‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 30 sur 115 · Lts Symphonies. (Michel Lévy édit · texte numérisé non relu

Lts Symphonies. (Michel Lévy édit

cheval de l'éducation, on le soigne, on l'instruit, on l'exerce, tandis que l'âne, abandonné à la grossièreté du dernier des valets, ou à la malice des enfants, bien loin d'acquérir, ne peut que perdre par son éducation ; et s'il n'avaitpasun grand fonds de bonnes qualités, il les perdrait en effet par la manière dont on le traite: il est le jouet, le plastron, le bardeau des rustres qui le conduisent le bâton à la main, qui le frappent, le surchargent, l'excèdent sans précautions, sans ménagement. On ne fait pas attention que l'âne serait par lui-même, et pour nous, le premier, le plus beau, le mieux fait, le plus distingué des animaux, si dans le monde il n'y avait point de cheval ; il est le second au lieu d'être le premier, et par cela seul il semble n'être plus rien : c'est la comparaison qui le dégrade-, on le regarde, on le juge, non pas en luimême, mais relativement au cheval; on oublie qu'il est âne, qu'il a toutes les qualités de sa nature, tous les dons attachés à son espèce; et on ne pense qu'à la figure et aux qualités du cheval, qui lui manquent, et qu'il ne doit pas avoir. •

Il est de son naturel aussi humble, aussi patient, aussi tranquille que le cheval est fier, ardent, impétueux: il souffre avec constance, et peut-être avec courage, les châtiments et les coups : il est sobre et sur la quantité et sur la qualité de la nourriture; il se contente des herbes les plus dures, les plus désagréables, que le cheval et les autres animaux lui laissent et dédaignent : il est fort délicat sur l'eau, il ne veut boire que de la plus claire, et aux ruisseaux qui lui sont connus : il boit aussi sobrement qu'il mange; et n'enfonce point du tout son nez dans l'eau, par la peur que lui fait, dit-on, l'ombre de ses oreilles. Gomme l'on ne prend pas la peine de l'étriller, il se roule souvent sur le gazon, sur les chardons, sur la fougère ; et, sans se soucier beaucoup de ce qu'on lui fait porter, il se couche pour se rouler toutes les fois qu'il le peut, et semble par là reprocher à son maître le peu de soin qu'on prend de lui; car il ne se vautre pas, comme le cheval, dans la fange et dans l'eau; il craint même de se mouiller les pieds, et se détourne pour éviter la boue; aussi a-t-il la jambe plus sèche et plus nette que le cheval. Il est susceptible d'éducation, et l'on en a vu d'assez bien dressés pour faire curiosité de spectacle.

Buffon.

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L'Ane.

Moins vif, moins valeureux, moins beau que le cheval,

L'àne est son suppléant et non pus son rival;

Il laisse a i fier coucsier sa superbe encolure,

Et son riche harnais, et sa brillante allure.

Instruit par un lourdeau, oonduit par l<- bâton,

Sa parure est un bât, son régal un chardon.

Pour lui Mars n'ouvre point sa glorieuse école;

Il n'est point conquérant, mais il est agricole;

Enfant, il a sa grâce et ses folâtres jeux ;

Jeune, il est patient, robuste et courageux,

Et paye, en les servant avec persévérance,

Chez ses patrons ingrats sa triste vétérance.

Son service zélé n'est jamais suspendu; Porteur laborieux, pourvoyeur assidu, Entre ses deux paniers de pesanteur égale, Chez le riche bourgeois, chez la veuve frugale, Il vient, les reins courbés et les flancs amaigris, Souvent à jeun lui-même, alimenter Paris. Quelquefois, consolé par une chance heureuse, Il Mit deliucéphale à la beauté peureuse; Et. sa compagne enfin va dans chaque i Porter aux teints flétris les fleurs de la santé. 11 marche sans broncher au bord du précipice, Reconnaît son chemin, son maître et son hospice : De tous nos serviteurs c'est le moins exigeant; Il naît, vieillit et meurt sous le chaume indiçrcnt : Aux injustes rigueurs dont sa fierté s'indigne, Son malheur patient noblement se résigne.

Enfin, quoique son aigre et déchirante voix De sa rauque allégresse importune les bois, Qu'il offense à la fois et les yeux et l'oreille, Que le châtiment seul en marchant le réveille, Qu'il soit hargneux, revêchp et désobéissant. A force de malheur l'àne est intéressant; Aussi le préjugé vainement le maltraite, En dépit de l'orgueil, il aura son poète : Homère, qui chanta tant de héros divers, Auprès du grand Ajax le plaça dans ses vers. La Fable le nomma le coursier de Silène. Ami des voluptés, il naquit pour la peine.

El moi qui déplorai le sort des animaux, J'ai dû peindre ses mœurs, ses bienfaits et ses maux.

Delille.

Le Paon.

