AUGUSTE
Prends un siège, Cinna, prends, et sur toute chose Observe exactement la loi que je t'impose : Prôte, sans me troubler, l'oreille à mes discours; D'aucun mot, d'aucun cri, n'en interromps le cours; Tiens ta langue captive ; et, si ce grand silence
\. EMipso empruntée à ritalio.uit Voltaire : tour vif et excellent dont Corneille enricliissail noire langue poétique.
2. Très-beau vers, qui joint au mérite de résumer forleracnl la ."ilualion celui de peindre avec éluquence le vide douloureux de letle ûme accab'.ée FOUS le poids de sa Torlune.
42 GORNFILLE.
A ton dmotion fait quelque violonce,
Tu |)Oiirias inc K'IidikJkî après tout à loisir :
Sur ce point seulement contente mon désir.
CINNA
Je vous obéirai, sci^meiir.
AUGUSTE. ()\ïi\ te souvienne De c^arder ta parole, et je tiendrai la mien ne.
Tu vois le jour, Cinna*; mais ceux dont tu le tiens Furent les ennemis de mon père, et les miens : Au milieu de leur camp tu reçus la naissance ; Ft, lorsqu'après leur mort tu vin^ en ma puissance , Leur haine, enracinée au milieu de ton sein, 'l'avait mis contre moi les armes à la main : Tu lus mon ennemi même avant que de naître, Et tu le fus encor quand tu me pus connaître; Et rinclinaiion jamais n*a démenti Ce sang qui t'avait fait du contraire parti. Autant que tu Tas pu les eiïets Tont suivie : Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie; Je te (is prisonnier pour te combler de biens; Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens. Je te restituai d'abord ton patrimoine; Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine, Et tu sais que depuis, à chaque occasion, Je suis tombe pour toi dans la profusion. Toutes les dignit(îs que tu m'as demandées, Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées'; Je t'ai préféré même à ceux dont les parents Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs, A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire, Et qui m'ont conservé le jour que je respire : De la façon, enfin, qu'avec toi j'ai vécu. Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu. Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène, Après tant de faveur montrer un peu de haine. Je te donnai sa place en ce triste accident, Et te fis, après lui, mon plus cher confident ; Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue
1. Il faut ici rappeler ce jugement de Lemercier, dans son Cours de Liticrature : « Nul orateur n'imprima mieux que Corneille, dans les scènes augnst's.le ton majestueux el grave qui ajoute à la diirriilé des sentiments et dos pensées. * Dans ce discours notamment, qu'il emprunte à Séncqueen surpassant son modèle, et qui est l'un des plus beaux morceaux de noire langue , le poêle a montré , pour parler avec La Harpe , t qu'il avait dans son Ame le sentiment de la vraie grandeur el qu'il en connaissait l'expression. • »
2. Exemple de construction interrompue que les grammairiens appellent anacoluthe.
GORNKILLK. 43
Me pressant do quitter ma puissance absolue,
Do Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis,
FAco sont, malgré lui, les tiens que j\ii suivis.
IJien plus, ce nirirnî jour, i(3 le donuf; Kmilie,
Le digne objet des vœux de toute Tltalie,
Kt qu'ont mise si haut mon amour et mes soins,
Qu'»Mi te couronnant roi je t'aurais donne moins.
Tu t'en souviens, Cinna, tant dMieur et tant de gloire
Ni; peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire :
Mais ce qu'on ne pourrait jamais s'imaginer,
Ciniia, tu t'en souviens, et veux m'assassiner.
CINNA
Moi! seigneur, moi, que j'eusse une âme si traîtresse! Qu'un si lâche dessein...
AiGLSTE. Tu tiens mal ta promesse :
Sieds-toi*, je n'ai pas dit encorce (jue je veux. Tu te justifieras après, si tu le peux : Ecoute cependant, et tiens mieux ta parole.
