ÉRASTE
Je cherche ici quelqu'un et ne puis m'arrêter.
DOUANTE.
Parbleu ! chemin faisant , je te le veux conter. Nous étions une troupe assez bien assortie, Qui pour courir un cerf avions hier fait partie; Et lious fijmes coucher sur le pays exprès, C'est-cà-dire, mon cher, en fin fond de forêts. Comme cet ixercice est mon plaisir suprême. Je voulus, pour bien faire, aller au bois moi-même, Et nous conclûmes tous d'attacher nos eflorts Sur un cerf que chacun nous disait cerf dix cors* ;
\. Celle pièce est de !6G1 , et ce fut à Vaux, dans une fêle que ie surinlendaiu l'ouquei donnait à Louis XIV, qu'elle fui reprOsentée pour la première l'ois, t S'il nous était enjoint de désigner préciséiuent, observe un de nos critiques, le jour, le lieu et l'heure où Molière se révéla en quelque sorte à Louis XIV, et reçut de lui sa mission de poursuivre ies ridicules du siècle, nous ne croirions pas nous tromper en disant que ce fut à Vaux, lorsque l'imprudent Fouquel voulut élaler devant le monarque les splendeurs de sa magnilique demeure. » Néanmoins, dans la comédie qui fut jouée à celle occa.*ion, la scène que nous offrons ici ne se trouvait pas daljord : ce l'ut après la représeniaiion que le roi, félicitant i'auieur, lui indiqua un personnage de iàclicux qu'il avait oublié, celui du couriisari cliusseur; et il parait assez certain que l'original de ce caractère étaii ie marquis de Soyecourl , qui obtint en effet , un peu plus tard , la charge de grand veneur, pour laquelle il avait dès longtemps une vocation tres-marquée. La pièce, à quelques jours de là, fut donnée à Fontainebleau, avec la nouvelle scène • aont le roi , dit Molière, lui avait suggéré l'idée, et qui fut trouvée partout le [)lus beau morceau de l'ouvrage. .
2. Terme de véne; if^, comme il y en a beaucoup dans ce passage, c On ippelle cors les cornes qui sorlentdes perches du cerf, dit le dictionnaire de l'Académie; et un cerf de dix cors ou, plus ordinairement, cerf dix cors
MOLIÈRK 115
Mais moi , mon jugement , sans qu'aux marques j'arrôte ' ,
Fut qu'il n'était que cerf à sa seconde t(He*.
Nous avions comme il faut séparé nos relais,
Et d('jeunions en hâte avec quelques œufs frais ,
Lorsqu'un franc campagnard avec longue rapière,
Montant superbement sa jument j)oulinière,
Qu il honorait du nom de sa bonne jument,
S'en est venu nous faire un mauvais compliment,
Nous présentant aussi, pour surcroît de colère,
IJn grand benêt de lils aussi sot que son père.
Il s'est dit grand chasseur, et nous a priés tous
Qu'il pût avoir le bien de courir avec nous.
Dieu préserve, en chassant, toute sage personne
D'un porteur de huchet^ qui mal cà propos sonne;
De ces gens qui, suivis de dix hourets* galeux ,
Disent Ma meute, et font les chasseurs merveilleux!
Sa demande reçue, et ses vertus prisées.
Nous avons tous été frapper à nos brisées.
A trois longueurs de trait, layaut*, voiUà d'abord
Le cerf donné" aux chiens. J'appuie et sonne fort.
Mon cerf débûche', et passe une assez longue plaine;
Et mes chiens après lui, mais si bien en haleine.
Qu'on les aurait couverts tout d'un seul justaucorps.
11 vient à la foret : nous lui donnons alors
La vieille meute; et moi , je prends en diligence
Mon cheval alezan. Tu l'as vu?
ÉRASTE. Non , je pense.
DORANTE
Comment! c'est un cheval aussi bon qu'il est beau,
csl un cerf de moyen âge. » — Néanmoins La Fontaine, dans ses Fables , X, 1, entend |)ar cerf dix cors un vieux cerf :
L'animal chargé d'ans, vieux cerf et de dix cors....
1. Arrêter se prenait alors comme verbe neutre pour sVnrcrer; et c'tMail assez., ce semble, l'usage de nos aïeux (pie d'exprimer ou de supprimer arbitrairement le |)r()nom des verbes rOiîécbis. On retrouve encore niréirr ainsi employé dans le Misanthrope, III, 5. Cf. La Fontaine, fable du Renard et du Houe.
'2. C'est un cerf de trois ans.
3. Petit cor de chasse qui sert à hucher (vieux mot pour appeler) les chiens.