Si l'empire appartenait à la beauté et non à la force, le paon serait, sans contredit, le roi des oiseaux; il n'en est point sur qui la nature ait versé ses trésors avec plus de profusion : la taille grande, le port imposant, la démarche fière, la figure noble, les proportions du corps élégantes et svelles, tout ce qui annonce un être de distinction lui a été donné ; une aigrette mobile et légère, peinte des plus riches couleurs, orne sa tête, et l'élève sans la charger; son incomparable plumage semble réunir tout ce qui flatte nos yeux dans le coloris tendre et frais des plus belles fleurs, tout ce qui les éblouit dans les reflets pétillants des pierreries, tout ce qui les étonne dans l'éclat majestueux de l'arc-en-ciel : non-seulement la nature a réuni sur le plumage du paon toutes les couleurs du ciel et de la terre pour en faire le chef-d'œuvre de sa magnificence, elle les a encore mêlées, assorties, nuancées, fondues de son inimitable pinceau, et en a fait un tableau unique, où elles tirent de leur mélange avec des nuances plus sombres et de leurs oppositions entre elles un nouveau lustre et des effets de lumière si sublimes que notre art ne peut ni les imiter ni les décrire.

Tel paraît à nos yeux le plumage du paon lorsqu'il se promène paisible et seul dans un beau jour de printemps; mais si sa femelle vient tout à coup à paraître, si les feux de l'amour, se joignant aux secrètes influences de la saison, le tirent de son repos, lui inspirent une nouvelle ardeur et de nouveaux désirs, alors toutes ses beautés se multiplient, ses yeux s'animent et prennent de l'expression, son aigrette s'agite sur sa tête et annonce l'émotion intérieure; les longues plumes de sa queue déploient, en se relevant, leurs richesses éblouissantes; sa tête et son cou, se renversant noblement en arrière, se dessinent avec grâce sur ce fond radieux, ou la lumière du soleil se joue en mille manières, se perd et se reproduit sans cesse, et semble prendre un nouvel éclat plus doux et plus moelleux, de nouvelles couleurs plus variées et plus harmo-

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nieuses ; chaque mouvement de l'ois< iu produit des milliers de nuances nouvelle . des gerbes de reflets ondoyant fugitifs, sans cesse remplacés par d autres reflets et d'autres nuances toujours diver es el toujours admirables.

Mais ces plumes brillantes, qui surpassent en éclat l plus belles couleurs, se flétrissent aussi comme elles, et tombent chaque année; I-' paon, comme s'il sentait la honte de bs perte, craint de se taire voir dans cet état humiliant et cherche 1rs retraites les plus sombres pour s'y cacher à tous les yeux, jusqu'à ce qu'un nouveau printemps, lui rendant sa parure accoutumée, le ramène sur la scène pour y jouir des nommages dus à sa beauté : car on prétend qu'il en jouit en effet; qu'il est sensihle à L'admiration; que le vrai moyen de l'engager à étaler ses belles plumes, c'est de lui donner des regards d'attention et des louanges; et qu'au contraire, lorsqu'on parait le regarder froidement et sans beaucoup d'intérêt, il replie tous ses trésors, et les cache à qui ne sait point les admirer. Buffun.

Le Héron.

Le bonheur n'est pas également départi à tous les êtres sensibles; et la nature elle-même parait avoir négligé certains animaux qui, par imperfection d'organes, sont condamnés à endurer la souffrance et destinés à éprouver la pénurie. Enfants disgraciés, nés dans le dénûment pour vivre dans la privation, leurs jours pénibles se consument dans les inquiétudes d'un besoin toujours renaissant. Souffrir et patienter sont souvent leurs seules ressources, et cette peine intérieure trace sa triste empreinte jusque sur leur figure, et ne leur laisse aucune des grâces dont la nature anime tous les êtres heureux.

Le héron nous présente l'image d'une vie de souffrance, d'anxiété , d'indigence. N'ayant que l'embuscade pour tout moyen d'industrie, il passe des heures, des jours entiers à la même place, immobile, au point de laisser douter si c'est un être animé. Lorsqu'on l'observe avec une lunette, car il se laisse rarement approcher, il parait comme endormi, posé sur une pierre, le corps presque droit et sur un seul pied, le cou repli''1 le long de la poitrine el du ventre, la tète et le bec couchés entre les épaules qui se haussent et excédent de beaucoup la poitrine; et, s'U change d'attitude, c'est pour

en prendre une encore plus contrainte en se mettant en mouvement. Il entre dans l'eau jusqu'au-dessus du genou, la tête entre les jambes, pour guetter au passage une grenouille, un poisson; mais, réduit à attendre que sa proie vienne s'offrir à lui, et n'ayant qu'un instant pour la saisir, il doit subir de longs jeûnes, et quelquefois périr d'inanition; car il n'a pas l'instinct, lorsque l'eau est couverle de glace, d'aller chercher à vivre dans des climats plus tempérés. Les hérons ne résistent et ne durent qu'à force de patience et de sobriété, mais ces froides vertus sont ordinairement accompagnées du dégoût de la vie. Lorsqu'on prend un héron, on peut le garder quinze jours sans lui voir chercher ni prendre aucune nourriture; il rejette môme celle qu'on tente de lui faire avaler : sa mélancolie naturelle, augmentée sans doute par la captivité, l'emporte sur l'instinct de sa conservation, sentiment que la nature imprime le premier dans le cœur de tous les êtres animés. L'apathique héron semble se consumer sans languir; il périt sans se plaindre et sans apparence de regret. Buffon.

Les Abeilles.

Mais quel bourdonnement a frappé mes oreilles?

Ah! je les reconnais, mes aimables abeilles.

