‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 150 sur 254 · Acte IV, Scène III · texte numérisé non relu

Acte IV, Scène III

Néron, Burrhus\

Bunnnus.

Que celte paix, seigneur, et ces embrassemcnts Vont olTrir à mes yeux de spectacles charmants! Vous savez si jamais ma voix lui fut contraire, Si de son amitié j'ai voulu vous distraire, Et si j'ai mérité cet injuste courroux.

NiiuoN.

Je ne vous tlatte point, je me plaignais de vous, Burrhus : je vous ai crus tous deux d'intelligence; Mais son inimitié vous rend maconliance. Elle se hâte trop, Burrhus, de triompher :

1. Ce quatrième acte, on l'a souvent répété, est sans contredit un des plus beaux du ihéùlrc français : il en est peu (jui rassemblent des scènes de ceUe force et de coUr varirlé. — Quant à relie que nous ri-produisons ici, et qui mérite parliculiéri'mciil les plus grands élofres, on a pensé que ridée eu avail pu éirc suggérée a Racine par une des scènes de VOclavw de Sénèque. 11, '2. où Ton n'connail un certain nombre de irails que le pocle français parait s'éire appropriés. Mais nuelle distance il y a entre son siylesi souple, si élevé et si naturel , ri celui de l'auteur latin, toujours tendu, hérissé de sentences et visant à l'elTel!

Jrmljrasso mon rival, mais c'est pour rélouffcr*.

BUHRHUS.

Quoi , seigneur!

KKiiON. C'en est trop : il faut que sa ruine .\ie délivre à jamais dos fuiours d'Agrippine. Tant qu'il lespircra, je ne vis qu'a demi : I<]llc ma fatigué de ce nom ennemi ; Et je ne prétends pas que sa coupable audace Une se( onde fois lui piomelte ma place.

BURRIIUS.

Elle va donc bientôt pleurer Britannicus?

NÉRON

Avant la fin du jour je ne le craindrai phis^.

BURHHUS.

Et qui de ce dessein vous inspire Tenvie*?

NÉRON

Ma gloire, mon amour, ma sûreté, ma vie.

BURRIiUS.

Non, quoi que que vous disiez, cet horrible dessein Ne fut jamais, seigneur, conçu dans votre sein.

NÉRON

Burrlîiis!

BURRHus. De votre bouche, ô ciel! puis-je l'apprendre? Vous-même, sans frémir avez-vous purentcndre? Songez-vous dans quel sang vous allez vous baigner? Néron dans tous les cœurs est-il las de régner? Que dira-t-on de vous? quelle est votre pensée?

NÉRON

Quoi ! toujours enchaîné de ma gloire passée*, J'aurai devant les yeux je ne sais quel amour Que le hasard nous donne et nous ôte en un jour!

1. Ce beau vers est imilé de Rolrou , qui avait dit, dans une de ses tragédies les plus obscures, Crisanle :

Et le traître m'embrasse afin de m'étouffer.

On lit aussi dans la tragOdie deRodogune (11,4), quia fourni encore d'autres irailalions à Racine dans Biilatinicus :

Nous ayant embrassés , elle nous assassine.

2 Dans ce seul mot se montre Néron , selon le jugement de La Harpe : il y a d'ailleurs dans toute celle peinture une effrayante vérité; c'est un modèle unique du développement des caraclcres.

3. Ce vers a été condamné comme renfermant une grave impropriété de termes : car on ne saurait dire l'envie d'un dessein.

4 L'exemple de nos bons poêles, dit La Harpe, a prouvé que le de ablatif a plus de grâce en poésie que le par, toutes les fois qu'il n'est pas contraire à la syntaxe et au génie de la langue. — On lit notamment dans les poésies de Malherbe : t Je suis vaincu du temps. »

J. RACINL:. 223

Soumis à tous leurs vœ^jx, à mes désirs contraire, Suis-je leur empereur seuiemciit pour leur plaire*?

BURRHUS

Et ne suditil pas, seif^neur, à vos souhaits Que le bonheur pultlie soit un de vos bienfaits? C'est à vous à choisir, vous rtes encor iiiaîtro. Vertueux jusqu'ici, vous pouvez toujours Têtre: Le chemin est tracé, rien ne vous relient plus; Vous n'avez qu'à marcher de vertus en vertus. Mais, si de vos Ihilteurs vous suivez la maxime, Il vous laudra, seigneur, courir de crime en crime^ Soutenir vos rigueurs par d'autres cruautés, Et laver dans le sang vos bias ensanglantés ^ Britannicus mourant excitera le zùle De ses amis, tout prêts à prendre sa querelle. Ces vengeurs trouveront de nouveaux défenseurs, Qui même après leur mort auront des successeurs : Vous allumez un feu qui ne pourra s'éteindre. Craint de tout l'univers, il vous faudra tout craindre*,

1. Corneille a dit un peu aprOs, par la bouche de lU'rcnice, s'adressanl à Titus :

N'6les-vous dans ce trône, où tant de monde aspire, Que pour assujellir l'empereur à l'empife?

•2. Uemar(juez l'aiitithèso de ces deux expressions , vtnrchrr de vertus en vetius et courir de crime en crime. La seule opposilioii de ces deux ter.Ties est une leçon de morale; elle nous rapi)elle que la venu s';ic(|uierl cl se développe par des elTorts patients , continus et sans trouble ; (pie le crime au contraire, une .«eule fois consenti, jette le coupable! sur celle penle fatale et irrésistible qui l'enlraîne comme malgré lui jusipi'à l'abime.

3. Voilà , comme parle Voltaire , la viç^ueur de Tacite exprimée dans des vers dignes de Racine. Ici sont reproduites, avec une grande supériorité, les idées suivantes du Vcnceslas de Rotrou :

Uu crime pourrait bien être un essai de l'autre. Ainsi que les vertus, les crimes encliaînt5s Sont toujours ou souvent l'un par l'autre traînés,

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