‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 126 sur 254 · I.aissez mourir un fat dans son obscurité · texte numérisé non relu

I.aissez mourir un fat dans son obscurité

Un auteur ne peut-il pourrir en sûreté?

Le Jouas inconnu sèche dans la poussière*;

Le naviil imprimé n'a point vu la lumière;

Le Mdise commence à moisir^ par les bords.

Quel mal cela fait-il? Ceux qui sont morts sont morts :

Le tombeau contre vous ne peut-il les défendre?

VA (ju'ont fait tant d'auteurs, pour remuer leur cendre?

Ce ({u'ils font vous ennuie. 0 le plaisant détour!

Us ont bien ennuyé le roi, toute la cour,

Sans que le moindre édit ait, pour punir leur crime,

Retranché les auteurs ou supprimé la rime.

E( rive qui voudra : chacun à ce métier

Peut perdre impunément de l'encre et du papier.

Un roman, sans blesser les lois ni la coutume,

Peut conduire un héros au dixième volume'.

De là vient que Paris voit chez lui de tout temps

Les auteurs à grands flots déborder tous les ans,

Lt n'a point de portail où, jusques aux corniches.

Tous les piliers ne soient enveloppés d'alïiches.

Vous seul, plus dégoîité, sans pouvoir et sans nom,

Vicmdrez régler les droits et l'état d'Apollon!

Mais vous, qui raffinez sur les écrits des autres, De quel œil pensez-vous qu'on regarde les vôtres? Il n'est rien en ce temps à couvert de vos coups : Mais savez-vous aussi comme on parle de vous?

« Gardez-vous, dira l'un, de cet esprit critique : On ne sait bien souvent quelle mouche le pique. Mais c'est un jeune fou qui se croit tout permis, Et qui pour un bon mol va perdre vingt amis*.

1. Pour tons ces onvrafrcs cl ces auteurs inconnnt, comme dit irès-blen Uoilo.ui , on nous pcnnriira de renvoyer les curieux aux noies (|ue n'ont point i'parpiii''es les l'iiiii'urs di- ce poëie; il nous parali superflu d'en surcharger noire travail. Nous redirons, à L*ur épard , le vers d'un auteur du noire .siècle (Cas. nolnvigne), qui. dans un sujet bien dilTérenl, exprimail à peu près la même idée que le satirique :

Us ne sont plus ; laissons en paix leurs cendres.

2. hU^Ue, mnistr : celle rencontre de mots, cherchée ou non, n'est pas d'un heureux elTel.

'A. (".'est ce qu'on faisait déjà, comme on voit, à cette époque : le Ctyn/s et la Clclie de madt-moiselle de Scudrry n'ont pas, chacun, moins de dix volumes; et quelques autres romans, la Cléopdlre de la Calprenède, par exemple, allaient bien au delà.

4. Cf. Horace, Sgi., 1,4, 33, et Quintilien , Inst. or., V(. 8. On connaît aussi celte pensée de Pascal : « Diseur de bons mots , mauvais caractère. »

180 bOILKAU.

H ne pardonne pas aux vers de la Vucelle, VA croit rc'glcr lo monde «'m f,T(3 do sa oervclle. Jamais dans le Ijairfau trouva-l-il rien de bon? l*eul-on si bi(^n prèclier qu'il ne dorme au sermon? Mais lui, qui fait ici le récent du Parnasse, N'est qu'un gueux revêtu des dépouilles d Ilorace. Avant lui Juvénal avait dit en latin Qu'on est assis à l'aise aux sermons de Cotin ;, l/un et Tautre avant lui s'étaient j)laints de la rime, r.l c'est aussi sur eux qu'il rejette son crime : 11 clicrche à se couvrir de ces noms glorit'ux. J'ai peu lu ces auteurs; mais tout n'irait que mieux , Quand de ces médisants Tengeance tout enlière Irait, la tûte en bas, rimer dans la rivière. »

Voilà comme on vous traite; et le monde effrayé Vous regarde déjà comme un homme noyé.