Cent fois on a chanté ce peuple industrieux;

Mais comment sans transport voir ces filles des cieux *>

Quel art bâtit leurs murs, quel travail peut suffire

A ces trésors de miel, à ces amas de cire?

Je ne vous dirai point leurs combats éclatants,

Si la mort est donnée à l'un des combattants,

Si ce peuple est régi par une seule reine,

S'il peut d'un ver commun créer sa souveraine;

Si leur cité contient trois peuples à la fois,

Époux, reine, ouvrière, hôtes des mêmes toits;

D'autres décideront : mais leur noble industrie,

Mais les hardis calculs de leur géométrie;

Leurs fonds pyramidaux savamment compassés,

En six angles égaux leurs bâtiments tracés,

Cette forme élégante autant que régulière,

Qui ménage l'espace autant que la matière ;

Cette reine étonnante en sa fécondité,

Qui seule tous les ans fait sa postérité,

Et les profond -de son peuple qui l'aime,

Sont toujours un prodige et non pas un problème.

Aussi lit- dos savants le regard curieux

Souvent pour une ruche abandonne les deux.

!.'•< G Lumur ont décrit <•< > merveilles,

Ki le chantre d'Auguste a chanté les abeilles. Delillk.

Le Loup.

Le loup est l'un de ces animaux dont l'appétit pour la chair est le plus véhément; et quoique avec ce goût il ait i de la nature les moyens de le satisfaire, qu'elle lui ait donné des ara i ruse, de l'agilité, de la force, tout

ce qui est nécessaire eu un mot pour trouver, attaquer, vaincre, saisi:- a proie, cependant il meurt sou-

vent de faim, parc, que l'homme lui ayant déclaré la guerre, l'ayant môme proscrit en mettant sa tète à prix, le force à fuir, à demeurer dans les bois, où il ne trouve que quelques animaux - qui lui échappent par la vitesse de leur course et qu'il ne peut surprendre que ,par hasard ou par patience, en les attendant longtemps, et souvent en vain, dans les endroits où ils doivent passer. Il est naturellement grossier et poltron, mais il devient ingénieux par besoin, et hardi par nécessité; pressé par la famine, il brave le danger, vient attaquer les animaux qui sont sous la garde de l'homme, ceux surtout qu il peut emporter aisément, ci, j i in., les petits chiens, les chevreaux; et lors :i réussit, il revienl souvent à la charge, jusqu'à ce qu'a -se ou chassé, et maltraité par les hommes et les chiens, il se recèle pendant le jour dans son fort, n'en sort que la nuit, parcourt la Campagne, rode autour des habitations, ravit les animaux abandonnés, vienl attaquer les bergeries, gratte et cr la terre sous les portes, entre furieux, met tout à mort avant de choisir et d'emporter sa proie. Lorsque ces courses ne lui produisent rien , il retourne au fond des bois, se met en quête, cherche, suit la piste, chasse, poursuit les animaux sauvages , dans l'espérance qu'un autre loup pourra les arrêter, les saisir dans leur fuite, et qu'ils en partageront la dépouille. Enfin, lorsque le besoin esl trême, il s'expose à tout, attaque les femmes et les enfants, te même quelquefois sur les hommes, devient furieux

par ces excès, qui finissent ordinairement par la rage et lamort. Le loup a beaucoup de force, surtout dans les parties antérieures du corps, dans les muscles du cou et de la mâchoire. Il porte avec sa gueule un mouton sans le laisser toucher à terre, et court en même temps plus vite que les bergers, en sorte qu'il n'y a que les chiens qui puissent l'atteindre et lui faire lâcher prise. Il mord cruellement, et avec d'autant plus d'acharnement qu'on lui résiste moins, car il prend des précautions avec les animaux qui peuvent se défendre. Il craint pour lui, et ne se bat que par nécessité, et jamais par un mouvement de courage : lorsqu'on le tire et que la balle lui casse quelque membre, il crie, et cependant, lorsqu'on l'achève à coups de bâton, il ne se plaint pas comme le chien : il est plus dur, moins sensible, plus robuste ; il marche, court, rôde des jours entiers et des nuits; il est infatigable, et c'est peut-être de tous les animaux le plus difficile à forcer à la course. Le chien est doux et courageux ; le loup, quoique féroce, est timide. Lorsqu'il tombe dans un piège, il est si fort et si longtemps épouvanté, qu'on peut ou le tuer sans qu'il se défende, ou le prendre vivant sans qu'il résiste; on peut lui mettre un collier, l'enchaîner, le museler, le conduire ensuite partout où l'on veut sans qu'il ose donner le moindre signe de colère ou même de mécontentement.

