Acte II, Scène II
Mérope, Eiiryclès, Égisthe (cnchainé), Isménie, gardes.
ÉGiSTHE, dajis le fond du théâtre, à Isménie. Est-ce Icà cett(î reine au^^uste et malheureuse, Celle de qui la gloire et rinfortuiie aiïreuso Retentit jusqu'à moi dans le fond des déserts*?
ISMÉNIE
Rassurez-vous, c'est elle. [Elle sort.)
ÉGisTiii:. 0 Dieu de l'univers!
Dieu qui formas ses traits, veille sur ton image! La vertu sur le trône est ton plus digne ouvrage*.
MKROPR.
r/est là ce meurtrier! Se peut-il qu'un mortel Sous des dehors si doux: ait un cœur si cruel? Approche, malheureux, et dissipe tes craintes. Réponds-moi : de quel sang tes mains sont-elles teintes?
ÉGISTUE.
0 reine, pardonnez : le trouble, le respect,
1. Le mol propre, aujourd'hui, serait misère: bassesse, pris absolument, n'a plus (pi'une acccpUon morale cl ne se prendrait poinl pour une condttion basse.
'2. Les légères imperfections que nous avons sipnalccs ne nous empikheront pas de louer celle scùne avec La Harpe : « Voilî» , dil-ll , une scène qui molivo cl prépare la suivante : c'est ainsi que les alarmes d'une mère justilicnl en qu'il peut y avoir d'extraordinaire à faire paraître un meurtrier devant une reine. »
3. Notons également ici quelque apprêt IhéAlral dans le langage : c'était le dél'aut du temps. A celle retnaripie nous ajouterons un»; observation granunalicale de La Harpe : « Il fallait le pluriel ont nlnili. Quand la conjonctive t'( se trouve entre deux substanllfs , ils exigent ic pluriel du verbe dont ils sont le tiominalif, h moins ipi'il n'y ait entre eux une sorte de conforinité d'idées qui ressemble à ridcnlitc; et la gloire cl Viiiforlnne n'onl rien de commun. — L'élégance, ajoute le critique, exigeait de i)!us que Vin fortune n'eût pas d'épiihèie, puiâipie la gloire n'en avait pas. La phrase en aurait eu bien plus de précision et de grâce : affreuse a trop l'air d'ôtro donné à la rime. »
4. (lu aimait beaucoup alors ces pensées générales formulées en axiomes, ces sentences jiliilojophiiiues exprimées, avec plus ou moins d'à-propos, dans des vers pompeux. On sait même (pie Voltaire eu abusait : il a irèssouvenl préféré aux vi rilables beautés de sentiment les fausses braulésde déclamation. D'après sou propre nn)l , il voulait frapper fort plulnl que juste.
I I. P.)é,i'«. Si1|I('T. 2i
:;02 VOLTAIRIi:.
(Jlarenl ma iristo voix tromblantc à votre a^^pect.
(// l'/nryclcs.) Mon finie, on sa prcsenco, étonnée, attendrie....
MKHOPE.
Parle. De qui Ion bras a-t-il tranché la vie?
KGISTIIE.
D'un jeune audanieux, que les arrêts du sort Et ses propres fureurs ont conduit à la mort.
MKROPE.
D'un jeune homme ! Mon sang s'est glacé dans mes veines. Ah!... T'était- il connu?
ÉGiSTHE. Non , les champs de Messènes', Ses murs, leurs citoyens , tout est nouveau pour moi.
MÉROPE
Quoi! ce jeune inconnu s'est armé contre toi? Tu n'aurais employé qu'une juste défense?
ÉGISTHE
.ren atteste le ciel : il sait mon innocence.
Aux bords de la Pamise, en un temple sacré,
Où Tun de vos aïeux, Hercule, est adoré,
3'osais prier pour vous ce dieu vengeur des crimes :
3e ne pouvais offrir ni présents ni victimes :
Né dans la pauvreté, j'oirrais de simples vœux,
Un cœur pur et soumis, présent des malheureux.
Il semblait que le dieu, louché de mon hommage,
Au-dessus de moi-même élevât mon courage.
