Acte TV, Scène II
Polyphonie , Érox, Égisthe , Euryclès, Mérope, Isménie,
gardes.
MÉROPE
Remplissez vos serments; songez à me venger : Qu\à mes mains, à moi seule, on laisse la victime.
POLYPHONTE
La voici devant vous. Votre intérêt m'anime. Vengez-vous, baignez-vous au sang du criminel; Et sur son corps sanglant je vous mène à Tautel.
MÉROPE
Ah, dieux!
ÉGISTHE, à Polyphonie,
Tu vends mon sang à Thymen de la reine ; Ma vie est peu de chose, et je mourrai sans peine* : Mais je suis malheureux, innocent, étranger; Si le ciel t'a fait roi, c'est pour me protéger. J'ai tué justement un injuste adversaire. Mérope veut ma mort; je l'excuse, elle est mère; Je bénirai ses coups prêts à tomber sur moi ;
1. Voltaire s'est rappelé le vers qu'il avait placé dans la bouche de Coligny,
Ikîir., II , 214 :
Ma vie est peu de chose , et je vons l'abandonne....
VOLTAini:. 867
Et je n'accuse ici qu'un tyran tel que loi.
POLYPIIONTE.
Malhoureux! oses-tu dans ta rage insolente..,,
MKROPE.
Eh! seigneur, excusez sa jeunesse inipruilonto. Elevé loin des cours, et nourri dans les bois. Il ne sait pas cncor ce qu'on doit ta des rois^
rOLYPHONTE.
Qu'entcnds-je? quel discours: quelle surprise extrême! Vous, le justilier !
MÉuoPE. Qui? moi, soigneur?
POLYPHONTE. Vous-mèmo^.
De cet égarement sortirez-vous enlin?
De votre lils, madame, est-ce ici l'assassin?
MÉROPE
Mon fils, de tant de rois le déplorable reste, Mon lils, enveloppé dans un piège funeste, Sous les coups d'un barbare....
iSMÉNiE. 0 ciel! que faites-vous?
POLYPHONTE
Quoi ! vos regards sur lui se tournent sans courroux? Vous tremblez à sa vue, et vos yeux s'attendrissent! Vous voulez me cacher les pleurs qui les remplissent?
MÉROPE
Je ne les cache point, ils paraissent assez :
La cause en est trop juste, et vous la connaissez.
POLYPHONTE
Pour en tarir la source, il est temps qu'il expire. Qu'on l'immole, soldats !
MÉROPE, s'avmiçant. Cruel ! qu'osez-vous dire?
ÉGISTHE
Quoi ! de pitié pour moi tous vos sens sont saisis! .
1. « Ce mouvement involonlaire, observe La Harpe, celte imprudence malcrnolle qui révèle tout ce qu'elle veut cacher et qui expose le fils qu'elle veut dcfeudre , est d'une vérilé sublime. »
2. PtripéUc frappante : à peine la mère d'Égislhe vient-elle d'échapper au pt-ril il'èire la uicurtrière de son propre lils, qu'elle se voit sur le j)oiiit de le perdre par les coups de Polyphonli' , au inomcul même où elle l'a retrouve. — Celle silualiou , qui n'est point dans l'original ilalien , esl e;nprunlée non pas, comme on l'a dit, à l'-lrodsis de La Grantrc-Chiincel , pi. ce JOUIT irenle-sepl ans auparavant , mais au Gn^lavc W'asa de Piron (I7ii3). Quoi (pi'il en soit, Mallei admirait lui-iuèmc l'habile exéculion ei l'intértH palhélique de celte scène.
La Harpe a pu dire, en se rappelant celle situation et quelques aulreg semblables que prèsenlenl les tragédies de Vollaire : « Par l'flTel ih; à'ral il .1 balancé la supériorité que s'est acquise Racine i)ar la perfecliou dos })iaus ei du style. » Le speclacle et l'aclinn, qui sont le cùlé supérieur du laleul dramalique de Vollaire, Tout pardonner l)i;'n des néiïligences de détail. <ïn ne saurait non plus, ^ans injusiice, lui refuser beaucoup de charme et de vigueur dans la pciiilure des passions.
