J. 13. ROUSSEAU
La terre Iremblaiito Fri'mit de terreur; L'ondo turbulente Mugit de fureur; La lune sanglante lieculc d'horreur*.
Dans le sein de la mort ses noirs enchantements
Vont troubler le repos des ombres :
Les mànos elfrayés quittent leurs monuments; i/air retentit au loin de leurs longs hurlements, VA les vents, (.'chappés de leurs cavernt\s sombres, Mêlent à lenrs clameurs d'horribles sifflements^. Inutiles eiïorts! amante infortunée, b un dieu pins fort que toi dépend ta destinée : Tu p(>ux faire trembler la terre sous les pas', Des eiîf(^rs déchaînés allumer la colère;
Mais tes fureurs ne feront pas
Ce que tes attraits n'ont pu faire.
Ce n'est point par effort qu'on aime ; L'amour est jaloux de ses droits; Il ne dépend que de lui-même, On no robtientque par son choix.
Tout reconnaît .-a loi suprême; Lui seul ne connaît point de lois.
Dans les champs que l'hiver désolo
Flore vient rétablir sa cour:
L'alcyon fuit devant Eolc,
Eole le fuit à son tour:
Mais sitôt (lue Tamour s'envole,
11 ne connaît plus de retour*.
Cantate VII *.
i. Hcllc accumulation d'épilhèles C d'images. • Le trouble cl le désordre de la nalure sont , d'après l'obscrv,.iion d'un critique , nicrveiMeuscuieul caractérisés dans ces vers. » M. de Lamartine, dans (^ui-Uiucs strophes de sa pii'ce inlllulce Jii/ioua ou Vidée de Dieu, a furl îieureusemcnl reproduit le niclre employé ici par flousseau.
2. Ces sons lugubres et sourds, dont la désinence; revient sans cesse à l'oreille, produisent un admirable elVol d'harmonie imitalive.
3. Corneille avait dit d'Auguste, par la bouche d'Lmilic, Cinna, III, 4:
Il peut faire trembler la terre sons ses pas....
4. Ce sont là, sans doute, des vers agréablement tournés: mais il Taul regretter que cette pièce ("nergiquo soit Unie par un de ces lieux conm)uns, imités des anciens . et quv nos poètes ont lnt[) aimés.
5. Ilousseau a dit, eu parlant de cette csiièce d'vdcs : • Les Italiens b-s nomment canuiics, parce qu'elles sont parliculicromcnl affectées au chant.
Parmi les œuvres les plus diffîcKes de Tesprit on a justement placé la liagéilic : c'est ce qui expliqua lo peu de noms qui ont survécu, entre tous ceux qui ont cherché l'illuslralion dans ce genre; c'est ce qui fait comprendre qu'il ait suffi d'une bonne composition dramatique, et même de quelques scènes heureuses, pour immortaliser un auteur. Ainsi en a-t-il élé pour Crébillon. Né à Dijon en 1074, et mort en 1702, il n'a donne, dans le cours de celte longue carrière, que huit tragédies, dont la plupart sont remplies de défauls;à ces défauts toutefois, qui déparent chez lui la conception et le style, se mêlent des beautés du prciuicr ordre, qui ont porté Crébillon au rang de nos grands tragiques. Son caractère indépendant et sauvage, sa vie bizarre et impatiente de toute contrainte, ne lui permirent pas de mûrir par le temps et le soin les hautes qualités qu'il avait reçues de la nature. Son énergie n'a pas de frein; la terreur qu'il inspire manque de mesure; elle n'émeut point, elle repousse : partout, dans ses fortes créations, qu'il se contentait de conlier à sa vaste mémoire, on regrette l'absence de régularité et de fini; la diction, rude et inculte, répond rarement au mérite de la pensée. Mais Atrée et Thyeste, Electre, Catiîina, offrent de remarquables parties; et, dans Rhadamisie principalement, Crébillon s'est élevé au-dessus de lui-même'.
