‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 53 sur 254 · I.e jour qui vous la donne en m^^me temps l'engage · texte numérisé non relu

I.e jour qui vous la donne en m^^me temps l'engage

Vous la devez au prince, au public, à TEtat.

POLYEUCTE

Je la voudrais pour eux perdre dans un combat : Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne; Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne. Si mourir pour son prince est un illustre sort, Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort?

PAULINE

Qurl Dieu!

POLYEUCTE. Tout beau , Pauline; il entend vos paroles ; Et ce n'est pas un Dieu comme vos dieux frivoles, Insensibles et sourds, impuissants, mutilés, De bois, de marbre ou d'or, comme vous les voilez* : C'est le dieu des chrétiens , c'est le mien , c'est le vôtre ; Et la terre et le ciel n'en connaissent point d'autre.

PAULINE

Adorez- le dans l'âme et n'en témoignez rien.

POLYEUCTE

Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien!

i. Ces ilieax que l'homme a faits el qui n'ont jioiiil fait l'homme, disait Cyrano de Bergerac dans son Agrippine. Cf. J. B. Rousseau , Od., 1, 14.

^1 œUNKlLLE.

PAIJLINK.

Ne fci^Micz qu'un momonl : laissez partir S(^v«^ro'. Et do:int7, lieu (Vagir aux bontés de uioii père.

POLYKl'CTE.

Les boules de mon Dieu sont bien plus à chérir : Il m'oie des périls que j'aurais pu courir; Et, sans me laisser lieu diî tourner en arrière, Sa faveur me couronne entrant dans la carrière : Du premier foiip de vent il me conduit au port, El, sortant du baptême, il m'envoie à la mort. Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie, Et de quelles douceurs celle mort est suivie.... Mais que sert de parler de ces trésors cachés A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés?

PAULINE

Cruel ! car il est temps que ma douleur éclate, Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate : Est-ce là ce beau feu? sont-ce là tes serments? Témoignes-tu pour moi les moindres sentiments? Je ne te parlais point de Tétat déplorable Où la mort va laisser ta femme inconsolable; .le croyais que l'amour l'en parlerait as.-ez, Et je ne voulais pas de sentiments forcés : Mais cette amour- si ferme et si bien méritée, Que tu m'avais promise, et que je t'ai portée, Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir. Te peut-elle arracher une larme, un soupir? Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joje : Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie*, Et ton cœur, insensible à ces tristes appas , Se figure un bonheur où je ne serai pas ! C'est donc là le dégoût qu'apporte Thyraénée? Je te suis odieuse après m'être donnée* !

POLYEUCTE

Hélas!

1. L'empereur Dèce, après avoir vaincu les Perses, grâce à Sévère. Tavaii envoyé en Arménie pour faire un sacrifice aux dieux.

2. Ce substantif élait alors des deux genres, non-seulement dans les vers, mais dans la prose : il n'est plus guère que masculin mainlenaMt, du moins au singulier; car, au pluriel , il s'emploie encore le plus souvent avec le féminin.

3. Il y a ici une légère irrégularité , la se rapportant à un nom indéterminé.

4. Dans celte scène qu'il appelle snbJiine, Voltaire signale particulièrement ces vers comme « tendres, nnirnés, douloureux, naturels et fort à leur place. » — Quant au caractère de l'auline, il sera curieux de le rapprocher de celui de Monime dans iliihridaie, et de comparer entre elles ces deux excellentes créations de notre théâtre.

GORiNKlLLE. 83

PAULINE. Que cet helas a de peine à sortir! Encor s'il commençait un heureux repentir, Que, tout forcé qu'il est, j'y trouverais de; charmes! Mais, courage, il s'émeut, je vois couler des larmes.

POLYEUCTE

J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser,

Ce cœur trop endurci se piàt enfin percer!

Le déplorable état où je vous abandonne

Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne;

Et, si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs,

J'y pleurerai pour vous Texcès de vos malheurs :

Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière,

Ce Dieu tout juste et bon peut soullrir ma prière,

S'il y daigne (-coûter un conjugal amour,

Sur \olre aveuglement il répandra le jour.

Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne;

Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne* ;

Avec trop de mérite il vous plut la former,

Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer,

Pour vivie des enfers esclave infortunée,

Et sous leur triste joug mourir comme elle est née

PAULINE

Que dis-tu, malheureux? qu'oses-tu souhaiter?

POLYEUCTK.

Ce que de tout mon sang je voudrais acheter.

PAULINE

Que plutôt!....

POLYEUCTE. C'est en vain qu'on se met en défense ; Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense. Ce bienheureux moment n'est pas encor venu; Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.

PAULINE

Quittez cette chimère, et m'aimez.

POLYEUCTE. Je vous aliiie, Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi- PAuLiNE. [même.

Au nom de cet amour, ne m'abandonnez pas.

POLYEUCTE

Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas.

PAULINE

C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire?

POLYEUCTE

C'est peu d'aller au ciel, je veux vous y conduire.

1. « VtTS admirable! » s'écrie Voltaire. On ajoutera que hs grands sen- Umenls onl toujours trouvé dans Corneille un inlorprèie digne deux , et qu'il se montre naturellement de niveau avec tous les caractères sublimes.

S4 COUNhILLi:.

PAULINE

Imai^nn.'ilions!

POLYliUCTK. CcICStCS VtTitcS 1 PAULINE.

Étrange aveuglement!

POLYKUCTE. Éternelles clartés!

PAULINE

Tu préfèr(,'s la mort à l'amour de Pauline!

POLYEUCTE

Vous préférez le monde à la bonté divine!

PAULINE

Va, cruel, va mourir : tu ne m'aimas jamais.

POLYEUCTE

Vivez hennuse au monde, et me laissez en paix.

PAULINE

Oui, je t'y vais laisser : ne t'en mets plus en peine'...

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