Le loup a les sens très-bons : l'oeil, l'oreille, et surtout l'odorat; il sent souvent de plus loin qu'il ne voit; l'odeur du carnage l'attire de plus d'une lieue; il sent aussi de loin les animaux vivants , il les chasse même assez longtemps en les suivant aux portées. Lorsqu'il veut sortir du bois, jamais il ne manque de prendre le vent; il s'arrête sur la lisière, évente de tous côtés, et reçoit ainsi les émanations des corps morts ou vivants que le vent lui apporte de loin. Il préfère la chair vivante à la chair morte, et cependant il dévore les voiries les plus infectes. Il aime la chair humaine, et peut-être, s'il était le plus fort, n'en mangerait-il pas d'autre. On a vu des loups suivre les armées, arriver en nombre à des champs de bataille où l'on n'avait enterré que négligemment les corps, les découvrir, les dévorer avec une insatiable avidité; et ces mêmes loups, accoutumés à la chair humaine, se jeter ensuite sur les hommes, attaquer le berger plutôt que le troupeau, dévorer des femmes, emporter des enfants, etc. On a appelé ces mauvais loups, loups gurous, c'est-à-dire loupa dont 11 faut se garef ,

B-BNRB LYRIQUE — OENRB DESCRIPTIF

Désagréable en tout, la mine basse, l'aspect sa; voix effrayante, l'odeur insupportable, le naturel perven mœurs féroces, le loup est odieux, nuisible de son vi>

inutile apréS sa DQO Bl I FON.

Lo Pinson.

Le pinson est un oiseau très-vif; on le voit toujours en mouvement; et cela, Joint à la ^aité de son chant, a donné lien sans doute à la façon de parler proverbiale, gai comme

pinson. Il commence à chanter de fort bonne heure au printemps, et plusieurs jours avant le rossignol ; il finit vers le solstice d'été : son chant a paru assez, inléressant pour qu'on l'analysât; on y a distingué un prélude, un roulement, un final; on a donné des noms particuliers à chaque reprise, on les a presque notées, et les plus grands connaisseurs de ces petiti S choses s'accordent à dire que la dernière reprise est la plus agréable. Quelques personnes trouvent son ran trop fort, trop mordant; mais il n'est trop fort que parce que nu- organes sont trop faillies, ou plutôt parce que nous l'entendons de trop près et dans des appartements trop résonnants, où le son direct est exagéré, gâté par les sons réfléchis : la nature a fait les pinsons pour être les chantres des bois, allons donc dans les bois pour juger leur chant, et surtout pour en jouir.

Si l'on met un jeune pinson pris au nid sous la leçon d'un sci in, d'un rossignol, etc., il se rendra propre le chant de ses maîtres; mais on n'a point vu d'oiseaux de cette espèce qui eussent appris à sitïler des airs de notre musique : ils ne savent i de La nature jusqu'à ce point.

GuÉNEAU DE MONTBEILLARD.

Le Lion et le Tigre.

Dans la classe des animaux carnassiers, le lion est le premier, le tigre est le second ; et, comme le premier, même dans un mauvais genre, est toujours le plus grand et souvent le meilleur, le second est ordinairement le plus méchant de tous. A la fierté, au courage, à la force, le lion joint la noblesse, la clémence, la magnanimité, tandis que le tigre est bassement féroce, cruel sans justice, c'est-à-dire sans

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nécessité. Il en est de même dans tout ordre de choses où les rangs sont donnés par la force : le premier, qui peut tout, est moins tyran que l'autre, qui, ne pouvant jouir de la puissance plénière, s'en venge en abusant du pouvoir qu'il a pu s'arroger. Aussi le tigre est-il plus à craindre que le lion : celui-ci souvent oublie qu'il est le roi, c'est-à-dire le plus fort de tous les animaux; marchant d'un pas tranquille, il n'attaque jamais l'homme, à moins qu'il ne soit provoqué ; il ne précipite ses pas, il ne court, il ne chasse que quand la faim le presse. Le tigre, au contraire, quoique rassasié de chair, semble toujours être altéré de sang; sa fureur n'a d'autres intervalles que ceux du temps qu'il faut pour dresser des embûches; il saisit et déchire une nouvelle proie avec la même rage qu'il vient d'exercer, et non pas d'assouvir, en dévorant la première ; il désole le pays qu'il habite ; il ne craint ni l'aspect ni les armes de l'homme; il égorge, il dévaste les troupeaux d'animaux domestiques , met à mort toutes les bêtes sauvages, attaque les petits éléphants, les jeunes rhinocéros, et quelquefois même ose braver le lion.

Buffon.

Les vrais Amis.

Il ne faut point compter sur les amis d'une amitié superficielle, ni s'en servir sans un grand besoin; mais il faut, autant qu'on le peut, les servir et faire en sorte qu'ils vous soient obligés. Il n'est pas nécessaire que ces gens-là soient tous d'un mérite accompli; il suffit de lier commerce extérieur avec ceux qui passent pour les plus honnêtes gens. C'est ceux-là avec qui on s'arrête et on raisonne, au lieu qu'on ne dit que bonjour aux autres. On les va voir chez eux aux occasions de compliments, on se trouve avec eux en certains endroits; mais on n'est point de leurs plaisirs, et on ne les met point dans sa confidence. S'ils veulent pousser plus avant la liaison, on esquive doucement : tantôt on a une affaire ; tantôt une autre. Pour les vrais amis, il faut les choisir avec de grandes précautions, et par conséquent se borner à un fort petit nombre. Point d'ami intime qui ne craigne Dieu, et que les pures maximes de la religion no gouvernent en tout; autrement il vous perdra, quelque bonté de cœur qu'il ait. Choisissez, autant que vous pourrez, vos amis dans un âge un peu au-dessus du vôtre; vous en mûrirez plus promptement. A l'égard des vrais et intimes amis,

un cœur ouvert, ri.ii pour eux de secret que le secret d'auirui. excepté dans les choses où v ouï ri ils

chaud, désintéressé, fi mt dans l'amitié, mais jamais aveugl défa i livers degrés de mérite de vus amis; q i ils

h. el que leurs m (roidissenl jam us. l'u ami malheureux est plus propre qu'un autre - peines que nous éprouvons. Pénxlon.

