‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 158 sur 254 · TOUTES ENSEMBLE · texte numérisé non relu

TOUTES ENSEMBLE

Et les larmes du juste implorant son appui Sont précieuses devant lui*.

UNE ISRAÉLITE , seule.

Détourne, roi puissant, détourne tes oreilles De tout conseil barbare et mensonger.

Il est temps que tu réveilles :

Dans le sang innocent ta main va se plonger,

Pendant que tu sommeilles.

Détourne, roi puissant, détourne tes oreilles De tout conseil barbare et mensonger.

1. Louis Racine nous apprend que son père « se félicil-ait de ces quatre stances, qui conliennent des vérités utiles aux rois. • Le grand poëte n'eût été que juste en sappiaudissanl aus«i de l'élégance gracieuse et de l'heureuse facilité de style qui y respiri nt. — On pcîat rapprocher de ces stances l'ode co»/re les cnlomuialeurs , que J. B. Rousseau a tirée du psaume CXIX.

2. Ces vers sont dignes de l'homme généreux et sensible aux souffrances publiques qui composa vers la fin de sa carrière, et d'accord avec madame de Maiiileiion , à ce qu'il parait, un mémoire adressé au roi sur les moyens de remédier aux calamités dont la Fiance, dès 1697, commençait à'étre assaillie par suite de guerres trop prolongées.

3. Rousseau a dit à peu près comme Racine, son maître, OïL, l, 6 ;

Et les larmes de l'innocence Sont prtScieuses devant lui.

UNE AUTRE

Ainsi puisse sous toi trembler la terre entière !

Ainsi puisse à jamais contre tes ennemis

Le bruit de ta valeur te servir de barrière !

S'ils t'attaquent, qu'ils soient en un moment soumis:

Que de ton bras la force les renverse;

Que de ton nom la terreur les disperse^ !...

AcTc III, Scène IV.

Assucrus, Esther, Aman, Elise, le chœur.

ASSUÉRUS, à Esther.

Oui, vos moindres discours ont des grâces secrètes : Une noble pudeur à tout ce que vous faites Donne un prix que n'ont point ni la pourpre ni l'or. Quel climat renfermait un si rare trésor? Dans quel sein vertueux avez-vous pris naissance, Et quelle main si sage éleva votre enfance? Mais dites promptemont ce quii vous demandez : Tous vos désirs % Esiher, vous seront accordés, Dussiez-vous, je l'ai dit et veux bien le redire, Demander la moitié d(i ce puissant empiie.

ESTHER

Je ne m'égare point dans ces vastes dt;sirs. Mais puisqu'il laut enlin expliquer mes soupirs. Puisque mon roi lui-même à parler me convie,

{Elle se jette aux pieds du roi.) J'ose vous implorer, et pour ma propre vie, Et pour les tristes jours d'un peuple infortuné Qu'à périr avec moi vous avez condamné.

ASSUÉRUS, la relevant.

A périr! Vous ! Quel peuple? et quel est ce mystère?

AMAN , tout bas.

Je tremble.

ESTHER. Esther, seigneur, eut un Juif pour son père*:

1. € Quel lyrisme vrai , naturel , motivé , remarque M. Siinte-neuve ( article sur Lebrun ), q\ic celui de Racine dans ICsilnr, quand il nous Taii entendre ses chœurs m.'lodieux , si bien pi iCi-sdans la bouche des jeunes lillcs deSainl-Cyr 1 • Quelle onction. |)eut-onajitutcr, y tempère h tout moment l'éclat des trails sublimes , emprunt 's au larj^rage des ('-crivains sacrés ou môme à celui des prophètes! Il faudra , pour mieu\ comprendre et mieux apprécier Racine, recourir au texte des uns et des auires.

2. Forme poétique et d'une heureuse concision, pour tous les olj ts île vos désirs....

3. On s'est étonné qu'Assuérus ignorât quelle avait été la naissance d'Es- Ihcr (ce non» même veut dire inconnue en hébreu ) ; mais on n'a pas asseï

'238 J. UACINK.

