Que l'un s'en est démis et l'autre l'a gardé;
Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille,
Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville;
L'autre, tout débonnaire1, au milieu du sénat
A vu trancher ses jours par un assassinat.
Ces exemples récents suffiraient pour m'instruire,
Si par l'exemple seul on se devait conduire :
L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur;
Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur,
Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées
N'est pas toujours écrit dans les choses passées* :
Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé,
Et par où l'un périt un autre est conservé.
Voilà, mes cher amis, ce qui me met en peine. Vous qui me tenez lieu d'Agrippé et de Mécène3, Pour résoudre ce point avec eux débattu, Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu. Ne considérez point cette grandeur suprême, Odieuse aux Romains et pesante à moi-même ; Traitez-moi comme ami, non comme souverain ; Rome, Auguste, l'Etat, tout est en votre main : Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie et l'Afrique,
1. Ce terme, qui signifiait autrefois noble, généreux, et qui veut dire aujourd'hui clément, doux, même jusqu'à la faiblesse, est devenu familier. Quant à César, Pline l'Ancien a dit, comme traduit Bossuet, « qu'il a été clément jusqu'à être obligé de s'en repentir ». Voyez Histoire Naturelle, livre VII, ch. xxvi.
2. Voltaire signale cette pensée comme peu claire, et l'explique ainsi : « Le destin que nous cherchons à connaître n'est pas toujours écrit dans les événements passés qui pourraient nous instruire. »
3. Le premier avait été le gendre d'Auguste, et le second, son confident.
Sous les lois d'un monarque ou d'une république. Votre avis est ma règle, et, par ce seul moyen, Je veux être empereur ou simple citoyen.
ciro. a .
Malgré notre surprise et mon insuffisance, Je vous obéirai, seigneur, sans complaisance, Et mets bas le respect qui pourrait m'empècher De combattre un avis où vous semblez pencher : Souffrez-le d'un esprit1 jaloux de votre gloire, Que vous allez souiller d'une tache trop noire, Si vous ouvrez votre âme à ces impressions Jusques à condamner toutes vos actions.
On ne renonce point aux grandeurs légitimes : On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes: Et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis, Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis. Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste, César fut un tyran, et son trépas fut juste. Et vous devez aux dieux compte de tout le sang Que vous avez versé pour monter à son rang. N'en craignez point, seigneur, les2 tristes destinées; Un dieu bien plus puissant veille sur vos années. Enfin, s'il faut attendre un semblable revers, Il est beau de mourir maître de l'univers. C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire, et j'estime Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime.