‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 225 sur 254 · Acte V, Scène VII · texte numérisé non relu

Acte V, Scène VII

Alvarez, Gusman, Montèze, Zamore , AIzire, Américavis , soldats. ZAMORE.

Cruels ! sauvez AIzire, et pressez mon supplice!

ALZIRE

Non, qu'une affreuse mort tous trois nous réunisse.

1. Ce dénoùment, le plus beau peut-être que nous offre le théâtre de Voltaire, a été fort injustement critiqué. On a taxé d'invraisemblable ce retour à la clémence d'un homme aussi fier, aussi vindicatirque Gusman. C'est là

ALVAREZ

Mon fils mourant, mon fils, ô comble de don leur I

JZA.MOIŒ, a Gusmaiu Tu veux donc jusqu'au bout consommor ta funur! Viens, vois couler mon sang, puiscjue lu vis encore; Viens apprendre à mourir en regardant Zamore.

GUSMAN, à Zamore.

Il est d'autres vertus que je veux l'enseigner : Je dois un autre exemple, et je viens le donner.

{A Alvarez.) Le ciel, qui veut ma mort, et qui Ta suspendue, Mon père, en ce moment m'amène à votre vue. Mon âme fugitive, et prête à me quitter, S'arrête devant vous.... mais pour vous imiter. Je meurs; le voile tombe; un nouveau jour m'éclaire : Je ne me suis confiu qu'au bout de ma carrière; J'ai lait, jusqu'au moment qui me plonge au cercueil, Gémir l'humanit'î du poids de mon orgueil. Le ciel venge la terre : il est juste; et ma vie Ne peut payer le sang dont ma main s'est rougie. Le bonheur m'aveugla, la mort m'a détrompé. Je pardonne à la main par (jui Dieu m'a frappé. J'étais maître en ces lieux, seul j'y commande encore; Seul je puis faire grâce, et la lais à Zamore. Vis, superbe ennemi , sois libre, et te souvien Quel fut, et le devoir, et la mort d'un chrétien.

{A Moutèze , qui se jet te a ses pieds.) Montèze, Américains, qui fûtes mes victimes. Songez que ma clémence a surpassé mes crimes. Instruisez l'Amérique ; apprenez à ses rois Que les chrétiens sont nés pour leur donner des lois.

( . / Zamore. ) Des dieux que nous servons connais la différence : Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance; Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner, M'ordonne de te plaindre et de te pardonner*.

lonl au contraire la grande beauté de celle situation si neuve et si attachanle. Gusman a été cruel dans l'exercice de snn pouvoir d'un jour par poliii(iu(' plulôt que par nature : rien n'cmpèclic que les approches de la mon ne le rendent à lui-nn'-me, et ne dissipent les Tausses idées par lrsipi('ll«\> il rassurait sa propre conscience en l'é^'araiil. l\ se fait alors dans I iimedu spectateur comme dans colle de Gusman, après ce conllit de violenies émotions, un apaisement subit et religieux qui satisfait aux doubles exigences de l'art et de la morale.

1. Ces vers cékbres, rappelle M. Geruzez , sont la reproduction de la réponse du duc François de Guise ( 15I«)-15t'»3 ) à un gentilhomme angevin eoupçoimé de l'avoir voulu assassiner pendant le siège de Houen. i.a voici

ALVAREZ

Ail! mon lils, tes vertus e^^alent ton eouraj^e.

ALZIRE

Quel changement, grand Dieu! quel élonnanl langage!

ZAMOHE.

Quoi ! tu veux me forcer moi-môme au repentir!

GUSMAN

Je veux plus, je te veux forcer à me chérir.

Alzirc n'a vécu que trop infoitunée,

Et par mes cruautés, et par mon hyménée :

Que ma mourante main la remette en tes hras.

Vivez sans me haïr, gouvernez vos Etats;

Et, de vos murs détruits rétablissant la gloire,

De mon nom, s'il se peut, bénissez la mémoire.

{A Alvarez.) Daignez servir de père à ces époux heureux : Que du ciel, par vos soins, le jour luise sur eux. Aux clartés des chrétiens si son âme est ouverte, Zamore est votre fils, et répare ma perte.

ZAMORE

Je demeure immobile, égaré, confondu.

Quoi donc! les vrais chrétiens auraient tant de vertu!

Ah ! la loi qui t'oblige à cet effort suprême,

Je commence à le croire, est la loi d'un Dieu même.

J'ai connu l'amitié, la constance, la foi;

Mais tant de grandeur d'âme est au-dessus de moi ;

Tant de vertu m'accable, et son charme m'attire.

