CONSEILS
une peinture, ce qu'une mélodie tredonnée devant le piano est à une cantate exécutée à grand orchestre : le mouvement, l'intention, l'accent doivent être sentis et indiqués; appuyer davantage, c'est aller trop loin. La nuance est difficile à saisir; mais une fois qu'on s'en préoccupe et qu'on s'y applique, le goût se forme ou s'épure, la délicatesse s'acquiert ou se perfectionne.
Le premier soin est de reconnaître par un coup d'oeil général le sujet du morceau et de s'en pénétrer assez profondément pour y prendre un véritable intérêt; l'attention produit une sorte d'excitation réfléchie de l'imagination. De cette condition essentielle dépend tout le reste, si bien que cette règle dispenserait presque des autres; en effet, l'émotion se communiquant à la voix, lui donnera le timbre, les inflexions et l'accent qui conviennent au sujet.
Ce sujet peut être sérieux ou léger, triste ou enjoué, sublime ou simple, spirituel ou naïf. Il importe d'en faire d'abord l'observation, parce que ces différences entraînent l'emploi de procédés différents d'interprétation : La Fontaine ne se dit pas du tout comme Bossuet.
Le timbre de la voix devra être clair, élevé, les intonations vives et très-flexibles, la prononciation animée et assez rapide, le ton naturel et franc pour les sujets simples, gais ou spirituels. La voix s'abaissera, deviendra grave et pleine, la prononciation plus lente et plus mesurée, les inflexions moins variées et moins rapides, le ton plus calme et plus posé, parfois véhément, pour les sujets sérieux, graves, élevés. L'art de varier les inflexions de la voix est le grand secret pour donner un vif intérêt à une lecture ; c'est la variété des accents, de la mesure, des tons et des demi-tons qui fait ressortir les mouvements et les effets divers du discours.
Telles sont les règles générales; les règles particulières de l'art de bien lire se rapportent à trois objets principaux : la prononciation, l'intonation et l'accent.
La prononciation des mots doit toujours être claire, distincte, articulée et plutôt lente que rapide; l'oreille saisit avec peine des sons trop précipités et l'esprit se fatigue vite à les suivre. La clarté ne naît pas du soin de détacher tous les mots et de les prononcer tous avec la même force; cette
POl'R LA LECTURE A HAUTE VOIX ET LA RECITATION 7
uniformité de débit engendre la fati ueel l'i nmii.elleémousse toute attention et détruit tout Intérêt. L'important est de donner ;i chaque mot la valeur qui lui convient; c'est dans ce choix que consiste tout l'art de prononcer. Rien i possible à qui n'a p;is grand soin d'observer les signes de ponctuation; dans l'intérêt delà clarté, il faut marquer toutes les divisions par un repos, s'arrêter plutôt trop que pas assez, après les signes de ponctuation, surtout à chaque point.
L'intonation résulte de l'élévation ou de l'abaissement de la voix. Une règle générale qui n'admet pas d'exception, c'est d'élever sensiblement la voix sur les mots qui représentent une idée importante, un sentiment vif et passionné. 11 iaut, au contraire, dire d'un ton plus bas comme d'un mouvement plus rapide les mots qui n'ont qu'une valeur grammaticale, comme les auxiliaires, les prépositions, etc.
L'accent est la modification du son qui résulte de l'émotion même du lecteur; il est la conséquence naturelle des sentiments et des dispositions de l'àme. A ce sujet, la seule i possible, c'est de mettre l'accent d'accord avec l'impression morale que produisent les idées exprimées par l'auteur. Tout désaccord, toute dissonance est désagréable et ridicule, entons l'emphase dans les sujets sublimes, la bouffonnerie dans les sujets plaisants. Le lecteur doit toujours rester maître de sa diction et ne jamais laisser dégénérer l'excitation oratoire ou poétique en une émotion réelle et trop profonde. Talma, suivant avec intérêt les débuts d'un jeune tragédien, l'interrompit tout a coup par cette observation pleine de finesse : < Ah ! malheureux ! vous êtes perdu : vous sentez ce que vous dites! » Les enfants et les jeunes gens sont fort exposés à cet entraînement qui substitue l'émotion véritable à l'émotion artistique, enlève au lecteur la direction de sa pensée, de ses mouvements et de sa voix.
L'expression résulte du concours heureux de la prononciation, du ton et de l'accent; l'expression doit être avant tout naturelle, et pour cela il est bon que le lecteur se tienne plutôt en deçà de l'émotion qu'il éprouve et qu'il voudrait rendre; au delà le ridicule est tout près du pathétique.
Dans les dernières lignes d'un morceau, la prononciation peut devenir plus vive et plus rapide; alors la voix s'élèvera,