‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 221 sur 254 · Nouvelle imitation de Racine, Jphigênie ,V1,k · texte numérisé non relu

Nouvelle imitation de Racine, Jphigênie ,V1,k

De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher.

2. Il a été déjà question de cet ornement dans les paroles suivantes que Fatime, compagne de Zaïre, lui adresse, act. 1 , se. 1 ;

.... Cette croix qui sur vous fut trouvée. Parure de l'enfance , avec soin conservée , etc.

VOLTAIRR, 3«

Lorsque de leur naissance on célébrait la fétc. Je revois.. . je succombe à mon saisissement.

ZAÏRE

Qu'entcnds-je ? et quel soupçon m'agite en ce moment? Ah, soijineur!...

LusiGNAN. Dans Tespoirdontj'entrevois les charmes, Ne m'abandonnez pas, Dieu qui voyez mes larmes I Dieu mort snrcetlo croix, et qui revis pour nous. Parle, achève, ô mon Dieu! ce sont là de tes coups. Quoi ! madame, eu vos mains elle était demeurée? Quoi! tous les deux captifs, et pris dans Césarée !

ZAÏRE

Oui, seii^neur.

NKRESTAN. Se pCUt-il ?

LUSIGNAN. Leur parole, leurs traits, De leur mère en eiïetsont les vivants portraits: Oui, grand Dieu ! lu le veux , tu permets que je voie.... Dieu, ranime mes sens trop faibles pour ma joie !... Madame.. . Nérestan.... Soutiens-moi, Châtillon.... Nérestan, si je dois vous nommer de ce nom, Avez-vous dans le sein la cicatrice heureuse Du fer dont à mes yeux une main furieuse *...

NÉRESTAN

Oui , seigneur, il est vrai.

LUSIGNAN. Dieu juste! heureux moments!

NÉRESTAN , se jcJcuit à genoux.

Ah, seigneur! ah , Zaïre!

LUSIGNAN. Approchez, mes enfants.

NÉRESTAN

Moi, votre fils!

ZAÏRE. Seigneur!

LUSIGNAN'. Heureux jour qui m'éclaire!

Ma fille, mon cher fils, embrassez votre père'^.

CUATILLON.

Que d'un bonheur si grand mon cœur se sent toucher!

LUSIGNAN

De vos bras, mes enfants , je ne puis m'arracher.

Je vous revois enfin, chère et triste famille.

Mon fils, digne héritier.... vous.... hélas! vous, ma fille!

1. Revoir, au sujet des épilhèlcs que pr(^scntoni ces deux derniers vers , et dont Tune au moins csl suporllue, la noie '2 de la p. SiO.

2. Voici un modèle de ces roconnaissanci^s qui sont, d'après Aristote (voy. le oh. XI de sa Poétique), l'un dos trois grands mohilos dinlôrrl dans la Irapédie. Crébillon avait usé fri'qiicnimpul de ce moyen drainaiiqne : il en devait èlre de même de Voliaire, tandis que leurs devanciers , Corneille et Racine, rayaient généralement négligé. Les extraits de Méropc en oiïriront un nouvel exemple.

na VOLTAIRE.

Dissipez mos soupçons, ôtoz-nioi cette horreur, O. trouble qui nVarc.ihle au roniblo du bonheur. Toi qui seul as conduit sa fortune et la mienne;, Mon Dieu qui me la rends, mo la rends-tu chrétienne? Tu pleures, malhcuriîuse, et tu baisses les yeux! Tu te tais ! je t'entends! 0 crime! ô justes cieux !

ZAÏRE

Je ne puis vous tromper : sous les lois d'Orosman<j.... Punissez votre fille.... elle était musulmane.

LUSIGNAN

Que la foudre en éclats ne tombe que sur moi !

Ah! mon fils, à ces mots j'eusse expiré sans toi.

Mon Dieu ! j'ai combattu soixante ans pour ta gloire;

J'ai vu tomber ton temple et périr ta mémoire;

Dans un cachot affreux abandonné vingt ans,

Mes larmes t'imploraient pour mes tristes enfants :

Et lorsque ma famille est par loi réunie,

Quand je trouve une Mlle , elle est ton ennemie :

je suis bien malheureux.... C'est ton père, c'est moi,

G*est ma seule prison qui t'a ravi ta foi.

Ma lille, tendre objet de mes dernières peines,

Songe au moins, songe au sang qui coule dans tes veinée!

