‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 96 sur 254 · Pour décrier · texte numérisé non relu

Pour décrier

3. Rousseau reproche au misanthrope de ne point dire crûment, et du premier mol, à Oronle iiiie son sonnet ne vaut rien. Mais quoi! Alcesle n'est-il pas un homuu; de boiuie compagnie, et celle circonstance ne lui iinpose-l-e!le pas des niéuagemcnls cpii créent le comique de la siliialion ? Aulrenieni il serait grossier cl n-.^ ferait point rire. 1-e plaisant ici est la luile qu'il y a onlre les formes (|u'.\loesle voudrait respecter et son caractère qui l'emporie : car il s'y abandonne au moment même où il croit eu faire le sacrilicc.

4. Bonne leçon donnée, en passant, à ces courtisans alors nombreux,

132 MOL! khi:.

OHONTIi.

Voilà qui va fort bien , et je crois vous entendre. Mais i)(^ i)uis-jo savoir ce (jui dans mon sonnet... '

ALCESTl-:.

Franciienient, il est bon à mettre au cabinet*. Vous vous êtes réglé sur de mi'chants modelés, VA vos expressions ne sont point naturelles. Qu'est-ce que : 7wuii berce un temps notre ennui?

Et que : rien ne marche après luiY

Que : ne vous pas mettre en dépense

Pour ne me donner que l'espoir?

Et que : Phi lis, on désespère

Alors qu'on espère toujours?

Ce style figuré, dont on fait vanité,

Sort du bon caractère et de la vérité.

Ce n'est que jeu de mots, qu'afTectation pure,

Et ce n'est point ainsi que parle la nature.

Le méchant goût du siècle en cela me fait peur :

Nos pères, tout grossiers, 1 avaient beaucoup meilleur;

Et je prise bien moins tout ce que l'on admire

Qu'une vieille chanson que Je m'en vais vous dire :

Si le roi m'avait donné

Paris sa grand'ville.

Et qu'il me fallût quitter

L'amour de ma mie% Je dirais au roi Henri :

Reprenez voire Paris ;

J'aime mieux ma mie Au Gué, J'aime mieux ma mie '.

nous venons de le dire, qui se piquaient de rimer; on pourrait ajouter, à l'exemple du maîlre. Au moins Louis XIV souffrait-il beaucoup plus qu'Oronte la vérité sur ce point ; voy., dans les Lettres de madame de Sévigné, celle du i" décembre 1C64.

1. Ce vers a été fort discuté et commenté, sans grand motif toulerois. Il veut simplement dire que le sonnet doit èlre gardé en portefeuille ou dans les cartons du cabinet de travail, n'étant pas digne d'en sortir pour être livré à l'impression. Ajoutons qu'un critique ingénieux a remarqué que Molière désignait par le mot de cabmel * un petit meubie à couvercle mobile où l'on jetait les chiffons et les papiers de rebut. » Mais déjà , à l'époque du ilisanthropc, ce sens avait beaucoup vieilli.

2. M'amic, écrivait-on autrefois, et non sans raison : c'était pour ma amie, que l'on avait alors le bon sens de dire au lieu de mon amie. Tous les changements n'ont pas été des progrès.

3. M. Ampère a dit récemment, dans sonrapport sur les Poésies populaires de la Fiance : « Le Henri de cette vieille chanson , comme l'appelait Molière, n'est point Henri IV, mais Henri II. Suivant M. de Fétigny ( Histoire archéologique du Vendôrnois, in-4% 1849, p. 342), elle aurait été composée par Antoine de Navarre, duc de Vendôme, qui réunissait de gais convives au châ-

La rime n'est pas riche et le style en est vieux; Wais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux Que ces colilichets dont le bon sens murmure, Et que la passion parle là toute pure?

Si le roi m'avait donné

Paris sa grand'ville Et qu'il me fallût quitter

L'amour do ma mie.

Je dirais au roi Henri :

Reprenez votre Paris ;

J'aime mieux ma mie Au Gué,

J'aime mieux ma mie.

Voilà ce que peut dire un cœur vraiment épris.

(// Phllinte, qui rit.) Oui, monsieur le rieur, malgré vos beaux esprits, J'estiirie plus cola que la pompe fleurie De tous ces faux brillants où chacun se récrie*.

ORONTE

Et moi , je vous soutiens que mes vers sont fort bons*.

ALCESTE

Pour les trouver ainsi vous avez vos raisons ;

Mais vous trouverez bon que j'en puisse avoir d'autres

Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres.

OnONTE.

Il me suflit de voir que d'autres en font cas.

ALCESTE

C'est qu'ils ont l'art de feindre ; et moi, je ne l'ai pas.

ORONTE

Croyez- vous donc avoir tant d'esprit en partage?

Si je louais vos vers, j'en aurais davantage.

ORO.NTE.

Je me passerai fort que vous les approuviez.

teau delà Donnavenlurc (ou la Bonne Aventure), prés le Gué-du-Loir, et se plaisait à y composer avec eux «le joyeuses chansons. Le refrain, q'ii fait allii>ion à la position du manoir, doit donc être orllio};i:raphiéi<a Gué, et non ô yi.i;. comme cela a eu lieu dans la suite par corruption. »

1. Il y a une légère lu^gligence à se permettre ainsi l'emploi de plusieurs rimes de suite, masculines ei féminines, oITrantà l'oreille des consonnanccs semblables.

2. 1 Ont le monde sentira la vérité de ce trait : il est pris surnature .Mais un trait non moins naturel et non moins comique, c'est le dépit du misanthrope, qui , n'ayant pu persuader Oronte, se laisse emporter jusqu'à des sarcasmes injurieux. Ces boutades, celle humeur irritable, épayeni le spectateur sans aiïaiblir l'csiime qu'inspirent les bonnes qualités d'Alcesle : Car, nous devons le répéter, c'est dans un défaut de son caractère, et non dans sa vertu , que l'auteur a placé le ressort de sa pièce.

134 MOLlf:HK.

ALCESTK.

Il faut bion, s'il vous plaît, que vous vous en passiez

OnONTE.

Je voudrais hien , pour voir, que, de votre manière, Vous en coirif»o«assiez sur la même matière.

ALCESTK.

J'en pourrais, jjar mallieur, faire d'aussi méchants'; Mais je me garderais de les montri-r aux gens.

OnONTE.

Vous me parlez bien ferme; et cette suffisance....

Autre part que chez moi cherchez qui vous encense.

ORONTE

Mais, mon petitmonsieur, prenez-le* un peu moins haut.

ALCESTE

Ma foi , mon grand monsieur, je le prends comme il faut.

PHILINTE

Hé! messieurs, c'en est trop. Laissez cela, de grâce.

ORONTE

Ah ! j'ai tort, je l'avoue, et je quitte la place. Je suis votre valet, monsieur, de tout mon cœur.

ALCESTE

Et moi je suis, monsieur, votre humble serviteur.

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