‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 224 sur 254 · Acte III, Scène V · texte numérisé non relu

Acte III, Scène V

AlvareZjGiisman , Zamore, Alzire , suite,

ALVAREZ, à son fils^.

Tu vois mon bienfaiteur, il est auprès d'Alzire.

(^ Zamore.) 0 toi! jeune héros, toi par qui Je respire. Viens, ajoute à ma joie en cet auguste jour; Viens avec mon cher fils partager mon amour.

ZAMORE

Qu'entends-je? lui, Gusman! lui, ton fils, ce barbare?

ALZIRE

Ciel! détourne les coups que ce moment prépare!

ALVAREZ

Dans quel étonnement...

ZAMORE. Quoi ! le ciel a permis Que ce vertueux père eût cet indigne fils J

GUSMAN

Esclave , d'où te vient cette aveugle furie? Sais-tu bien qui je suis?

ZAMORE. Horreur de ma patrie!

Parmi les malheureux que ton pouvoir a faits. Connais-tu bien Zamore, et vois-tu tes forfaits?

GUSMAN

Toi!

ALVAREZ. Zamore!

ZAMORE. Oui , lui-même, à qui ta barbarie Voulut ôter Thonneur, et crut ôler la vie ; Lui, que tu fais languir dans des tourments honteux. Lui, dont Taspect ici te fait baisser les yeux^.

i. L'inlérèt va en grandissant : celle rencontre entre les deux rivaux est l'une des inspirations les plus heureuses de cette tragédie.

'2. t Le sublime de ce morceau tient surtout à ce sentiment de justice si profondément gravé dans tous les cœurs. On aimera toujours à voir la puissance injuste humiliée, confondue par celui qui n'a d'autre force que celle

VOLTAIRE. 3o5

Ravissoiir rie nos bions, tyran de notre empire, Tu viens de m'arraclicr le seul bien où j'aspire. Achève ; et de ce fer, trésor de les climats, Préviens mon bras veng(;ur et préviens ton trépas. La main, la môme main qui t'a rendu ton père, Dans ton san;j; odieux pourrait venger la terre; Et j'aurais les mortels el les dieux pour amis, En révérant le père et punissant le fils.

ALVARiîZ, à Giismun.

De ce discours , ô ciel ! que je me sens confondre ! Vous sentez-vous coupable, et pouvcz-vous répondre?

GUSJIAN.

Répondre à ce rebelle, et daigner m'avilir Jus(iu'à le réfuter quand je dois le punir! Son juste châtiment, que lui-même il prononce, Sans mon respect pour vous eût été ma réponse*.

{A Âlzire.) Madame, votre cœur doit vous instruire assez A quel point en secret ici vous m'oiïensez; Vous qui, sinon pour moi , du moins pour votre gloire, Deviez de cet esclave étouiïer la mémoire ; Vous, dont les pleurs encore outragent votre époux; Vous que j'aimais assez pour en être jaloux.

ALZIRE

{A Giismnn) [A Alvarez.)

Cruel! Et vous, seigneur, mon protecteur, mon père;

( .-/ Za)iiore.) Toi, jadis mon espoir en un temps plus prospère. Voyez le joug horrible où mon sort est lié, Et frémissez tous trois dhorreur et de pitié....

{En muntrant Zamore.) C'est ce Dieu des chrétiens que devant vous j'atteste; Ses autels sont témoins de mon hymen funeste; C'est aux pieds de ce Dieu qu'un horrible s-jrment Me donne au meurtrier qui m'ôta mon amant. Je connais mal peut-être une loi si nouvelle; Mais j'en crois ma vertu , qui parle aussi haut qu'elle. Zamore, tu m'es cher, je t'aime, je le doi : Mais après mes serments je ne puis être à toi. Toi, Gusman, dont je suis l'épouse et la victime,

de la vérité. Rien ne Tait plusd'hunnciir à la nature humaine que ce pouvoir dos idées morales qui met l'opprimé au-dessus de l'oppresseur, • (La Uarpe. )

4. Celle réponse est habile , parce qu'elle nous fait sentir pourquoi Gusman ne fait pas imniédialemenl punir son fier oiiticmi, aprcs une semblable provocation. Mais cette expression daujner ni'aiitir forme une alliance de molsdéleslaLle,

Jo ne suis point à toi, cruel, après ton crime. Qui des deux osera se venj,^er aujouid'lmi? Qui percera ce cœur que l'on ariaclie a lui? Toujours infortunée et toujours crimineilo, Perfide envers Zaniorc, à Gusmari infidèle, Qui me délivrera, par un trépas heureux. De la nécessité de vous trahir tous deux? Gusman, du sang des miens ta main déjà rou'/ie Frémira moins qu'une autre à m'arracher la vie. De rhymen , de l'amour, il faut venger les droits : Punis une coupable, et sois juste une fois.

GUSMAN

Ainsi vous abusez d'un reste d'indulgence Que ma bonté trahie oppose à votre oiïense : Mais vous le demandez, et je vais vous punir. Votre supplice est prêt : mon rival va périr. Holà, soldats!

ALziRE. Cruel!

ALVAREZ. Mon fils, qu'allcz-vous faire?

Respectez ses bienfaits, respectez sa misère. Quel est Tétat horrible, ô ciel, où je me vois! L'un tient de moi la vie, à Tautre je la dois! Ah ! mes fils! de ce nom ressentez la tendresse. D'un père infortuné regardez la vieillesse. Et du moins....

Zamore est mis aux fers; mais, grâce à la complicité du soldat qui le garde, AIzire le fait évader pendant la nuit. Le premier usage qu'il fait de sa liberté, c'est d'aller frapper son tyran sous li.s yeux mêmes d'Alvarez. Le peuple demande à grands cris son supplice et celui d'Aizire. Mais, au moment d'expirer, les remords se réveillent dans rame de Gusman et étouffent en lui tout s'intiment de vengeance ; c'est lui-même qui vient prononcer le pardon qu'il accorde.

Page 1