Le faux Savant.

Hermagoras ne suit pus qui est roi de Hongrie ; il s'étonne entendre fuire uucune mention du roi de Bohême; ne lui parlez pus des guerres de Flandre et de Hollande pensez-le du moins de vous répondre; il confond les teinp s, il ignore quand elles unt commencé, quand elles ont fini : combats, sièges, tout lui est nouveau. Muis il est instruit de la guenc nts, il en ruconte le progrès et les moin-

dres détuils; rien ne lui échappe. Il débrouille même l'horrible chaos des deux empires, le babylonien et l'assyrien : U connaît à fond les Egyptiens et leurs dynasties. Il n'a jamais vu Versailles; il ne le verra point : il a presque vu la tour de Babel; il en compte les degrés, il sait combien d'architectes ont présidé ù cet ouvrage; il sait le nom des architectes. Dirai-je qu'il croit Henri IV lils de Henri 111.' Il n ■'glige du moins de rien connaître aux maisons de Fr.

. iche,de Bavière : « Quelles minuties ! » dit-il, p qu'il récite de mémoire toute une liste de rois des M ou de Bubylone, et que les noms d'Apronul. d'Hérigebal, de ■ irdach.de Mardokempad, lui sont aussi familiers qu'à s de Valois et de Bourbon. Il demande si Tern-

ir u jamais été marié; mais personne ne lui apprendra que Ninus a eu deux femmes. On lui dit que le roi jouit d'une santé parfaite; et il se souvient que Thetmosis, un roi d'Egypte, était valétudinaire, et qu'il tenait cette complexion de son aïeul Alipharmutosis. Que ne sait-il point? quelle chose lui est cachée de lu vénérable antiquité ? H vous dira que Sémiramis, ou, selon quelques-uns. Sérimaris, parlait comme son fils Ninius; qu'on ne les distinguait, pas à la : si c'était parce que lu mère avait une voix ,ou le lils une voix efféminée comme qu'il n'ose pas le décider. Il vous révélera que Nembrot

était gaucher, et Sésostris ambidextre; que c'est une erreur de s'imaginer qu'un Artaxerxe ait été appelé Longue-main, parce que les bras lui tombaient jusqu'aux genoux, et non à cause qu'il avait une main plus longue que l'autre ; et il ajoute qu'il y a des auteurs graves qui affirment que c'était la droite ; qu'il croit néanmoins être bien fondé à soutenir que c'est la gauche. La Bruyère.

Les Français.

Cestleseul peuple dontles mœurs peuvent se dépraver sans que le fond du cœur se corrompe ni que le courage s'altère; il allie les qualités héroïques avec le plaisir, le luxe et la mollesse; ses vertus ont peu de consistance; ses vices n'ont point déracines. Le caractère d'Alcibiade n'est pas rare en France. Le dérèglement des mœurs et de l'imagination ne flonne point atteinte à la franchise, à la bonté naturelle du Français. L'amour-propre contribue à le rendre aimable; plus il croit plaire, plus il a de penchant à aimer. La frivolité qui nuit au développement de ses talents et de ses vertus le préserve en même temps des crimes noirs et réfléchis. La perfidie lui est étrangère, et il est bientôt fatigué de l'intrigue. Le Français est l'enfant de l'Europe; si l'on a quelquefois vu parmi nous des crimes odieux, ils ont disparu plutôt par le caractère national que par la sévérité des lois.

Duglos.

Le Curé.

Il est un homme dans ebaque paroisse qui n'a point de famille, mais qui est de la famille de tout le monde; qu'on appelle comme témoin, comme conseil, ou comme agent dans tous les actes les plus solennels de la vie civile; sans lequel on ne peut naître ni mourir; qui prend l'homme au sein de sa mère et ne le laisse qu'à la tombe; qui bénit ou consacre le berceau, la couche conjugale, le lit de mort et le cercueil; un homme que les petits enfants s'accoutument à aimer, à vénérer et à craindre; que les inconnus même appellent mon père; aux pieds duquel les chrétiens vont répandre leurs aveux les plus intimes, leurs larmes les plus secrètes* un homme qui est le consolateur Dar état de toutes les

misères de l'âme et du corps, l'intermédiaire obligé de la richesse etde l'indigence, qui voit le pauvre elle riche Frapper tour S tour à sa porte : le riche pour y verser l'aumône sccrète, le pauvre pour la recevoir sans rougir; qui, n'étant d'aucun rang social, tient également à toutes les classes : aux classes inférieures, par la vie pauvre, et souvent par l'humilité de la naissance; aux classes élevées, par l'éducation, la science et l'élévation des sentiments qu'une religion philanthropique inspire et commande; un homme enfin qui sait tout, qui a le droit de tout dire, et dont la parole tombe de haut sur les intelligences et sur les coeurs avec l'autorité (tune mission divine et l'empire d'une foi toute faite...