Deux inconnus armés m'ont abordé soudain,
L'un dans la fleur des ans, l'autre vers son déclin.
« Quel est donc, m'ont-ils dit, le dessein qui te guide?
Et quels vœux formes-tu pour la race d'Alcide? »
L'un et l'autre à ces mots ont levé le poignard.
Le ciel m'a secouru dans ce triste hasard :
Cette main du plus jeune a puni la furie :
Percé de coups, madame, il est tombé sans vie :
L'autre a fui lâchement tel qu'un vil assassin.
El moi, je l'avoûrai , de mon sort incertain^.
Ignorant de quel sang j'avais rougi la terre,
Craignant d'être puni d'un meurtre involontaire,
1. Ici une s est ajoutée à Messène pour le besoin de !a rime : changeraenl qu'il eût mieux valu s'interdire; bien que, dans les mots dont l'orthographe n'est pas absolument fixée, ces licences poétiques passent pour excusables.
2. lùicore une rime faible, comme tout à l'heure soudain et déclin : de là, en partie , ces reproches , exaijérés sans doute, que Gilbert adresse, dans sa satire contre le dix-huitièuîe siècle, aux vers de Voltaire, qu'il représente
D'une moitié de rime habilles au hasard,
cl j9l;'S par ligne exactement pareille, i' iliuU' iinifoniie importunant l'oreille..^
VOLTAIRR. 3C3
.rai traîné dans les flots ce corpr, ensanglanté, .le fuyais; vos soldats m'ont bientôt arrêt(i : lis ont nommé Mt'rope, et j'ai rendu les armes*.
EURYCLKS.
Eh! madame, d'où vient que vous versez des larmes?
MÉROPE
Te le dirai-je ? liélas! tandis qu'il m'a parlé, Sa voix m'attendrissait, tout mon cœur s'est troublé. Cresplionto,ôciel !... j'ai cru... Que j'en rougis de honte! Oui, j'ai cru démêler quelques traits de Ciesplionte....
Joinies à cclt • ressemblance, les paroles injjénues du jeune homme jnlorossciu do plus en plus M<^ropo à son sorl; mais bientôt on lui dit que sou Ids a péri et que ce jiuno étranger a dio son a.>^sassin. Furii'usi', elle veut le punir elle-même, eu lid parlant le coup mortel. Que Polyphonie le n'uielte donc on son pouvoir : à ce j)rix, elle accordera sa main au tyran. Polyphonie so hàie de la satisfaire.
AcTB 111, Scène IV.
Mérope, Isménie, Euryclès, Éyisthe (enchaîné), gardes, sacrificateurs; ensuite, Narbas.
MÉROPE
Qu'on amène à mes yeux cette horrible victime. Inventons des tourments qui soient égaux au crime : Ils ne pourront jamais (îgaler ma douleur.
ÉGISTHE
On m'a vendu bien cher un moment de faveur. Secourez-moi, grands dieux à l'innocent propices!
EURYCLÈS.
Avant que d'expirer, qu'il nomme ses complices.
MÉROPE, avançant.
Oui; sans doute, il le faut. Monstre! qui t'a porté A ce comble de crime, à tant de cruauté? Que t'ai- je fait?
ÉGiSTHE. Les dieux qui vengent le parjure Sont témoins si ma bouche a connu l'imposture. J'avais dit à vos pieds la simple vérité. J'avais d('jà fléchi votre cœur irrité; Vous étendiez sur moi votre main protectrice ; Qui peut avoir sitôt lassé votre justice? Et quel est donc ce sang qu'a versé mon erreur? Quel nouvel intérêt vous parle en sa faveur?
1. « la candeur la plus aimable, dit f,.i Harpe, dnnne h ce rôle d'Kgislhe une couleur qui lui est parliculitre ol qui est unique au lliéàlre. •
364 VOI.TAIUI-:.
MKP.OPIî.
Quel intérAt? barbare !
KGisTFFK. Ib'las! SUT son visage J'entrevois de l;i. ri)ort l;i douloureuse imaf^e : Que ']\)n suis altenrlri ! j'aurais voulu cent fois ilacheter de mon sang l'état où je la vois.
