‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 211 sur 254 · Acte IV, Scène VII · texte numérisé non relu

Acte IV, Scène VII

Lycandre, le comte.

LYCANDRE.

Que veut dire ceci?

LE COMTE. J'ai mes raisons.

LYCANDRE Pourquoi Marquez-vous tant d'ardeur à l'éloigner de moi ?

Aux regards d'un valet dois-je exposer mon père?

LYCANDRE.

■'i)iis craignez bien plutôt d'exposer ma misère. Voilà votre motif. Et, loin d'être charmé De me voir près de vous, votre orj^ueil alarmé Rougit de ma présence. Use sent au supplice. De sa confusion voire cœur est complice; Et, tout bouffi de gloire, il n'ose se prêter Aux tendres mouvements qui devraient l'agiter. Ah! je ne vois que trop, en cette conjoncture, Ou'uue mauvaise honte étoulVe la nature. C'est en vain qu'un billot vous avait prévenu; Et je me suis troiv; "', croyant qu'un inconnu Vous corrigerait mieux qu'un père misérable f^u'à vos yeux la fortune a rendu méprisable.

LE COMTE

Qui? moi, je vous méprise! osez-vous le penser? Qu'un soupçon si cruel a droit de m'oiïenser! Croyez que votre (ils vous respecte, vous aime,

LYCANDRE.

Vous ? Prouvez-le-moi donc, et dans ce moment même?

LE C031TE

Vous pouvez disposer de tov.l ce que je puis. Parlez ; qu'exigez-vous?

LYCANDRE. Qu'cn l'état où je suis.

Vous vous fassiez honneur de bannir tout mystère, Et de me reconnaître en qualité de père. Dans cette maison-ci. Voyons si vous l'osez.

LE COMTE

Songez-vous au péril où vous vous exposez ?

LYCANDRE.

Dois-je me défier d'une honnête famille? Allons voir Lisimon. Menez-moi chez sa fille.

LE COMTE

De grâce, à vous montrer ne soyez pas si prompt :

318 DKSTOUCIIKS.

Vous les exposeriez à vous faire un aiïront. Vous ne savez donc pas jusqu'où va l'arrogance D'un bojjrgcois anobli, lier de son opulence? Si le faste et réclat ne soutiennent le rang, Il traite aven dédain le plus illustre san;,^ Mesurant ses e;j;ards aux dons de la fortune, Le mérite indigent le choque, Tiniportuno, Et ne peut Faborder qu'en faisant mille eiïorts Pour cacher ses besoins sous un brillant dehors. Depuis votre malheur, mon nom et mon courage Font toute ma richesse; et ce seul avantage. Rehaussé par Téclal de quelques actions, îvra tenu lieu de biens et de protections. J'ai monté par degrés, et riche en apparence, Je fais une figure égale à ma naissance; Et, sans ce faux relief, ni mon rang ni mon nom N'auraient pu m'introduire auprès de Lisimon.

LYCANDRE.

On me l'a peint tout autre; et j'ai peine à vous croi;e. Tout ce discours ne tend qu'à cacher votre gloire; Mais pour moi, qui ne suis ni superbe ni vain, Je prétends me montrer, et j'irai mon chemin.

(// veut sortir.) LE COMTE, le retenant.

DifTérez quelques jours : la faveur n'est pas grande ! Je me jette à vos pieds et je vous la demande.

LYCANDRE.

J'entends : la vanité me déclare à genoux Qu'un père infortuné n'est pas digne de vous* ! Oui, oui , j'ai tout perdu par l'orgueil de ta mè^e^ Et tu n'as hérité que de son caractère.

LE COMTE

Eh! compatissez donc à la noble fierté

Dont mon cœur, il est vrai, n'a que trop hérité.

Du reste, soyez siàr que ma plus forte envie

1. « La Harpe, qui a été souvent sévère pour Deslouches, remarque M. Saint-Marc Girardin , admire comme sublimes ces deux vers. Il a raison: ceUe vanité qui s'humilie et qui s'agenouille, mais qui ne s'abjure pas; celte permission de rester orgueilleux et hautain , demandée à genoux; ce droit de cacher sa naissance et de désavouer son père, imploré de son père lui-même; tant d'orgueil pour le dehors, tant de petitesse pour le dedans: voilà ce que Uesloiichcs a exprimé de la manière la plus énergique dans celte scène admirable. »

2. Celte idée , qui explique par l'orgueil de sa mère la ruine de la .maison du comte, est fort heureuse, en ce qu'elle nous montre dans la suffisance de celui-ci un vice pour ainsi dire transmis avec le sang, et contribue par là à excuser un personnage qui finalemeHt ne doit être ni odieux ni sacri* lié, mais bien corrigé et heureux.

Serait de vous servir aux dépens de ma vie. Mais du moins ménagez un honneur déli&al : Pour mon intérôt môme évitons un éclat.

LYCANDRE.

Vous me faites pitié. Je vois votre faiblesse ,

El veux, en m'y prêtant, vous prouver ma tendresse;

Mais à condition que si votre hauteur

Eclate devant moi, dès Tinstant....

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