Acte I, Scène VI
Valère, Hector.
HECTOR , derrière le théâtre.
Monsieur.
VALÈRE. Hé bien! bourreau, veux-tu venir? (Hector enfre à moitié déshabillé.) N'es-tu pas las encor de dormir, misérable !
HECTOR
Las de dormir, monsieur? Hé! je me donne au diable ; Je n'ai pas eu le temps d'ôter mon justaucorps.
VALÈRE
Tu dormiras demain.
HEGTOn, o part.
Il a le diable au corps.
VALÈRE
Est-il venu quelqu'un ?
HECTOR. Il est, selon l'usa^je.
Venu maint créancier; de plus, un gros visage, Le maître de trictrac qui ne m'est pas connu. Le maître de musique est encore venu.
Us reviendront bientôt.
\. « On dildans le stylo comiqiio, remarquent les auteurs du Diclionnnire de Trévoux , inctKjnrr le destin , niragner la liirUine, pour brtivcr, dcjlrr \e destin, la fortune. » Toutefois Molière n'a pas fait usage de ee mot, qui est complt'iement tombé en désuétude. — Le substantif incaçade désignait une bravade et aussi le mauvais succès d'une enlrecrise.
VALÈRE. Bon ! pour cette autre affaire, M'as- tu déterré....
jiECTon. Qui! celte honnôte usurière Qui nous prête, par heure, à vingt sous par écu?
VALÈRE
Justement, elle-même.
HECTOR. Oui , monsieur, j'ai tout vu.
Qu'on vend cher maintenant l'argent à la jeunes.'jc! Mais enfin j'ai tant fait, avec un peu d'adresse, Qu'elle m'a reconduit d'un air fort obligeant; Et vous aurez, je crois, au {)lus tôt votre argent.
VALÈRE
J'aurais les mille écus! ô ciel ! quel coup de grâce ! Hector, mon cher Hector, viens çà, que je t'embiasse.
HECTOR
Comme l'argent rend tendre !
VALÈRE. Et tu crois qu'en eiïet Je n'ai pour en avoir qu'à donner mon billet ?
HECTOR
Qui le refuserait serait bien difficile :
Vous êtes aussi bon que banquier de la ville....
Pour la réduire au point que vous la souhaitez.
Il a fallu lever bien des difficultés :
Elle est d'accord de tout, du temps, des arrérages,
11 ne faut maintenant que lui donner des gages.
VALÈRE
Des gages?
HECTOR. Oui, monsieur.
VALÈRE. Mais y penses-tu bien !
Où les prendrais-je, dis?
HECTOR. Ma foi, je n'en sais rien.
Pour nippes nous n'avons qu'un grand fonds d'espérance Sur les produits trompeurs d'une réjouissance*; Et dans ce siècle-ci , messieurs les usuriers Sur de pareils effets prêtent peu volontiers.
VALÈRE
Mais quel gage, dis-moi, veux-tu que je lui donne?
HECTOR
Elle viendra bientôt elle-même en personne; Vous vous ajusterez ensemble en quatre mots. Mais, monsieur, s'il vous plaît, pour changer le propos, Aimeriez-vous toujours la charmante Angélique?
1 . C'est un terme du jeu de lansquenet. On appelle réjouissance la carte que celui qui donne tire après la sienne , et sur laquelle tous les coupeurs et autres i)euYent mettre de l'argeat.
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VALÈnE.
Si je l'aime? Ali ! ce doute et m'outrage et me piquo Je l'adore.
HECTOR. Tant pis. C'est un signe fâcheux : Quand vous (Hiis sans fonds, vous êtes amoureux ; l'U (|uand Targent renaît, votre tendresse expire. Votre bourse est, monsieur, puisiiuMl faut vous le dire, Un thermomètre sur, tantôt bas , tantôt haut, Marquant de votre cœur ou le froid ou le chaud.
VALÈIŒ.
Ne crois pas que le jeu, quelque sort qu'il me donne, Me fasse abandonner cette aimable personne.
HECTOR
Oui, mais j'ai bien peur, moi, qu'on ne vous plante là.
VALÈRE
Et sur quel fondement peux-tu juger cela?
HECTOR
Nérine * sort d'ici, qui m'a dit qu'Angélique Pour Dorante, votre oncle, en ce moment s'explique; Que vous jouez toujours, malgré tous vos serments, Et qu'ello abjure enfin ses tendres sentiments.
VALÈRE
Dieu, (lue me dis-tu là ?
HECTOR. Ce que je viens d'entendre.
VALÈRE
Bon ! cela ne se peut, on t'a voulu surprendre....
Le joueur a réussi, par un emprunt usuraire (il a mis on gage le portrait de sa future, d'.Vngéliquo) , à se procurer de l'argent. Il a do nouveau tenté les chances du jeu, qui lui ont été favorables.