‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 222 sur 254 · Acte IIP, Scène IV · texte numérisé non relu

Acte IIP, Scène IV

Alzire, Zamore , Émire (suivante d'Alziro), ZAMORE.

M'est-elle enfin rendue? Est-ce elle que je vois!

ALZIHE.

Ciel ! tels étaient ses traits, sa démarche, sa voix.

{Elle tombe dans les bras de sa confidente.) Zamore!... Je succombe; à peine je respire.

ZAMOllE.

Reconnais ton amant.

ALziRE. Zamore aux'pieds d'Alzire!

Est-ce une illusion?

ZAMORE. Non : je revis pour loi; Je réclame à tes pieds tes serments et ta foi. O moitié de moi-même! idole de mon âme! Toi qu'un amour si tendre assurait à ma flamme, Qu'as-tu fait des saints nœuds qui nous ont enchaînés T

ALZIRE

0 jours! ô doux moments d'horreur empoisonnés! Cher et tatal objet de douleur et de joie ! Ah ! Zamore, en quels temps faut-il que je te voie? Chaque mot dans mon cœur enfonce le poignard.

ZAMORE

Tu gémis et me vois.

i. « Ce troisième acte, dit La Harpe, est, h mon gré . ce que Voltaire a lait de plus beau ; c'est un chef-d'œuvre de tout point. Ce mariage d'Alzire, conlinuc le même critique , au milieu de la iiicce , avec un honimc qu'elle abhorre, l'Iail tme nouveauté inouïe. On ne pouvait concevoir comment l'auteur pourrait soutenir «on intrigue apié.^ en avoir tranché le p'incipal nœud dès le troisième acte. I.e retour fut brillant. On fut transporté de la scène entre les deux amants, scène si neuve et .«i su|)érleuremenl exécutée. H n'y avait ipie la |)lus grande force de passion ei tléloqucnce tragique qui piH soutenir AIzirc devant Zamore dans une semblable situation. •

ALziRE. Je t'ai revu trop lard.

ZAMOIUÎ.

Le bruit (1(; mon tiépas a dû remplir le monde.

J'ai iraîîiiiioi'n do toi ma course vaf,'abonde,

l)('I)uis que cos brigui.ds, Tarracbaut à mes bras,

M'enlevèrent mes dieux, mon trône elles appas*.

Sais-tu que ce Gusman , ce destructeur sanvaj,^^.

Par des tDurinents sans nombre éprouva mon courage?

Un dieu , sans doute, un dieu qui préside à Tamour

Dans le sein du trépas me conserva le jour.

Tu n'as point démenti ce grand dieu qui me guide;

Tu n'es point devenue Espagnole et p'-rlide.

On dit que ce Gusman respire dans ces lieux;

Je venais l'arracher à ce monstre odieux.

Tu m'aimes : vengeons-nous; livre-moi la victime.

ALZIRE

Oui, lu dois te venger, tu dois punir le crime;

Frappe.

ZAMORE. Que me dis-tu? Quoi, tes vœux! quoi, ta foi...

ALZIRE

Frappe , je suis indigne et du jour et de toi.

ZAMORE

Ah , Montèze ! ah , cruel ! mon cœur n'a pu te croire.

ALZmE.

A-t-il osé t'apprendre une action si noire? Sais-tu pour quel époux j'ai pu l'abandonner?

ZAMORE

Non, mais parle : aujourd'hui rien ne peut m'étonner.

ALZIRE

Eh bien ! vois donc l'abîme où le sort nous engage; Vois le comble du crime, ainsi que de l'outrage.

ZAMORE

Alzire !

ALZIRE. Ce Gusman...

ZAMORE. Grand Dieu!

ALZIRE. Ton assassin Vient en ce même instant de recevoir ma main.

ZAMORE

Lui?

ALZIRE. Mon père, Alvarez, ont trompé ma jeunesse, Ils ont à cet hymen entraîné ma faiblesse. Ta criminelle amante, aux autels des chrétiens, Vient presque sous tes yeux de former ces liens. J'ai tout quitté, mes dieux, mon amant, ma patrie.

1. La On de ce beau Tcrs est singulièrement affaiblie par ce mol d une galanterie surannée.

Au nom de tous les trois, arrache-moi la vie. Voilà mon cœur, il vole au-devant do tes coups*.

ZAMORE

Alzire, est-il bien vrai? Gusman est ton époux!

ALZIRE

Je pourrais t'alldguer, pour aiïaiblir mon crime, De mon père sur moi le pouvoir légitime, L'erreur où nous étions, mes regrets, mes combats, Les pleurs qiin j'ai trois ans donnés à ton trépas : Que, des chrétiens vainqueurs esclave infortunée, La douleur de ta perte à leur Dieu m'a donnée; Que je t'aimais toujours; que mon cœur éperdu A détesté tes dieux, qui l'ont mal détendu : Miis je no cherche point, je ne veux point d'excuse; Il n'en est point pour moi , lorsque l'amour m'accuse. Tu vis, il me suffit. Je t'ai manqué de foi; Tranche mes jours allreux, qui ne sont plus pour toi. Quoi ! tu ne me vois point d'un œil impitoyable?

ZAMORE

Non , si je suis aimé, non, tu n'es point coupable^ : Puis-je èncor me flatter de régner dans ton cœur?

ALZmE.

Quand Montèze, Alvarez , peut-être un dieu vengeur.

Nos chrétiens, ma f.iiblesse, au temple m'ont conduite,

Sûre de ton trépas, à cet hymen réduite,

Enchaînée à Gusman par des nœuds éternels.

J'adorais ta mémoire au pied de nos autels.

Nos peuples, nos tyrans, tous ont su que je l'aime :

Je l'ai dit à la terre, au ciel , à Gusman même';

, 1. On a comparé la siliiaUon d'Alzire à celle de Pauline , qui est aussi mariée à un aiilre que celui qu'elle aime : le rapprochement qu'on pnuriail établir enUe ces deux héroïnes de noire théâtre monlrerait que Voltaire s'est avec raison gardé d'imiter Corneille, ce qui nous aurait [iri\ es d'une créaliun neuve et oritrinalc. Pauline renferme et .son âme le souvenir de ses premières préférences, et c'est la force de la situation qui lui arrache son secret. Alzire ne connaît pns nos convuonces sociales : loin de reculer devant l'expression de ses senUments, ci le les expose avec une franchise pleine de candeur, et nous plaîl par cet air de vérité naïve et hardie.

2. « Cette réponse de Zamore , dit La ilaipe, fit retentir la salle d'acclamations. » C'était un hommage rendu avec raison à la beauté de toute la scène, à la {grandeur de la situation, au pathétique vrai d'un langage si élevé et si t! uiirel 5 la fols.

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