Ils ont coutume de les partager en trois récits, diversifiés par la mesure des strophes, dont les vers sont tantôt plus longs et tantôt plus courts, comme dans les chœurs des anciennes tragédies et dans les odes de Pindare... « J'ai voulu , par ces pièces, ajoutait-il , réconcilier, à rimilalion des Grecs, l'ode avec le chanl. » Pour ce genre de poésies, dont Rousseau Ol présent à notre langue, « il semble, comme l'a remarqué Le Brun, qu'il s'est plu à réserver toute la flexibilité de son beau talent : elles suffiraient pour le placer au plus haut rang, parce qu'il y développe toutes les qualités qui font le grand poëte. •
1. D'Alerabert a fait son éloge. On consultera encore sur lui, outre le Cours de Ullérature de La Harpe , les Mémoires de Marmoniel , vers la fin du livre lY, les feuilletons de Geoffroy et une leçon de M. Villemain dans son Tableau (Le la Littérature au XVIII' siècle (c'est la 3'). Dijon , sa ville natale, conserve son mausolée par Lemoyne, ouvrage d'un rare mérite, que Louis XV a commandé. Quelques années auparavant, en ITôO, ce prince avait fait imprimer au Louvre les ouvrages de Crébillon (2 vol. in-4°). Lnlre les autres édifions de cet écrivain , on remarquera surloul celle qui a été donnée par M. Parelle, 2 vol. in-8*, 1828.
CUÉUILLON. 301
Rbadamiste cl Zcuobic^ (Extraits.)
Zénobie, cachée sous un nom supposé, celui d'fsménie, apprend qui elle csl à sa conlidcnle riiéuicL', dont, malgré ce litre, elle n'avait pas Ole jusque-là plus connue qm; des autres : femme du roi d'Arménie lUiadamisle, lorsqu'elle fuyait avec ce prince, dépossédé de ses Etats, elle a été percée de sa main et plongée dans TAraxc; mais elle a miraculeusement échappé à la mort. Elle croit, d'ailleurs, que son meurtrier a péri. Apiès avoir erré élfan;;ère de pays en pays pendant plusieurs années, elle est devenue l'objet d.^. la passion du souverain de i'ibéric, l'harasiuane , le père de Rliadamisto. Au commencement de la Ira^^édie, elle so trouve à Artanisse, capitale du royaume, et en bulle aux poursuites de ce monarque, qui a résolu de l'épouser. Mlle a élé aiiienée dans son palais, comme captive, par Arsaine, frère de llliatlamiste, qui ne Ta pas vue sans éprouver pour elle un amour qu'elle n'est puint éloignée de partager. Mais Pharasmane lui déclare qu'il doit cesser de tourner les yeux vers elle cl il lui ordonne de s'en éloigner. La fausse Isménie, dont le père , Mithridale , a déjà péri par les embûches de son gendre , voulant à la fois se souslraire à un hymen odieux et se venger des maux qu'elle a soufferts de celte famille, n'hésile pas à pruiilcr de la passion d'Arsame pour Tanimer à secouer l'autorilé de son père. Au second acte, Rhadamisle, réputé mort, reparaît; il s'annonce comme tourmenté par les remords qui le punissent d'avoir oublié les lois de la nature. Pour empêcher que Zénobie ne tombât aux mains d'un ennemi, il n'a pas craint de l'immoler, et cette imago n'a plus cessé d'être pri'senie à ses regards : les regrets ont rallumé dans son cœur une passion désormais sans objet. 11 a vé^u. au milieu des Romains, qui l'ont arraché à ceux qui le poursuivaient; il les a servis sans èlrc connu d'eux, et a mérité leur estime par sa valeur. Instruit des troubles qui agitaient TArinénie, son ancien royaume, au moment où elle allait passer sous les lois d'un nouveau maitre, il s'est fait choisir par les Roinains pour être leur ambassadeur en ce pays , il y revient avec ce titre, dont il est redevable à la protection de Corbulon , auuuel il s'est découvert. Armé de toute la ])uissnnce de liome, il veut l'employer contre ceux dont il a été la victime, au nombre desquels il place d'abord son père : celui-ci, qui ne l'a pas vu depuis sa premi re jeunesse, et auprès de qui il peut jouer en sûreté le rôle qu'il a brigué, est bientôt devant lui; il lui parle comme représentant de l'empire.
\. Le sujet de ct.'llc iragédie, dont les faits se placent sous le règne de Claude, vers 50 après Jésus-Cbrisl , rsl oniprunlè à Tacilc. On pourra lire dans les Annales les cbap. 44 et suiv. du livre Xli et le cliap. 37 du livre
a02 CRÉiilLLON.