Le christianisme est une philosophie divine écrite de deux manières : comme histoire dans la vie et la mort du Christ, comme précepte dans les sublimes enseignements qu'il a apportés au monde. Ces deux paroles du christianisme, le précepte et l'exemple, sont réunies dans le Nouveau Testament ou l'Evangile. Le curé doit l'avoir toujours à la main, toujours sous les yeux, toujours dans le coeur, un bon prêtre est un commentaire vivant de ce livre divin.

Sa vie doit se passer à l'autel, au milieu des enfants, auxquels il apprend à balbutier le catéchisme, ce code vulgaire de la plus haute philosophie, cet alphabet d'une sagesse divine, dans ses études sérieuses parmi les livres, société morte du solitaire. Le soir, quand le roarguillier a pris les clefs de l'église; quand Vanyelus a tinté dans le clocher du hameau, on peut voir quelquefois le curé, son bréviaire à la main, soit sous les pommiers de son verger, soit dans les sentiers élevés de la montagne, respirer l'air suave et religieux des champs et le repos acheté du jour, tantôt s'arrêter pour lire un verset des poésies sacrées, tantôt relerle ciel ou l'horizon de la vallée, et redescendre à pas lents, dans la sainte et délicieuse contemplation de la nature et de son auteur.

Voilà sa vie et ses plaisirs : ses cheveux blanchissent, ses mains tremblent en élevant le calice, sa \oix cassée ne remplit plus le sanctuaire, mais retentit encore dans le cœur de son troupeau; il meurt, une pierre sans nom marque sa place au cimetière, près de la porte de son église. Voilà une oulée! Voilà un homme oublié à jamais! Mais cet homme est allé se reposer dans l'éternité, où son âme vivait d'avance, et il a tait ici-bas ce qu'il avait de mieux à faire : il a continué un du-me immortel, il a servi d'anneau à une eh

immense de foi et de vertu, et laissé aux générations qui vont naître une croyance, une loi, un Dieu. Lamartine.

Le grand Capitaine1.

Emile était né ce que les plus grands hommes ne deviennent qu'à force de règles, du méditation et d'exercice. Il n'a eu dans ses premières années qu'à remplir des talents qui étaient naturels, et qu'à se livrer à son génie. Il a fait, il a agi avant de savoir, ou plutôt il a su ce qu'il n'avait jamais appris. Dirai -je que les jeux de son enfance ont été plusieurs victoires ? Une vie accompagnée d'un extrême bonheur joint à une longue expérience serait illustre parles seules actions qu'il avait achevées dès sa jeunesse. Toutes les occasions de vaincre qui se sont depuis offertes, il les a embrassées; et celles qui n'étaient pas, sa vertu et son étoile les ont fait naître : admirable même et par les choses qu'il a faites, et par celles qu'il aurait pu faire. On l'a regardé comme un homme incapable de céder à l'ennemi, de plier sous le nombre ou sous les obstacles; comme une âme du premier ordre, pleine de ressources et de lumières, qui voyait encore où personne ne voyait plus. Gomme celui qui, à la tête des légions, était pour elles un présage de la victoire, et qui valait seul plusieurs légions , qui était grand dans la prospérité, plus grand quand la fortune lui a été contraire : la levée d'un siège, une retraite, l'ont plus ennobli que ses triomphes; on ne met qu'après les batailles gagnées et les villes prises; qui était rempli de gloire et de modestie; on lui a entendu dire : Je fuyait, avec la même grâce qu'il disait : Nous les battîmes; un homme dévoué à i'Etat, à sa famille, au chef de sa famille; sincère pour Dieu et pour les hommes, autant admirateur du mérite que s'il lui eût été moins propre et moins familier : un homme vrai, simple, magnanime, à qui il n'a manqué que les moindres vertus. La Bruyère.

1. Sous le nom d'Emile, qui est encore un rapprochement ingénieux et flatteur avec l'immortel Paul-Emile, La Bruyère semble avoir voulu peindre le grand Condé, auprès duquel il vivait comme précepteur de son petit-fils.

Le Prêtre.

Un prêtre est, par devoir, l'ami, la rivante de

t"iis Les malheureux, le - ledéfenseur

de quiconque i si privé de déi use, l'appui de la veuve, le père de l'orphelin, Le réparateur de tous Les désordres et de

s passions et vos funestes du i. ie entière n'esl qu'un long et héroïque dévoue-

ment au bonheur de ses semblables. Qui de vous consentirait ■:•. échanger, comme lui, lus joies domestiques, toutes les Jouissances, tous Les biens que les hommes recherchent si avidement, contre des travaux obscurs, des devoirs pénibles, des fonctions dont l'exercice brise le cœur et rebute les sens, pour ne recueillir souvent d'autres fruits de tant de sacrifices que le dédain, l'ingratitude et l'insulte?

Vous êtes encore plongés dans un profond sommeil, et déjà l'homme de charité, devançant l'aurore, a recommence Le cours de ses bienfaisantes œuvres : il a soulagé le pauvre, visité le malade, essuyé les pleurs de l'infortune ou fait couler ceux du repentir, instruit l'ignorant, fortifié le faible, affermi dans la vertu des âmes troublées par les orages des passions.