Tu veux m'assassiner demain, au Oapitole, Pendant le sacrilice, et ta main pour signal Me doit au lieu d'encens donner le coup fatal : La moitié de tes gens doit occuper la porte, l/autre moitié te suivre et te prôler main-forte. Ai-je de bons avis ou de mauvais soupçons? De tous ces meurtriers te dirai-je les noms? Prorule, Glabrion, Virginian, Kutilc, Marcel, Plante, Lénas, Pompone, Albin, Icilc, Maxime, qu'après toi j'avais le plus aimé*; Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé : Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes, Que pressent de mes lois les ordres légitimes, Et qui, désespérant de les plus éviter. Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister'.
Tu te tais maintenant, et gardes le silence. Plus par confusion que par obéissance.
1. On ne dit plus se seoir , mais seulement s'asseoir. Ainsi le temps, par les caprices do l'usage, ne cesse de se jouer des mois qu'il modifie ou abolit, sans toutefois que son pouvoir s'cHentle aux œuvres qu'a consacrées le gôn e.
2. Auguste, lorscju'il cousullait C.inna et Maxime sur son prétendu dissein de renoncer à remi)ire, leur avait adresse ce vers;
Vous qui me tonez lieu d'Agrippé et de Mécène.. ..
3. Corneille a développé admirablement ces vers do Lucain dans le premier livre de la Pluirsale :
Hinc usura vorax , avidumque io tempera fœnns Et concassa fiiies et viultis utile bellum»
Cf. Sallusle , CuUliita , «. 13 et 14.
4i rXjRNKILLE.
ouel était ton dessein, et que prétendais-iu
Après ni'avoir au l(!niplu à les pieds abattu?
Airranrliii' ton |)iiys d'un pouvoir- monarchique?
Si j'ai ïAitn cnli;ndu tantôt ta politique*,
Son saint désormais di.'pfind d'un souverain,
Qui [)our tonl con^ervfîr lionne tout on sa main;
Et si sa liberté te faisait enli éprendre*,
Tu ne rn'cus.'^es jafnais empêché de la rendre :
Tu l'aurais acceptée au nom do tout l'Ktat,
Sans vouloir Tacquérir par un assassinat.
Quel était donc ton but? d'y réf^ner en ma place?
D'un étrange malheur son (^estin le menace,
Si pour monter au trône et lui donner la loi
Tu ne trouves dans Kome autre obstacle que moi,
Si jusques à ce point son sort est déplorable,
Que tu sois après moi le plus considérable,
Et que ce grand fardeau de l'empire romain
Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main' .
Apprends à te connaître, et descends en toi-mèrne ;
On t'honore dans Rome, on te courtise, on l'aime;
Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des vœux;
Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux :
iMais tu ferais pitié môme à ceux qu'elle irrite,
Si je t'abandonnais à ton peu de mérite.
Ose me démentir : dis-moi ce que tu vaux;
Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux,
Les rares qualités par où tu m'as dû piaire,
Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire.
Ma faveur fait ta gloire et ton pouvoir en vient;
Elle seule l'éiève et seule te soutient :
C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne ;
Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne.
Et pour te faire choir je n'aurais aujourd'hui
Qu'à retirer la main. qui seule est ton appui'. ■
J'aime mieux toutefois céder à ton envie ; ^
Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie :
i. ?our foitner cette entreprise : ce verbe ne s'emploierait plus ainsi d'une manière absolue.
2. Racine , à son début, les yeux attachés sur Corneille, a dit en l'imitant, Alex., 11,2:
Si le monde penchant n'a plus que cet appui ,
Je le plains et vous plains vous-même autant que lui.
3. On a critiqué les senlimenls exprimés ici par Auguste , sans songer que la sévérité même de ces paroles était le seul et assez légitime châtiment qu'il infligeait à Cinna. Ne devait-il pas, même pour le tenir en garde conlre le retour de ses illusions et de ses ma^vais desseins , le ramener à un juste sentiment de sa situation ?
Mais oscs-tu penser que les Serviliens, Les Cosses, les Mtîtels, les Pauls, les Fabiens*, El tant d'autres enfin, de qui les {grands courages Des hiiros de leur sang sont les vives iniai'es, Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux Jusqu'à pouvoir souilrii- que tu règnes sur eux? Parle, parle, il < st temps...