Honteux d'être vengé, je t'aime et je t'admire.

( Il se jette à ses pieds.)

ALZIRE

Seigneur, en rougissant je tombe à vos genoux. Alzire, en ce moment, voudrait mourir pour vous. Entre Zamore et vous mon âme déchirée Succombe au repentir dont elle est dévorée. Je me sens trop coupable; et mes tristes erreurs....

GUSMAN

Tout vous est pardonné, puisque je vois vos pleurs. Pour la dernière fois approchez-vous, mon père! Vivez longtemps heureux; qu'Alzire vous soit chère! Zamore, sois chrétien! je suis content; je meurs.

texluellemcnl ; « Or çà je vous veux montrer combien la religion que je liens est plus douce que celle de quoi vous faites profession. La vôtre vous a conseillé de me luer, sans m'ouïr, n'ayant reçu de moi aucune offense; et la mienne me commande que je vous pardonne, tout convaincu que vous êtes de m'avoir voulu tuer sans raison. »

VOLTAIRE. ir.O

AT-VARF.z, à Montèze.

Je vois le doigt do Diou marqué dans nos malheurs. Mon cœur di'sespéni se soiim(;t, s'abandonne Aux volontés à.\\\\ Dieu qui frappe et qui pardonne.

Mérope*.

(Kxlraits.)

Mdropc, veuvo de Cresphonto, roi de Messène, tout cnliêre au rogrct de son fds l^gistlio , dont lo sort lui est inconnu, ol à son alTrciion maternelle, a bien révélé , dès la scônc d'exposition et par lu premiers vers qu'elle prononce, sa situation et son caractère :

Quoil Narbas no vient point? Revcrrai-jc mon fiisî

Ce qui ajoute à sa douleur, c'est que Polyphonie, qui, après la mon (|.' son époux, est devenu lo maître de iMessène, veut la contraindre à lui donner sa main. Or, c'est ce tyran (jui a tué Cresphonte en secret, avec deux de ses fils, dans une sédition qu'il avait perfidement fomentée. Le seul Egisthii a été arraché aux coups lies assassins par sa mère, qui Ta confié aux soins d'un vieux serviteur, de ce Narhas qui a ilù l'élever loin de sa pnlrie. Polyphonie a vainement cherché, ]>ar des émissaires envoyés (\ù tous côtés, à faire périr cet héritier du trùne, qui alarme son ambition; mais, du moins, il a empêché que depuis longtemps aucune nouvelle d'Egisthe ne parvint jusqu'à Mérope.

1. Chez les anciens, Euripide avait traité ce môme sujet, et sa tragédie, qui porlail le nom de Crcsplioule. a été signalée par Aristole, dans sa Voéliqnc , ch. XIV, comme un modèle de la manière dont il faut exciter la terreur et la pillé. — Quanl à la Mérope de Voltaire, qui ne fui jouée qu'on 1743, quoiquelle eiit clé terminée dès 1737, le P. de Tourneminc a eu raison de dire, en l'adressant au P. P.rumoy, le traducteur du TlièAlrc des Grecs, t qu'elle parviendrait jusqu'à la poslérilé comme une des iragèdies les plus parfaites. » De toutes les pièces de Voltaire, c'est la com[)osili()n qui passe, on (-(Toi, pour la plus ncliovèc : elle est sans aucun doute colle qui lui a coûté le plus de temps et de travail. Sur celle tragédie, voy. la ;'5* leçon de M. Villemain dans son Tableau de la IJllératine au (Ux-hniiiènw siccle; on peut consullor aussi le Cours de litlévature dramatique de Geoffroy, mais en se tenant on garde contre la passion qui a rendu ce critique trop rarement juste pour VoUaire. Surtout il faut lire le cliapilre (c'est le xv ) que, dans son Cours de lilicralure dramatique, M. Saint-Marc Girardin a consacré, sous le litre de IWmour maternel, aux Mcropes de Torelli, Maffoi , Voltaire et Alfieri.

La première édition de la 3/éroj)e de Voltaire, imprimée en 17i4, parut avec colle épigraplie :

Hoc legilc , austeri : crimen amoris abest ;

cl lo pot'le y joignit une dédicace adressée au marquis Scipion MalTci, ■ au* irur de la .\lcrv}-e italienne, » Celle-ci, reprosonlée Ironie ans auparavant, .ivait marqué avec éclat le retour du Ihéùlre italien aux traditions classiques. Uepuis Voltaire, le sujet de Mérope a été encore abordé parmi nous,sana nécossjlé comme sans succès.

360 VOÎ.TAIRE.

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