Après une journée toute remplie de pareils bienfaits, le soir arrive, mais non le repos. A l'heure où le plaisir vous appelle aux spectacles, aux fêtes, on accourt en grande hâte près du ministre sacré : un chrétien touche à ses derniers moments; il va mourir, et peut-être d'une maladie contaise: n'importe; le bon pasteur ne laissera point expirer sa brebis sans adoucir ses angoi.- is l'environner des

consolations de l'espérance et de la foi, sans prier à ses côtés le Dieu qui mourut pour elle, et qui lui donne, à cet instant même, dans le sacrement d'amour, un gage certain d'immortalité.

Voilà le prêtre; le voilà, non tel qu'en jugeant sur quelques exceptions, votre aversion se plaît à se le figurer, mais tel que réellement il existe au milieu de nous. Oui, la religion est aujourd'hui ce qu'elle fut à son origine. Il y a moins de chrétiens, mais les chrétiens ne sont pas changée. Les plus pures vertus, des vertus dignes des premiers siècles, honorent encore le christianisme. Lamennais.

Le Marquis à la cour.

Vous savez ce qu'il faut pour paraître marquis;

N'oubliez rien de l'air ni des habits ; Arborez un chapeau chargé de trente plumes Sur une perruque de prix ; Que le rabat soit des plus grands volumes Et le pourpoint des plus petits, Mais surtout je vous recommande Le manteau d'un ruban sur le dos retroussé :

La galanterie en est grande; Et parmi les marquis de la plus haute bande C'est pour être placé.

Avec vos brillantes hardes, Et votre ajustement, Faites tout le trajet de la salle des gardes :

Et vous peignant galamment, Portez de tous côtés vos regards brusquement; Et ceux que vous pourrez connaître,

Ne manquez pas, d'un haut ton, De les saluer par leur nom, De quelque rang qu'ils puissent être.

Cette familiarité Donne à quiconque en use un air de qualité. Grattez du peigne à la porte

De la chambre du roi ; Ou si, comme je prévoi, La presse s'y trouve forte, Montrez de loin votre chapeau, Ou montez sur quelque chose Pour faire voir votre museau ; Et criez, sans aucune pause, D'un ton rien moins que naturel :

« Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel. » Jetez-vous dans la foule, et tranchez du notable; Coudoyez un chacun, point du tout de quartier; Pressez, poussez, faites le diable Pour vous mettre le premier.

Molière.

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L'Avare.

L'avare n'amasse que pour amasser; ce n'est pas pour fournir â ses besoins : il se Les refuse. E plus précieux que sa Banté, que sa vie, que lui-même. Toutes ses actions, toutes ses vues, toutes ses affections ne se rapportent qu'à cet indigne objet. Personne ne s'y trompe, et il ne prend aucun soin de dérober aux yeux du public le misérable pen- ( himtdont ilest possédé, car tel est le caractère de celte bont' ose passion, de se manifester de tous les côtés, de ne foire au dehors aucune démarche qui ne soit marquée de ce maudit ■ 1ère, et de n'être un mystère que pour celui seul qui en est possédé. Toutes les autres passions sauvent du moins Pparences; on les cache aux yeux du public : une imprudence peut quelquefois les dévoiler; mais le coupable Cherche, autant qu'il est en soi, les ténèbres; mais pour la passion de l'avarice, l'avare ne se la cache qu'a lui-môme. Loin de prendre des précautions pour la dérober aux yeux du public, tout l'annonce en lui, tout la montre à découvert; il la porte écrite dans son langage, dans ses actions, dans toute sa conduite, et, pour ainsi dire, sur son front.

L'âge et les réflexions guérissent d'ordinaire les autres passions, au lieu que l'avarice semble se ranimer et reprendre de nouvelles forces dans la vieillesse. Plus on avance vers ce moment fatal où tout cet amas sordide doit disparaître et nous être enlevé, plus on s'y attache; plus la mort approche, plus on couve des yeux son misérable trésor, plus on le retrait le comme une précaution nécessaire pour un avenir chinit Tique. Ainsi l'âge rajeunit, pour ainsi dire, cette indigne passion. Les années , les maladies, les réflexions, tout l'enfonce plus profondément dans L'âme, et elle se nourrit et B'enflamme par les remèdes mêmes qui guérissent et éloignent toutes les autres. On a vu des nommes dans une décrépitude où à peine leur restait-il assez de force pour soutenir un cadavre tout prêt à tomber en pourriture , ne conserver , dans la défaillance totale des facultés de leur Ame, un reste de sensibilité, et, pour ainsi dire, de signe de vie, que pour cette indigne passion ; elle seule se soutenir, se ranimer sur les débris de tout le reste; le dernier soupir être encore pour elle; les inquiétudes des derniers moments la regarder encore; et l'infortuné qui meurt, jeter encore des urds mourants, qui vont s'éteindre sur un argent que la

mort lui arrache, mais dont elle n'a pu arracher l'amour de son cœur. Massillon.

L'Avarice

< Debout! dit l'Avarice, il est temps démarcher!

— Hé ! laissez-moi. — Debout ! — Un. moment. — Turépliques?

— A peine le soleil fait ouvrir les boutiques.

— N'importe, lève-toi. — Pour quoi faire, après tout?

— Pour courir l'Océan de l'un à l'autre bout, Chercher jusqu'au Japon la porcelaine et l'ambre, Rapporter de Goa le poivre et le gingembre.

— Mais j'ai des biens en foule, et je puis m'en passer.

