INTRODUCTION
La poésie dn moyen 5(|C. — Trouhndonrs et troiiTcres. — le roman de la Ilose. — Charles d'Orléans. — Villon.
1. Nous avons dit' que la langue gallo-ronianc s'était, vers la fin du nonviénic sicele, partagée en dcuK idiomes distincts: la langue (\'oil cl la langue iVoCj ou, pour parler autrement, le provençal et le français. Les trouvères, qui furent les poètes de la France du nord, écrivirent dans la langue d'oil ; les troubadours furent les poètes de la France méridionale et écrivirent dans la langue d'oc. I.a Provence, heureusement gouvernée par des piinces amis des arts, vit pendant plusieurs siècles s'épanouir sous son beau ciel la poésie facile et liarmonieusc des troubadours. L'inspiration en était peu variée; l'amour et la guerre étaient le fond commun et souvent monotone des chansons et des ( omplaintes, des tensons et des sirventes. Les poètes chantaient sans calcul et sans effort les impressions qui les dominaient, les spectacles dont ils avaient été touchés. Cependant cette poésie mérita d'être célébrée et imitée par Pétrarque et Dante : son allure légère, sa grice aisée, son r-hythme savant et sonore, charmaient les oreilles et eftleuraient agréablement le cœur et 1 esprit. La gaije science, bienvenue h la cour des princes, amusait leurs loisirs et trouvait en eux des protecteurs : ils la cultivaient môme, a l'exemple de ce Guillaume, duc d'Aquitaine, qui s'était placé, dans le douzième siècle, a la tète des poètes de son temps. Mais celui qui offre des troubadours le type le plus complet et le plus expressif est Bertrand de Born, comte de Ilautefort, en Périgord, qui vivait au treizième siècle. Ainsi commence l'un de ses chants, dont nous ne pouvons donner qu'une très-courte citation :
Be m' play lo douz temps de pascor Que fai fuelhas c flors venir; E play mi quand aug la baudor Dels aiizels que fan retentir Lor chan per lo boscatge'....
^. Revoir l'inlroduclion des Morceivx clioisis de prose.
2. « Bien nie iilait le doux printemps qui fait venir les feuilles et les fleurs. 11 mo plaît d'iH-outer la joio des oi^eau.x qui font retentir leurs chants par le bocage. » ( Traduction de M. Yillemain.)
X INTIIODUCTION.
Comme 011 In voit, les tioubatloiirs employalenl dans leurs vers le K'totir s.Mii(lii(|U(! de l;i rime, qui devint une loi coFiimune a la versili(;ifi()U du Midi et ii crllc du Nord ' : eux-mêmes l'avaient sans doute ciiipiuiilcc h la poésie nialie, que le voisina;;c de Itspajine leur avait lait connaitre. f.e qnatoiv.ienie sicrle fut pour les troultarJours une l're (le décadence. Les troubles sanglants qui agitèrent le Midi étoufferont leurs chants légers, la poésie provençale ne semblait convenir qu'a la peinture du boiibcur ou il l'expression de senliments plus tendres que j)r()foiids : son génie brillant et beureux s'altéra au contact des passions iK'.ineiiscs ; la musc gracieuse des fêtes et des tournois aspiia en vain il devenir une Némésis vengeresse de l'odieuse persécution que soufliiicut les Albigeois : elle y perdit sa gracieuse vivacité et dut subir, malgré ses protestations, lascendant toujours croissant de la France du nord.
II. Dans cette France du nord dévastée par l'invasion étrangère cl déchirée par les rivalités féodales, sous ce ciel plus sombre que n'avait pas égayé un rayon du soleil d'Italie, les destinées de la poésie étaient encore incci'lalnes et variables. Si l'on excepte, dans les rangs privilégiés, quelques intelligences délite, il n'y avait aucune délicatesse dans les plaisirs, aucune élégance dans la civihsation ; le sentiment des convenances et l'instinct du goût n'étaient pas nés : ou ne saurait donc trouver dans les poètes de cette époque des qualités que la société de nos pères n'offrait pas encore. 11 n'y avait aucune inspiration élevée dans les contes et les fabliaux des trouvères, remarquables seulement par leur franche gaieté et leur liberté moqueuse. De soi-même, remarque un cuiinent critique ^ l'esprit national n'allait qu'a la raillerie et ii la salirc : il ne devait avoir toute sa force que lorsque sa justesse serait développée par l'étude. Une aurore meilleure commençait a poindre. Le comte de Champagne, Thibaut, protecteur des poètes au treizième siècle , en est a la fuis l'émule et le prince : c'est dans notre France septentrionale la première réputation classique. L'instinct musical, déjà prononcé cliez Thibaut, lui révèle une règle qui, peu observée après lui, ne devait l'être généralement que beaucoup plus tard, celle delà succession alternative des rimes masculines et féminines.
III. Plus savante dans Jean de Meung et son continuateur Guillaume de Lorris, tous deux auteurs du célèbre roman de la Rose, notre poésie perd aussi une partie du charme primitif et gaulois qu'elle a naturellement sous la plume du comte de Champagne : ce mélange d'abstractions, de subtilités scoiastiques, cette allégorie personnifiée, en détrônant le genre plus simple et plus naïf des trouvères, le fera souvent regretter. Toutefois l'embarras de ce costume , qui trop fréquemment gène chez
1 . Madame de Staël disait de la rime c qu'elle était une image de l'espérance et du souvenir. »