C'est le sang de vingt rois, tous chrétiens comme moi ;

C'est le sang des héros, défenseurs de ma loi;

C'est le sang des martyrs.... 0 fille encor trop chère,

Connais-tu ton destin? sais-tu quelle est ta mère?

Sais-tu bien qu'à l'instant que son flanc mit au jour

Ce triste et dernier fruit d'un malheureux amour.

Je la vis massacrer par 1 1 main forcenée.

Par la main des brigands à qui tu t'es donnée?

Tes frères, ces martyrs égorgés à mes yeux ,

T'ouvrentleurs bras sanglants, tendus du haut des cieux.

Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes

Pour toi, pour l'univers, est mort en ces lieux mêmes;

En ces lieux où mon bras le servit tant de fois.

En ces lieux où son sang te parie par ma voix.

Vois ces murs, vois ce temple envahi par tes maîtres :

Tout annonce le Dieu qu'ont vengé tes ar.cîtres.

Tourne les yeux, sa tombe est près de ce palais ;

C'est ici la moiitagne où, lavant nos forfaits,

ïl voulut expirer sous les coups de l'impie;

C'est là que de sa tombe il rappela sa vie.

Tu ne saurais marcher dans cet auguste lieu,

Tu n'y peux faire un pas, sans y trouver ton Dieu;

Et tu n'y peux rester sans renier ton père.

Ton honneur qui te parle et ton Dieu qui l'éclairé.

Je te vois dans mes bras et pleurer et frémir;

Sur ton front pâlissant Dieu met le rep<'nlir : Je vois lavc'rité dans ton cœur dosccnduo ; Je retrouve ma fille après Tavoir perdue, VU je reprends ma gloire et ma félieité En dérobant mon sang à rinfidélité*.

NÉnF.STAN.

Je revois donc ma sœur!... et son âme....

ZAÏPE. Ah! mon père, Cher auteur de mes jours, parlez, que dois-je faire?

LIISIGNAN.

M'ôter, par un seul mot, ma honte et mes ennuis; Dire : Je suis chrétienne.

ZAÏnE. Oui.... seigneur.... je le suis.

LUSIGNAN

Dieu, reçois son aveu du sein de ton empire!

Alzire^.

(Kxtrait.) Acte I, Scène I.

Alvarez (ancien gouverneur du Pérou), Gusman (son fils, nouveau gouverneur).

ALVAREZ

Du conseil de Madrid l'autorité suprême

Pour successeur enfin me donne un fils que j'aime.

1. « Jamais, dit La Harpe, le pathétique du style ne s'est porté à un plus haut degré. Co discours arraclie toujours des larmes. •

2, Alzirc csl la lille de Monlèze, souverain d'une partie du Polose, qui s'est soimiis à Tauiorilé des Espagnol."» ot a embrassé le christianisme. J.a scène est dans la ville de I.os-Reyes , autrement Lima.

Voltaire compo.^a cette tragédie peu de temps après son retour d'Angleterre : elle fut jouée en 17;in. Critiquée avec injustice par lîcofTroy, admirée à l'excès peut-être par La Harpe, celte pièce demeurera sans contredit l'une des créations de Voltaire les plus neuves et les plus attachantes. Si on a blâmé le poi-te avec raison d'avoir donné pour cadre à une action toute firlive une époque fameuse dans l'histoire, celle de la conquête du Pérou par h'S Kspagnols, et s'il faut une certaine complaisance pour accepter connue gouverneurs de celte partie du nouveau mondo, à la place du nom célèbre des Pizarres, 1; s noms inconnus de Gusman et d'Alvarez, on ne peui se refuser a reconnallre que nulle part Voltaire ne s'est élevé h de plus hautes concei)lions tragiques. I.a lutte de deux rellirionset de deux eivilisalions.les brutalités ilu despotisme conquérant, l'énergique résistance d'une nationop primée mais non vaincue, enfin le senlimiMit élevé et moral de la tolérance

aui domine la tragédie, sans refroidir l'action dramaiicpie, tel est le fond e celte œuvre jjuissante qui seule assurerait à son auteur une place légitime parmi les maîtres de la scène.

•Ji8 VOLTAIRE.

