Acte H, Scène XIV
Le comtCt Lisimon, Pasquin,
LisiMON, à Pasquin.
Le comte de Tufière est-il ici, mon cœur*?
PASQUÏN.
Oui, monsieur, le voici.
{Le comte se lève nonchalamment et fait un pas audevant de Lisimon, qui l'embrasse) LISIMON. C4her comte, serviteur.
LE COMTE, à Pasquin.
Cher cenUe !... Nous voilà grands amis , ce me semble*.
LISIMON.
Ma foi, je suis ravi que nous logions ensemble.
LE COMTE, froidement.
J'en suis fort aise aussi.
LISIMON. Parbleu ! nous boirons bien.
Vous buvez sec, dit-on. Moi, jo n'y laisse rien. Je suis impatient de vous verser rasade, El ce sera bientôt. Mais ètes-vous malade ? A votre mine froide, à votre sombre accueil....
i. Excellent contraste que celui de ce caractère, sans façon jusqu'à \a vulgarité, de ce Lisimon, irailanl les valets en amis, avec roulrcciiidance du conile ,qiii eût \uulu, à Texempic de l'alTranclii Pallas (voy. les Annale* de Tacite. XIU, 2;< ), ne donner des ordres à ses gens que par signes ou par Ocrit.
2. Dans cette scène, qui est , sauf peu de mots, d'un excellent comique, on rit de bon cœur, comme dit I.a Harpe, en voyant à (piel point la familiarité commune de Lisimon déconccrie la morgue cl ia gra\iié du comte.
iS
314 DKSTOUGHKS.
LE COMTE, à Parquin qui lui offre un siège. Faites asseoir monsieur... Non, offrez le fauteuil. 11 ne le prendra pas*; mais...
LISI.MON. Je vous fais exeusc.
Puisque vous me l'offrez, trouvez bon que j'en use. Que je nfétale aussi : car je suis sans laçon , Mon cher, et cela doit vous servir de leçon ; Et je veux qu'entre nous toute cérémonie Dès ce mémo moment pour jamais soit bannie. Oh çà, mon cher garçon, veux-tu venir chez moi? Nous serons tous ravis de dîner avec toi.
LE COMTE
Me parlez-vous, monsieur?
LisiMON. A qui donc, je te prie?
A Pasquin ?
LE coMTg. Je Tai cru.
LisiMON. Tout de bon ? Je parie Qu'un peu de vanité fa fait croire cela.
LE COMTE
Non; mais je suis peu fait à ces manières-là.
LISIMON.
Oh bien ! tu t'y feras, mon enfant. Sur les tiennes , A mon âge, crois-tu que je forme les miennes?
LE COMTE
Vous aurez la bonté d'y faire vos efforts.
LISIMON.
Tiens, chez moi le dedans gouverne le dehors; Je suis franc.
LE COMTE. Quant à moi, j'aime la politesse.
LISIMON.
Moi, je ne l'aime point, car c'est une traîtresse Qui fait dire souvent ce qu'on ne pense pas. Je hais, je fuis ces gens qui font les délicats, Dont la iière grandeur d'un rien se formalise, El qui craint qu'avec elle on no familiarise^ ; Et ma maxime à moi , c'est qu'entre bons amis Certains petits écarts doivent être permis.
LE COMTE
D'amis avec amis on fait la différence.
LISIMON.
Pour moi, je n'en fais point.
\. Ce Irait manque de naturel, ainsi qu'on l'a remarqué avec raison : de là le reproche d'im comique un peu forcé, adressé à notre auteur.
2. Il faudrait : on ne se familiarise. Le verhe familiariser est, d'ailleurs, très-peu susceptible d'entrer en vers : ajoutons même que d'autres ont compté dans Un deux syllabes, au lieu d'une seule comme Deslouclies.
DESTOUCUKS. 315
LE COMTE. Les gens de ma naissance Sont un peu de'licatssur les disliiiclions, Et je ne suis ami qu'à ces conditions.
LISIMON.
Ouais! VOUS le prenez haut. Écoute, mon cher comte, Si tu fais tant le lier, ce n'est pas là mon compte. Ma lille te plaît fort, à ce que Ton m'a dit : Elle est riche, elle est belle, elle a beaucoup d'esprit; Mais aussi, si tu veux que je sois ton beau-père, 11 faut baisser d'un crau et changer de manière : Ou sinon, marché nul.
LE COMTE, à Pasquin, se levant brusquement. Je vais le prendre au mot.
PASQUIN
Vous en mordrez vos doigts, ou je ne suis qu'un sot. Pour un fau\ point d'honneur perdre votre fortune?
LE COMTE
Mais si....
LISIMON. Toute contrainte, en un mot, m'importune. L'heure du dîner presse : allons, veux-tu venir? Nous aurons le loisir de nous entretenir Sur nos arrangements; mais commençons par Ijoire. Grand'soif, bon appétit, et surtout point de gloire*, C'est ma devise. On est à son aise chez moi ; Et vivre comme on veut, c'est notre unique loi. Viens, et sans te gourmcr^ avec moi de la sorte, Laisse, en entrant chez nous, ta grandeur à la porte*.
1. Ce mol est pris ici , comme on peu plus loin . dans le sens de \trélcnliov à 1(1 gloire, de vanité.... Gloire ne s'emploie plus qu'en bonne pari, tandis que, par un caprice de l'usa}»e, (jlorieux a (oiiservé la double acceplion , favorable cl défavorable, qu'il possédait autrefois.
2. Même signification que être gourmé: c'est avoir un maintien affecté, faire le fier.
3. Destouches offre un assez ^rand nombre «le ces irails justes et vifs, do ces vers bien frappés, qui deviennent proverbes en naissant, tels encore que ceux qui suivent :
La critique est aisée et l'art est difficile....
Quand on fait trop le grand , on paraît bien petit....
Chassez le naturel, il revient au galop, etc.
Le dernier vers cité n'est guère, il est vrai, qu'une traduction d'Horace, LpU., l, 10, 2i.
3!d DESTOUGIIES.