En vain quelque rieur, prenant votre défense, Veut faire au moins, de grâce, adoucir la sentence : Rien n'apaise un lect::;ur toujours tremblant d'effroi, Qui voit peindre en autiui ce qu'il remarque en soi.

Vous fercz-vous toujours des affaires nouvelles? Et faudra-t-il sans cesse essuyer des querelle^? N'entendrai je qu'auteurs se plaindre et murmurer? Jusqu'à quand vos fureurs doivent-elles durer*? Répondez, mon esprit; ce n'est plus raillerie : Dites... Mais, direz-vous, pourquoi celte furie? Quoi! pour un maigre auteur que je glose en passant, Est-ce un crime, après tout , et si noir et si giand^? El qui, voyant un fat s'applaudir d'un ouvrage Où la droite raison trébuche à cliaque page, Ne s'écrie aussitôt : L'impertinent auteur! L'ennuyeux écrivain! le maudit traducteur! A quoi bon mettre au jour tous ces di.^cours frivoles. Et ces riens enfermes dans de grandes paroles? Est-ce donc là médire ou parler franchement? Non, non, la médisance y va plus doucement. Si l'on vient à chercher pour quel secret mystère Alidor à ses frais bâtit un monastère : « Alidor, dit un fourbe, il est de mes amis, Je l'ai connu laquais, avant qu'il fût commis;

1. Ce qui nous porlcra à les excuser, c'est qu'au rapport de Sainl-Si Boileau, liicn qu'il ait exceUé dans la satire, était cependant Vun des

-Simon,

les vicil'

leurs hominci du monde.

•2, Toute cette apologie, que Doileau fait ici de lui el de ses ouvrages, rsl imitée de la XII' satire de Régnier, qui a pour litre : Ilèguicr afologisit de soi-même.

BOILEAU. Ifil

C'est un liomme d'Iîonnoiir, do pieté profonde,

Et (lui veut rendre à D'un ce (|u'il a pris :ui monde. »

Voilà jouer d'adresse et médire avec art;

Et c'est avec resi'oct enfoncer le poignard'.

Un esprit ne sans fard, sans basse complaisance,

Fuit ce ton radouci (lue prend la nnidisance;

Mais de blâmer des vers on durs ou languissants,

De choquer un auteur qui choque le bon sens,

De railler^ d'un plaisant qui ne sait pas nous plaire,

C'est ce que tout lecteur eut toujours droit de faire.

Tous les jours, à la cour, un sot de qualité Peut juger de travers avec impunité....

Et je serai le seul qui ne pourrai rien dire ! On sera ridicule, et je n'oserai rireM Et qu'ont produit mes vers de si pernicieux, Pour armer contre moi tant d'auteurs furieux? Loin de les décrier, je les ai lait paraître : Et souvent, sans ces vers qui les ont fait connaître, Leur talent dans l'oubli de[neurerail caché; Et qui saurait sans moi que Cotin a prêché? La satire ne sert qu'à rendre un fat illustre : C'est une ombre au tableau qui lui donne du lustre. En le blâmant enlin , j'ai dit ce que j'en croi ; Et tel qui m'en reprend en pense autant que moi.

« Il a tort, dira l'un; pourquoi faut-il (juil nomme? Atlnquer Chapelain ! ah ! c'est un si bon homme ! Balzac en fait l'éloge en cent endroits divers*. Il est vrai , s'il m'eût cru, qu'il n'eût point fait de vers. Il se tue à rimer : que n'écrit-il en prose? » Voilà ce que l'on dit. Et que dis-je autre chose? En blâmant ses écrits, ai-je, d'un style affreux, Distillé sur sa vie un venin dangereux? Ma muse en ratta(|uant, charitable et discrète. Sait de l'homme d'honneur distinguer le po;>te*. Qu'on vante en lui la foi, l'honneur, la probité;

i. Cf. Horace, Sal., I, iv,9^ el suiv.

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