Faites régner le primée et le Dieu que je sers Sur la riche moilii! irun nouvel univers : Gouvernez celte rive, en malheurs trop féconde, Qui produit les trésors et les crimes du monde. Je vous remets, mon fils, ces honneurs souverains Que la vieillesse arrache à mes débiles mains'. J'ai consumé mon âye au sein de l'Amérique; Je montrai le premier au peuple du Mexifjiie L'appareil inouï, pour ces mortels nouveaux, De nos châteaux ailés qui volaient sur les eaux; Des mers de Magellan^ jusqu'aux astres de l'Ourse, Les vainqueurs castillans ont dirigé ma course. Heureux si j'avais pu, pour fruit de mes travaux, En mortels vertueux changer tous ces héros! Mais qui peut arrêter l'abus de la victoire? Leurs cruautés, mon fils, ont obscurci leur gloire; Et j'ai pleuré longtemps sur ces tristes vainqueurs, Que le ciel fit si grands, sans les rendre meilleurs. Je touche au dernier pas de ma longue carrière. Et mes yeux sans regret quitteront la lumière, S'ils vous ont vu régir sous d'équitables lois L'empire du Potose' et la ville des Rois.

GUSMAN

J'ai conquis avec vous ce sauvage hémisphère ; Dans ces climats brûlants j'ai vaincu sous mon père; Je dois de vous encore apprendre à gouverner, Et recevoir vos lois plutôt que d'en donner.

ALVAREZ

Non, non, l'autorité ne veut point de partage. Consumé de travaux, appesanti par l'âge. Je suis las du pouvoir; c'est assez si ma voix Parle encore au conseil et règle vos exploits. Croyez-moi, les humains, que j'ai trop su connaître. Méritent peu, mon fils, qu'on veuille être leur mailre. Je consacre à mon Dieu, négligé trop longtemps, De ma caducité les restes languissants.

Je ne veux qu'une grâce, elle me sera chère ; Je l'attends comme ami, je la demande en père. Mon fils, remettez-moi ces esclaves obscurs Aujourd'hui par votre ordre arrêtés dans nos murs.

i. « Cette expression, dit La Harpe, ne me semble pas heureusement figurée : l'effet de la vieillesse est de faire tomber plutôt que d'arracher. »

2. C'est le navigateur portugais qui découvrit en 15.0 le détroit qui sépare l'Amérique méridionale de la ïerre-de-Feu.

iJ. Ville du Haut Pérou , qui a donné son nom à toute la contrée.

Songez que ce grand jour doit être un jour propice, Marqué par la clémence, et non par la justice.

GUSMAN

Quand vous priez un fils, seigneur, vous commandez; Mais daignez voir au moins ce (|ue vous hasardez. D'une ville naissante, encore mal assurée,^ Au peuple améiicain nous défendons rentrée : Enipr-choiis, croyez-niui, que ce peuple orgueilleux Au Ter qui Ta domptii n'accoutume ses yeux; Que, méprisant nos lois, (>t prompt à les enfreindre, Il ose contempler des maîtres qu'il doit craindre. Il faut toujours qu'il trembhs et n'a|)prenne à nous voir Qu'armés de la vengeance, ainsi que du pouvoir. L'Amt.'ricain farouche est un monstre sauvage Qui mord en frémissant le frein de l'esclavage...

ALVAREZ

Ah ! mon lils , que je hais ces rigueurs tyranniques !

Los pouvez-vous aimer, cc^ forfaits politi(|ues,

Vous, chrétien, vous choisi pour régner désormais

Sur des chrétiens nouveaux au nom d'un Dieu de paix?

Vos yeux ne sont-ils pas assouvis dos ravages

Qui dt' ce continent dépeuphmt les rivages?

Ah ! Dieu nous envoyait, quand de nous il fit choix,

Pour annoncer son nom, pour faire aiuKM'ses lois ;

Et nous, de ces climats destructeurs implacables,

Nous, et d'or et de sang toujours insatiables*,

Déserteurs de (!es lois qu'il fallait enseigner.

Nous égorgeons ce peuple au lieu de le gagner :

Par nous tout est en sang, par nous tout est en poudre*;

Et nous n'avons du eiel imité que la foudre.

Notre nom, je l'avoue, inspire la terreur;

Les Espagnols sont craints, mais ils sont en horreur :

Fléaux du nouveau monde, injustes, vains, avares.

Nous seuls en ces climats nous sommes les barbares.