De VOS ordres sangLu is vous savez la rigueur.

AMAN, à pari.

Ah ! dieux !

AssTjrinus. Ah!de quel coup me percez-vous le cœur! Vous la liile d^in Juif! lié quoi ! tout ce que j'aime, Celte Esthcr, rinnocence et la sagesse même, Que J6 croyais du ciel les plus chères amours, Dans cette source impure aurait puise ses jours 1 Malheureux!

ESTUER. Vous pourrez rejeter ma prière : Mais je demande, au moins, que, pour grâce dernière, Jusqu'à la fin, seigneur, vous m'entendiez parier, Et que surtout Aman n'ose point me troubler.

ASSUÉRUS

Parlez.

ESTHEiî. 0 Dieu, confonds l'audace et l'imposture !

Ces Juifs, dont vous voulez d(';livrer la nature.

Que vous croyez, seigneur, le rebut des humains,

D'uiie riche contrée autrefois souverains.

Pendant qu'ils n'adoraient que le Dieu de leurs pères.

Ont vu bénir le cours de leurs destins prospères.

Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux.

N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux* :

L'Eternel est son nom, le monde est son ouvrage ;

Il entend les soupirs de l'humble qu'oa outrage.

Juge tous les mortels avec d'égales lois,

Et du haut de son trône interroge les rois^.

Des plus fermes Etats la chute épouvantable.

Quand il veut, n'est qu'un jeu de sa main redoutable.

Les Juifs à d'autres dieux osèrent s'adresser :

Rois, peuples, en un jour tout se vit disperser ;

Sous les x\ssyriens leur triste servitude

Devint le juste prix de leur ingratitude.

Mais, pour punir eniîn nos maîtres à leur tour,

Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour,

L'appela par son nom, le promit à la terre,

songé que les mœurs des despotes de l'Asie rendaient possible et même as» sez vraisemblable cette espèce dinsouciance qui se concevrait ?i peu aujourd'hui.— Quant à ce qui concerne les mœurs.iuives. Racine, on la remarqué non sans raison, les peint avec une adniraiile fidclilé, tandis qu'il a manqué parfois d'exactitude dans la reproduclion des mœurs grecques.

1. Revoir des idées analogm^s à celles de Racine, développées par Corneille dans Polye}icie , p. 51 ei ô'i de ce volume.

2 La Harpe et Geoffroy admirent à iCnvi la beauté de ces vers. Jamais, suivant eux , elle n'a été dép;i>séo: jainais on n'a parlé avec plus d'élévalion le langage de la poésie. Aussi Voltaire s'écriait-il, dans son eniiio'jsiasme pour ce passage sublime : « On a honte de faire des vers quand on en lit de pareils ! •

Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre, Brisa les fiers remparts et les portes d'airain*, Mil des superbes rois la dépouille en sa main, De son temple détruit vengea sur eux Finjure : Rabylone paya nos pleurs avec, usure.

Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits, Regarda notre peuple avec des yeux de paix, ^ Nous rendit et nos lois et nos fûtes divines; ^ Et le temple déjà sortait de ses ruines. Mais, de ce roi si sage héritier insensé, Son fils^ interrompit l'ouvrage commencé, Fut sourd à nos douleurs : Dieu rejeta sa race, Le retrancha lui-mrme, et vous mit en sa place*. Que n'espérions-nous point d'un roi si généreux! Dieu regarde en pitié son peuple malheureux. Disions-nous : un roi règne, ami de l'innocence. Partout du nouveau priisce on vantait la clémence : Les Juifs partout de joie en poussèrent des cris. Ciel, verra-t-on toujours par de cruels esprits Des princes les plus doux Toreille environnée Et du bonheur public la source empoisonnée? Dans le fond de la Thrace un barbare enfanté Est venu dans ces lieux soufiler la cruauté ; Un ministre ennemi de votre propre gloire...,

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