CONSEILS POUR LA LECTURE A HAUTE VOIX, ETC
le lecteur laissera plus libre carrière à son émotion , il touche au bout, il a moins à craindre de s'abandonner, et il a besoin de frapper plus vivement les derniers coups.
Les vers français réclament quelques observations toutes particulières.
La lecture de notre poésie doit tenir le milieu entre l'uniformité de la prose et cette sorte de chant rhythmé qui marquerait tous les temps et toutes les cadences du vers. C'est un défaut de faire sentir par une mélopée monotone la césure et l'hémistiche de nos alexandrins, dont la coupe est déjà trop régulière; mais c'est une faute aussi de rompre à plaisir toute mesure et de dire les vers comme la prose, sans tenir compte ni du nombre ni de la rime. En effet, outre son vocabulaire et ses licences, la poésie a aussi son rhythme et sa mélodie; c'est par là qu'elle charme et remplit doucement l'oreille; briser ce rhythme, c'est dépouiller la poésie de son agrément musical, c'est méconnaître un de ses caractères essentiels.
A cet égard, comme à propos de toutes les règles qui précèdent, tout excès est blâmable ; le goût, la mesure, le sentiment des nuances sont les qualités délicates qui conviennent à un lecteur intelligent; et l'étude, la réflexion est seule capable de développer ces qualités.
En résumé, il est fort à souhaiter que les professeurs attachent un peu plus d'importance à Ja façon dont les enfants leur récitent les leçons. C'est vraiment une insulte à nos classiques français que notre ânonnement traditionnel. Les professeurs le feront disparaître le jour où ils voudront seulement prêcher d'exemple, et montrer d'abord comment une lecture intelligente peut associer l'homme du dix-neuvième siècle aux sentiments généreux, aux pensées élevées de nos grands maîtres. Ici plus qu'ailleurs, vouloir c'est pouvoir, et le maître qui n'aurait pas le courage de tenter cette réforme priverait ses élèves d'un plaisir délicat, celui de mieux apprécier nos bons auteurs en les interprétant avec goût.