L'Américain, farouche en sa simplicité ,

Nous égale en courage et nous passe en bonté.

Hélas! si comme vous il était sanguinaire.

S'il n'avait des vertus, vous n'auriez plus de père.

Avez-vous oublié qu'ils m'ont sauvé le jour ?

Avez-vous oublié que près de ce séjour

1, Il y a quelque négliffonce, nous Pavons dit. à faire rimer deux épi- Ihèlos, ce qui se roncoulre assez souvent clu'z VoUaire. Ou souhailcrail aussi dans ce passage (■•lo(jiietil une versilicaliou plus variée : les vers loiubenl »/ci(.r a dniv , a la manière des disiiqiu's lalius.

*2. (-«'l alexandrin, qui u'esl composé (jue de monosyllabes, n'a pas la douceur du vers célèbre de Racine :

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.

3î;d voltairr.

Je me vis ontourô par ce peuple en ftirio,

Kendu cruel enfin par notre harbarir;?

Tons I(î.s miens, à mes yi.'ux, terminèrent leur sort.

Jetais seul, sans secours , et j'attendais la mort :

Mais à mon nom, mon fils, je vis tomber leurs aimes.

Un jeune Américain , les yeux baignés de larnjes,

Au lieu de me frapper embrasse mes genoux.

« Alvarez, me dit-il, Alvarez, est-ce vous?

« Vivez, votre vertu nous est trop nécessaire :

« Vivez, aux malheureux servez longtemps de pure;

« Qu'un peuple de tyrans, qui veut nous enchaîner,

« Du moins par cet exemple apprenne à pardonner!

« Allez, la grandeur d'âme est ici le partage

« Du peuple infortuné qu'ils ont nommé sauvage. »

Eh bien ! vous gémissez : je sens qu'à ce récit

Votre cœur, malgré vous, s'émeut et s'adoucit.

L'humanité vous parle, ainsi que votre père.

Ah! si la cruauté vous était toujours chère.

De quel front aujourd'hui pourriez-vous vous oiTrir

Au vertueux objet qu'il vous faut attendrir,

A la fille des rois de ces tristes contrées*

Qu'à vos sanglantes mains la fortune a livrées?

Prétendez-vous, mon fils, cimenter ces liens

Par le sang répandu de ses concitoyens?

Ou bien attendez-vous que ses cris' et ses larmes

De vos sévères mains fassent tomber les armes?

GUSMAN

Eh bien! vous l'ordonnez, je brise leurs liens,

j'y consens ; mais songez qu'il fautqu'ils soientchrétiens.

Ainsi le veut la loi : quitter l'idolâtrie

Est un titre en ces lieux pour mériter la vie;

A la religion gagnons-les à ce prix :

Gommîindons aux cœurs même, et forçons les esprits*.

De la nécessité le pouvoir invincible

Traîne au pied des autels un courage inflexible.

Je veux que ces mortels, esclaves de ma loi,

Tremblent sous un seul Dieu comme sous un seul roi.

ALVAREZ

Écoutez-moi , mon fils; plus que vous je désire Qu'ici la vérité fonde un nouvel empire , Que le ciel et rEspa,;ne y soient sans ennemis : Mais les cœurs opprimés ne sont jamais soumis.

1. Le mariage d'Alzire avec Gusman est regardé par Alvarez comme un lien de réconcilialion enlre les deux races.

2. Pascal : » Vouloir mettre la religion dans le cœur et dans l'esprit par la force et les menaces, ce n'est pas y mettre la religion, mais la terreur. »

J'en ai gagné plus d'un, je n'ai forcé personne;

Kt le vrai Dieu, mon liis, est un Dieu qui pardonne.

AIzirc, vaincue par les instances de son père, sVst faite chrcHiennc, cl, nKil^;ré ses vives lépugnances, devienl l'épouse de (îusinan. Mais Idenlôl elle apprend que son premier fiancé , à qui elle avait librement donné sa foi, Zamore , l'un des chefs américains qui comballcnt pour l'indéjjpndancede leur pays, n'a i)as péri dans les tortures, comme le bruit s'en était ré|)andn. Zamore est l'un des captifs retenus dans les prisons de la ville , et quand Alvarez les délivre, il reconnaît en lui le sauveur qui l'avait arraché à la furenr de ses ennemis. La reconnaissance d'Alzire et de Zamore forme l'une des situations les plus pathétiques de cette tragédie.

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