Livre 111, ode IV
Circé *.
Sur un rocher d(5sert, Teffroi de la nature , Dont l'aride sommet semble toucher les <:ieux, Circé , pâle, interdite, et la mort dans les yeux*,
Pleurait sa funeste aventure'.
Là, ses yeux errants sur les flots D'Ulysse fugitif semblaient suivre la trace : Elle croit voir encor son volage héros; Et, celte illusion soulageant sa disgrâce.
Elle le rappelle en ces mots.
Qu'interrompent cent fois ses pleurs et ses sanglots :
i. • Celle cantaledc Circé, dit La Harpe, est un morceau à pari; elle a toute la ricliesse et l'éU^vation des plus belles odes de Rousseau , avec plus de variélé : c'est un des chefs-d'œuvre de la poésie française. »
2, Peinture énergique empruntée à Virgile , En., IV, U42 et 644, où DidoD
est représentée :
.... Gœptis immanibus effera....;
.... EtpalliJa morlo fulura,
3. Il est à propos de remarquer avec quel bonheur Rousseau savait rajeunir et relover, par la richesse et l'éclat de son style , le vieux fonds mythologique, dont il lit loulefois ,à l'exemple de son temps, un trop large usage. Consultez, pour Thisloire de Circé, VOdyssée d'ilouiere.liv. X; les l'c/amorphoses d'Ovide, liv. XIV, etc.
J. B. HOUSSICAU.
« Cruel auteur dos troubles de mon âme'. Que la pitié retarde un peu tes pas : Tourne un moment les yeux sur ces climats; Et, si ce n'est pour partager ma flamme, Reviens du moins pour hâter mon trépas.
« Ce triste cœur, devenu ta victime, Chérit encor Famour qui Ta surpiis :
Amour fatal! ta haine en est le prix.
Tant de tendresse, ô dieux! est-elle un crime, Pour mériter de si cruels mépris^ ?
« Cruel auteur des troubles de mon âme. Que la pitié retarde un peu tes pas : Tourne un moment tes yeux sur ces climats; Et, si ce n'est pour partjiger ma flamme, Reviens du moins pour hâter mon trépas. »
C'est ainsi qu'en regrets sa douleur se déclare : Mais bientôt, de son art employant le secours. Pour rappeler Tobjetde ses tristes amours, Elle invoque à grands cris tous les dieux du Ténare, Les Parques, Némésis, Cerbère, Phlégétlion, Et rinrtexibie Hécate, et l'horrible Alecton'. Sur un autel sanglant l'aiïreux bûcher s'allume; La foudre dévorante aussitôt le consume: Mille noires vapeurs obscurcissent le jour; Les astres de la nuit interrompent leur course; Les fleuves étonnés remontent vers leur source; Et Pluton même tremble en son obscur séjour*.
Sa voix redoutable Trouble les enfers; Un bruit formidable
Gronde dans les airs; Un voile effroyable Couvre l'univers ;
I. Ces idées et les suivantes, ainsi que le tour qui leur est donné, se trouvent dans Ovide, llem. am., v. '2G3-'2s9,
'2. Couleurs et tours habilement contrastés avec le reste de cette pièce. Quelle harmonie différente de celle qui va suivre! Personne, on l'a déclaré avec raison , n'a su tirer un parii plus riche et des accords plus harmonieux de ces petits vers si aisés en apparence et cepi'iidant si difficiles à bien faire.
3, Four cesenchantcnienls ou conjurations, multipliés par la crédulité des anciens, on peut voir l'idylle u de Théitcrile, fort admirt^e par Racine et Voltaire, la viii° églogue de Virgile, et le liv. 1" de i' Enéide aux v. 487 et suiv., 509 et suiv. Ajoutons que le sacrifice magique représenté par Rousseau peut soutenir le parallèle avec ceux que nous offrent ces chefs-d'œuvre de l'antiquité.
4. Voy. Virgile, En., VIII, 240 et 246. Cf. Homère. //.,XX, 61.