368 VOLTAliŒ.
POLYPIIONTE.
Qu'il rnciiK;!
MiiiujPE. Il est....
POLYPHONIE. Fr.appcz.
MÈIXOVE j se jet ail f entre Érjisthr ri les soldats. Barbare! il est mon (ils*.
EGISTHE
Moi ! votre fils?
MiinoPE , en l'embrassant.
Tu Tes : et ce ciel que j'atteste, Ce ciel qui t'a formé, dans un sein si funeste, Et qui trop tard, hélas! a dessillé mes yeux, Te remet dans mes bras pour nous perdre tous deux.
ÉGISTHE
Quel miracle, grands dieux, que je ne puis comprendre !
POLYPHONTE
Une telle imposture a de quoi me surprendre. Vous, sa mère ! qui ? vous, qui demandiez sa mort?
ÉGISTHE ^
Ah! si je meurs son fils, je rends grâce à mon sort.
MÉROPE
3e suis sa mère. Hélas ! mon amour m'a trahie. Oui, lu tiens dans tes mains le secret de ma vie ; Tu liens le fils des dieux enchaîné devant toi , L'héritier de Cresphonte, et ton maître, et ton roi. Tu peux, si tu le veux, m'accuser d'imposture. Ce n'est pas aux tyrans cà sentir la nature ; Ton cœur, nourri de sang, n'en peut être frappé. Oui, c'est mon fils, te dis-je, au carnage échappé.
POLYPHONTE
Que prétendez-vous dire? et sur quelles alarmes ....
ÉGISTHE
Va, je me crois son fils : mes preuves sont ses larmes, Mes sentiments, mon cœur par la gloire animé, Mon bras qui t'eût puni, s'il n'était désarmé.
POLYPHONTE
Ta rage auparavant sera seule punie.
C'est trop.
1. « On n'a pas besoin, remarque ici M. Geruzez, de faire admirer la beauté de ce dialogue, où il n'y a pas un mouvement qui ne soit naturel, ni un mot qui ne sOit le mot nécessaire, et tout cela pour aboutir à un coup de théâtre d'un clTel saisissant. »
2. « Dès qu'Egislhe, observe M. Saint-Marc Girardin , sait sa naissance et son rang, il on prend les sentiments ; il avait la fierté d'un homme de cœur, il a facilement la dignité d'un i ji. Aussi, dès ce moment, c'est lui qui prend le premier rôle; Mérope n'a plus que le second. •
VOI.TAIRK. 369
M liROPE , se jetant à ses genoux.
Commencez donc par m'arracher la vie ; Ayez pitié des pleurs dont mes yeux sont noyt'S. Que vous faul-ii d(; plus? Alérope est à vos pieds; Mi'rope les embrasse, et craint votre colère*. A cet elîort alVreux jugez si je suis mère. Jugez de mes tourments : ma détestable erreur, Ce malin, de mon (ils allait percer le cœur. Je pleure à vos ^^uioux mon i-rime involontaire. Cruel , vous qui vouliez lui tiMiir lieu de père, Qui deviez prott'ger ses jours iiirorlunés, l.e voilà devant vous, et vous Tassassinez ! Son père est mort, hiMas! par un crime funeste; Sauvez le fils ; je puis oublier tout le reste; Sauvez le sang des dieux et de vos souverains; Il (îst seul , sans défense, il est entre vos mains. Qu'il vive, et c'est assez. Heureuse en mes misères , Lui seul il me rendra mon époux et ses frères ''^. Vous voyez avec moi ses aïeux à genoux, Votre roi dans les fers.
ÉGisTUE. 0 reine ! levez-vous, Et daignez me prouver que Cresphonte est mon {lère, En cessant d'avilir et sa veuve et ma mère. Je sais peu de mes droits quelle est la dignité; Mais le ciel m'a fait naître avec trop de fierté, Avec un cœur trop haut, pour qu'un tyran l'abaisse. De mon premier état j'ai bravé la bassesse. Et mes yeux du pri'sent ne sont point éblouis : Je me sens né des rois, je me sens votre fils. Hercule ainsi que moi commença sa carrière : 11 sentit l'infortune en ouvrant la paupière;