MKUOPE.
Le cruel ! à quel point on Tinstruisit à feindre! H m'arrache la vie, et semble encor me plaindre!
( Elle se jette dans les bras dlsménie.)
EURYCLÈS.
Madame, vengez-vous; et vengez à la fois* Les lois et la nature, et le sang de nos rois.
ÉGISTHE
A la cour de ces rois telle est donc la justice !
On m'accueille, on me flatte; on résout mon supplice!
Quel destin m'arrachait âmes tristes forets?
Vieillard infortuné, quels seront vos regrets!
Mère trop malheureuse, et dont la voix si chère
M'avait prédit....
MÉROPE. Barbare, il te reste une mère!
Je serais mère encor sans toi, sans ta fureur. Tu m'as ravi mon fils.
ÉGISTHE. Si tel est mon malheur, S'il était votre fils, je suis trop condamnable. Mon cœur est innocent, mais ma main est coupable. Que je suis malheureux! Le ciel sait qu'aujourd'hui J'aurais donné ma vie et pour vous et pour lui.
MÉROPE
Quoi, traître! quand ta main lui ravit cette armure
ÉGISTHE
Elle est à moi.
MÉROPE. Comment? Que dis-tu?
ÉGisTiJi- . Je vous jure Par vous, par ce cher fils, par vos divins aïeux. Que mon père en mes mains mit ce don précieux.
MÉROPE
Qui , ton père? en Élide? En quel trouble il me jette! Son nom? parle, réponds.
ÉGISTHE. Son nom est Polyclète :
Je vous l'ai déjà dit.
MÉROPE. Tu m'arraches le cœur.
Quelle indigne pitié suspendait ma fureur ! C'en est trop : secondez la rage qui me guide ;
l.Il y a une nouveUe négligence dans relie rime , qui rappelle, pni la similitude des sons et même des mots, la rime masculine précédente.
Qu'on traîne à ce tombeau ce monstre, ce perfide.
( Levant le poignard. ) Mânes de mon cher lils! mes bras ensaiii^Iantés....
NARBAS, paraissant avec précipitation.
Qu'allez-vous faire, ô dieux!
MÉROPE. Qui nrapi)elle?
NAUBAS. Arrêtez!
Hf'las! il est perdu, si je nomme sa mère, S'il est connu.
MÉROPE. Mieurs , traître!
NARRAS. Arrêtez !
ËGISTHE, tournant les yeux vers Narbas. 0 mon père!
M li'UOPE.
Son père!
ÉGiSTHE, à Narbas.
Ilélas! que vois-je? où porloz-vous vos pas? Venez-vous être ici témoin de mon trépas?
NARRAS.
Ah! madame, empêchez qu'on achève le crime. Euryclès, écoutez; écartez la victime :
Que je vous parle.
EURYCLiiS emmène Egisthe et ferme le fond du théâtre. Ociel!
MÉuoPE, s'avançant. Vous me faites trembler : J'allais venger mon fils.
N AURAS, se jetant à genoux. Vous alliez l'immoler. Egisthe....
MÉROPE, laissant tomber le poignard.
Eh bien! E'.iisthe!
NARBAS. 0 reine infortunée!
Celui dont votre main tranchait la destinée, C'est Egislhe....
MÉROPE. 11 vivrait!
NARRAS. C'est Ini, c'est votre fils.
MÉROPE, tombant dans les bras d'Isménie. Je me meurs!
iSMÉNiE. Dieux puissants!
NARRAS, a Isménie. Rappelez ses esprits. Ilélas! ce juste excès de joie et de tendresse, r.e trouble si soudain, ce remords qui la presse, Vont consumer ses jours usés par la douleur.
MEROPE, revenant à elle.
Ah ! Narbas, est-ce vous? est-ce un songe trompeur? Quoi! c'est vous! c'est mon fils! qu'il vienne, qu'il pa- NAFiRAS. [raisse.
Redoutez, renfermez cette juste tendresse.
366 VOLTAiaC.
{J Isménie.) Vous, cachez A jamais ce secret important ; Le salut de la reine et d'Egisthe en dépend.