LAPRADE
Ma Mansarde.
11 n'est que d'être roi pour être heureux au monde. Bénis soient tes décrets, ô Sagesse profonde, Qui me voulus heureux; et, prodigue envers moi, M'as fait dans mon asile et mon maître et mon roi. .Mon Louvre est sous le toit, sur ma tète il s'abaisse, De ses premiers regards l'Orient le caresse. Lit, sièges, table y sont portant de toutes paris Livres, dessins, crayons, confusément épàrs. Là, je dors, chante, lis, pleure, étudie et pense. Là, dans un calme pur, je médite en silence Ce qu'un jour je veux être; et, seul à m'applaudir, , Je sème la moisson que je veux recueillir. Là, je reviens toujours, et toujours les mains pleines, Amasser le butin de mes courses lointaines,
Soit qu'en un livre antique à loisir engagé, Dans ses doctes feuillets j'aie au loin voyagé, Soit plutôt que, passant et vallons et rivières, J'aie au loin parcouru les terres étrangères. D'un vaste champ de fleurs je tire un peu de miel. Tout m'enrichit et tout m'appelle; et chaque ciel M'offrant quelque dépouille utile et précieuse, Je remplis lentement ma ruche industrieuse.
A. Ghékier.
Les Nuages.
Lorsque j'étais en pleine mer, et que je n'avais d'autre spectacle que le ciel et l'eau, je m'amusais quelquefois à dessiner les beaux nuages blancs et gris, semblables à des groupes de montagnes, qui voguaient à la suite les uns des autres sur l'azur des cieux. C'était surtout vers la fin du jour qu'ils développaient toute leur beauté en se réunissant au couchant, où ils se revêtaient des plus riches couleurs et se combinaient sous les formes les plus magnifiques.
Un soir, environ une demi-heure avant le coucher du soleil, le vent alizé du sud-est se ralentit, comme il arrive d'ordinaire vers ce temps. Les nuages, qu'il voiturait dans le ciel à des distances égales comme son souffle, devinrent plus rares, et ceux de la partie de l'ouest s'arrêtèrent et se groupèrent entre eux sous la forme d'un paysage. Ils représentaient une grande terre formée de hautes montagnes, séparées par des vallées profondes et surmontées de rochers pyramidaux. Sur leurs sommets et leurs flancs apparaissaient des brouillards détachés, semblables à ceux qui s'élèvent des terres véritables. Un long fleuve semblait circuler dans leurs vallons, et tomber çàet là en cataractes; il était traversé par un grand pont appuyé sur des arcades à demi ruinées. Des bosquets de cocotiers, au centre desquels on entrevoyait des habitations, s'élevaient sur les croupes et les profils de cette île aérienne. Tous ces objets n'étaient point revêtus de ces riches teintes de pourpre, de jaune doré, de nacarat, d'émeraude, si communes le soir dans les couchants de ces parages ; ce paysage n'était point un tableau colorié : c'était une simple estampe, où se réunissaient tous les accords de la lumière et des ombres. Il représentait une contrée éclairée, non en face, des rayons du soleil, mais par derrière de leurs simples reflets. En effe' dès que l'astre du
jour se fut caché derrière Loi, quelqueB*tins de ces rayons uiposés éclairèrenl lemi-transparentes du
'l'une couleur ponceau, se reflétèrenl dans les vallons somme) des rochers, tandis que des torrents <ie lumière couvraient sus contours de l'or le plus pur, et di geaienl v< eux comme les rayons d'une gloire; mais
la masse entière resta dans sa demi-teinte obscure, \ lit, autour des nuages qui s'élevaienl de ses flancs, les lueurs des tonnerres dont on entendait les roulem< Qts lointains. On aurait juré que 'était une terre véritable, située environ à une lieue et demie de nous. Peut-être étaitce une de ces réverbérations célestes de quelque Ile très-éloignée, dont les nuages nous répétaient la forme par leurs reflets et les tonnerres par leurs échos. Plus d'une fois îles marins expérimentés ont été trompés par de semblables aspects.
Quoi qu'il en soit, tout cet appareil fantastique de raagnificence et de terreur, ces montagnes surmontées de palmiers, ces orages qui grondaient sur leurs sommets, ce Ëeuve, ce pont, tout se fondit et disparut à l'arrivée de la nuit, ne les illusions du monde aux approches de la mort. L'astre des nuits, la triple Hécate, qui répète par des harmonies plus douces celles de l'astre du jour, en se levant sur l'horizon, dissipa l'empire de la lumière et fit régner celui des ombres. Bientôt des étoiles innombrables et d'un éclat éternel brillèrent au sein des ténèbres. Oh! si le jour n'est lui-môme qu'une image de la vie, si les heures rapides de l'aube du matin, du midi et du soir représentent les âges si fugitifs de l'enfance, de la jeunesse, de la virilité et de la vieillesse, la mort, comme la nuit, doit nous découvrir aussi de nouveaux cieux et de nouveaux mondes !
Bernardin de Saint-Pierre.
Soleil couchant.
Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées; Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit; Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées; Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit!
Tous ces jours passeront; ils passeront en foule Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d'argent, sur les forêts oii roule Comme un hymne confus des morts que nous aimons.
Et la face des eaux, et le front des montagnes,
Ridés et non vieillis) et les bois toujours verts
S'iront rajeunissant; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu'il donne aux mers.
Mais moi, sous chaque jour coumant plus bas ma tète, Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux, Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête, Sans que rien manque au monde immense et radieux !
Victor Hugo.
La Retraite.
Que ne puis-je inspirer l'amour de la retraite :
Elle offre à ses amants des biens sans embarras,
Biens purs, présents du ciel, qui naissent sous les pas.
Solitude où je trouve une douceur secrète,
Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais,
Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais ' !
Oh! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles!
Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des villes
M'occuper tout entier, et m'apprendre des cieux
Les divers mouvements inconnus à nos yeux,
Les noms et les vertus de ces clartés errantes
Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes!
Que si je ne suis né pour de si grands projets,
Du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets-!
Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie!
La Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie,
Je ne dormirai point sous de riches lambris :
Mais voit-on que le somme en perde de son prix?
En est-il moins profond, et moins plein de délices?
Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
Quand le moment viendra d'aller trouver les mort?,
J'aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.
La Fontaine.