‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 100 sur 254 · Acte I, Scène III · texte numérisé non relu

Acte I, Scène III

Clitandre, Henriette.

Henriette, fille du bourgeois Chrysale et de la savante Philamaotc ; Clitandre, qui recherche la main d'Henriette.

CLITANDRE

.... Puisqu'il m'est permis, je vais à votre père,

Madame....

HENRIETTE. Lc plus sûr est de gagner ma mère.

Mon père est d'une humeur à consentir à tout;

1. Aucun écrivain n'a su concevoir avec autant d'originalité ?l d'intérêt que Molière le caractère du mis3nllirope : celui-ci a tout à la fois assez de mérite pour attacher, assez de ridicule pour divertir : aucun n'a su grouper autour de lui des caractères doués d'autant de force, de vérité ei de finesse. Ce sujet a d'ailleurs été traité, à l'étrauiier ou chez nous, par beaucoup d'autres auteurs plus ou moins célèbres. On se conienlera de signaler aux esprits curieux de rapprochements l'œuvre de Lucien , désignée par le nom du célèbre Timon: une déclamation (la ix') placée dans la bouche de ce personnage par Libanius; le Timon d'Ailièncs de Shakspeare, ce grand poëie qui fut un si grand philosophe; l'Homme au franc jh-^-cdé, de Wicherley, fort estimé et même prisé au-dessus de sa valeur par Voltaire: le xYu' Dialogue des >Iorls de Fénelon; le Philinle de Molière, par Fabre d'Eglantine (ce dernier, comme on l'a indiqué plus haut , a réalisé non sans succès l'idée de Rousseau, qui voyait dans Philinte le type de l'égoïsme); enfin, le Misanthrope de Schiller, fragmenl dramatique. Sur ces diCférenls ouvrages, on peut consulter une thèse de M. Widal': Des divers caraclères du Mi!>anthrope chez les écrivains anciens et modernes.

2. Cette comédie, représentée pour la première fois le M mars 1672, fut d'abord comme le Misanthrope accueillie assez froidement: mais, remarque Voltaire, plus on la vit, plus on admira comment Molière avait pu jeter tant de comique sur un sujet qui paraissait peu susceptible d'agrément. Voici dans quels termes M. Gustave Planche a parlé de celte pièce, qui lui

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!Sfais il mel peu de poids aux choses qu'il résout:

Il a reçu du ciel certaine bonté d'ànie

Qui le 'soumet d'abord à ce que veut sa femme*.

C'est elle qui gouverne, et, d'un Ion absolu,

Elle dicte pour loi ct; qu'elle a résolu.

Je voudrais bien vous voir pour elle et pour ma tanto

Une âme, je l'avoue, un peu plus complaisante,

Un esprit qui,naltant les visions du leur,

Vous pût de leur estime attirer la chaleur.

CLITANDRE

Mon cœur n'a jamais pu, tant il est né sincère ,

Môme dans votre sœur, daller leur caractère ;

El les femmes docteurs ne sont point de mon goût.

Je consens qu'une femme ait des clartés de tout,

Mais je ne lui veux point la passion choquante

De se rendre savante alin d'être savante;

Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait,

Fille sache ignorer les choses qu'elle sait ;

De son étude enfin je veux qu'elle se cache,

Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache'.

Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots,

El clouer de l'esprit à ses moindres propos.

semble le plna parfait di'n ouvrages de Molière : t C'est dans sa cinqiianlième annôe (ju'il a ocril les Femmes savantes, effort suprême de son K*''nie, (lue sans (Joute il n'eùl jamais surpassé, lors môme que la mort l'oùl é[)ar;,'rio peiulant dix ans. I.e style des Femiites savantes me semble réunir toutes les conditions du dialogue comique. Je ne crois pas qu'il soit possible de porter plus loin la clarté, l'évidrnce, le mouvement, l'ironie familière, la raillerie incisive et moidanle, l'expression vive et colorée de tous les détails de la vie ordinaire. » Hevin' drs deux Mondes ,\"']:{n\ïcr 1S51. Molière lui-même disait, à ce que l'on rapporte : • Si hîs Femmes snvanirs ne me conduisent pas à la postérité, je n'irai jamais. » Ce qui recommande surtout celte excellente comédie, c'est la raison qui y domine : c'est elle qui . itreiiant tous lestons et p;irlant tous les langages, en forme le charme principal. Dans cette pièce, Molière continuait la guerre qu'il avait faite plusieurs années auparavant , dans les Précieuses ridicules , aux reclierches du bel esprit et aux travers du faux savoir, plus choquants encore dans les fenmies que dans les hommes. Mais ce qui prouve qu'il n'avait pas ou spécialement en vue, comme on l'a dit quelquefois, l'iiôtel de Rambouillet . c'est qu'à la date où furonl jouées notamment les Femmes savantes, ce salon célèbre, qu'avait fréquenté Molière avec Corneille et Bossuet , n'existait plus. Madame de Rambouillet était morte en 16G5 , et sa fille, madame de Montausier, en 1671 .

1. 11 faut remarquer la façon naturelle dont est ici amené le portrait de Chrysale. Uientôt Clilandre va , sans blesser aucune convenance, peindre Philaminlc et Henriette, et se dessiner lui-même: Trissolin ne sera pas oublié non plus : par là, dans le cours de la conversation la plus simple, le caractère de tous les personnages principaux se trouvera esquis?é. .Avant cette scène atta(5bante, avait eu lieu Tcxposition du sujet et de l'intrigue. C'est ainsi que tout, dans les compositions de Molière, s'annonce et s'explique sans effort.

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