— On n'en peut trop avoir ; et pour en amasser. Il ne faut épargner ni crime ni parjure;

Il faut souffrir la faim et coucher sur la dure;

Eût-on plus de trésors que n'en perdit Galet,

N'avoir en sa maison ni meublesani valet;

Parmi les tas de blé vivre de seigle et d'orge;

De peur de perdre un liard, souffrir qu'on vous égorge.

— Et pourquoi cette épargne enfin? — L'ignores-tu? Afin qu'un héritier, bien nourri, bien vêtu, Profitant d'un trésor en tes mains inutile,

De son train quelque jour embarrasse la ville.

Boileau.

La fausse Piété.

n n'est riende plus dangereux ni de plus à craindre que l'intérêt mêlé dans la dévotion , ou que la dévotion gouvernée par l'intérêt. Un dévot de ce caractère, permettez-moi cette expression , un dévot intéressé est capable de tout. Prenez garde, capable de tout : premièrement, parce qu'il donne à tout, et quelquefois aux plus grandes iniquités, une apparence de piété qui le trompe lui-même, et dont il n'aimerait pas qu'on entreprit de le détromper. Mais, en second lieu, capable de tout, parce que, quelque dessein que lapassion lui suggère, sa piété, ou plutôt l'estime où cette piété fastueuse l'établit, le met en état de réussir. Veut-il pousser une vengeance? rien ne lui résiste. Veut-il supplanter un adversaire? il est tout-puissant. Veut-il flétrir la réputation du prochain et le décrier? son seul témoignage ferait le procès à l'inno-

NRE DESCRIPTIF

cence même. Et, n'est-ce pas (je ne ferai point ici de difficulté de le dire, non pour décréditer la piété, à Dieu ne plaise! mais pour c I mner hautement les abus qui s'y peuvent glisser, el qui s'y sont plissés de tout temps\n'est-ce,pas par la l'une tinsse piété qu'on a vu les plus faibles Bu)ets s'élever aux plus hauts rangs; les hommes les moins dignes de considération et de recommandation être néanmoins les plus recommandés et les plus considérés, et, sans d'autres titres ni d'autre mérite qu'un certain air de réforme, emporter sur quiconque la préférence, et s'emparer des premières places ? Or, je vous demande s'il est rien qui , selon les sentiments naturels, doive plus attirer notre aversion et notre indignation? BOURDALOUE.

A inon Potager.

Petit terrain qui sais fournir

De doux fruits mon petit ménage,

Où ma laitue aime à venir.

Où ton chou croit pour mon potage,

Je veux tout bas l'entretenir;

Réponds-moi, j'entends ton langage;

Si je voyageais? — Et pourquoi?

Es-tu las d'être bien chez toi?

— Je voudrais vivre avec les hommes.

— Avec eux! mais ils sont presque tous Des méchants, des sots ou des fous, Surtout dans le siècle où nous sommes.

— De leur plaire je prendrai soin ; J'en aimerai quelqu'un peut-être, Mon esprit se plaît à connaître :

Plus instruit, je verrai plus loin.

— Que dis-tu là, mon pauvre maître?

Crois-moi, trop penser ne vaut rien, Trop sentir est bien pire encore.

Déjà ma pêche se colore,

Mes melons te feront du bien.

— Il me faudra donc au village "Vieillir sans nom sous mon treillage; Je pourrai voir tout à loisir

Mes lézards aller et venir

Sous les murs de mon ermitage.

— Est-ce un malheur? va, plus d'un sage,

Dans les soupirs, dans les dégoûts

Du bonheur, sur des flots jaloux,

Poursuivant la trompeuse image,

S'est écrié dans son naufrage :

« Ah! si j'avais planté mes choux! »

Ducis.

Le Baptême d'une cloche.

C'est une jolie chose qu'une cloche entourée de cierges, habillée de blanc comme un enfant qu'on va baptiser. On lui fait des onctions, on chante, on l'interroge, et elle répond par un petit tintement qu'elle est chrétienne et veut sonner pour Dieu. Pour qui encore? car elle répond deux fois. Pour toutes les choses saintes de la terre, pour la naissance, pour la mort, pour la prière, pour le sacrifice, pour les justes, pour les pécheurs. Le matin j'annoncerai l'aurore; le soir le déclin du jour. Céleste horloge, je sonnerai Y Angélus et les heures saintes où Dieu veut être loué. A mes tintements, les âmes pieuses prononceront le nom de Jésus, de Marie ou de quelque saint bien-aimé; leurs regards monteront au ciel, ou, dans une église, leur cœur se distillera en amour. Eugénie de Guérin •.

Le Corps humain.

Tout est ménagé, dans le corps humain, avec un artifice merveilleux. Le corps reçoit de tous côtés les impressions des objets sans en être blessé. On lui a donné des organes pour éviter ce qui l'offense ou le détruit, et les corps environnants qui font sur lui ce mauvais effet, font encore celui de lui causer de l'éloignement. La délicatesse des paries, quoiqu'elle aille à une finesse inconcevable, s'accorde Lvec la force et la solidité. Le jeu des ressorts n'est pas moins aisé que ferme : à peine sentons-nous battre notre cœur, nous qui sentons les moindres mouvements du dehors, si peu qu'ils viennent à nous; les artères vont, le sang circule, les esprits coulent , toutes les parties s'incorporent leur nourriture sans troubler notre sommeil, sans distraire nos

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