‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 44 sur 115 · ANDROMAQUE, CÉPHISE · texte numérisé non relu

ANDROMAQUE, CÉPHISE

CÉPHISE

Je vous l'avais prédit qu'en dépit de la Grèce De votre sort encor vous seriez la maîtresse.

ANDROMAQUE

Hélas! de quel effet tes discours sont suivis! Il ne me restait plus qu'à condamner mon fils.

CÉPHISE

Madame, à votre époux c'est être assez fidèle : Trop de vertu pourrait vous rendre criminelle, Lui-môme il porterait votre àme à la douceur.

ANDROMAQUE

Quoi! je lui donnerais Pyrrhus pour successeur?

CÉPHISE

Ainsi le veut son fils, que les Grecs vous ravissent.

Pensez-vous qu'après tout ses mânes en rougissent;

Qu'il méprisât, madame, un roi victorieux

Qui vous fait remonter au rang de vos aïeux,

Qui foule aux pieds pour vous vos vainqueurs en colère,

Qui ne se souvient plus qu'Achille était son père,

Qui dément ses exploits et les rend superflus?

ANDROMAQUE

Dois-je les oublier s'il ne s'en souvient plus? Dois-je oublier Hector, privé de funérailles, Et traîné sans honneur autour de nos murailles? Dois-je oublier son père à mes pieds renversé, Ensanglantant l'autel qu'il tenait embrassé? Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle Qui fut pour tout un peuDle une nuit éternelle;

Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,

Entrant à la lueur de nos palais brûlants,

Sur tous mes frères morts se faisant un passage,

Et, de sang tout couvert, échauffant le carnage.

Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,

Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants;

Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :

Voilà comme Pyrrhus vint s'offrir à ma vue;

Voilà par quels exploits il sut se couronner;

Enfin voilà l'époux que tu me veux donner.

Non, je ne serai point complice de ses crimes :

Qu'il nous prenne s'il veut pour dernières victimes.

Tous mes ressentiments lui seraient asservis!

CÉPHISE

Eh bien, allons donc voir expirer votre fils :

On n'attend plus que vous. . . Vous frémissez, madame!

ANDROMAQUE

Ah ! de quel souvenir viens-tu frapper mon àme !

Quoi! Céphise, j'irai voir expirer encor

Ce fils, ma seul joie et l'image d'Hector?

Ce fils que de sa flamme il me laissa pour gage?

Hélas! je m'en souviens, le jour que son courage

Lui fit chercher Achille ou plutôt le trépas,

Il demanda son fils, et le prit dans ses bras1 :

< Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,

€ J'ignore quel succès le sort garde à mes armes;

c Je te laisse mon fils pour gage de ma foi :

« S'il me perd je prétends qu'il me retrouve en toi.

« Si d'un heureux hymen la mémoire t'est chère

« Montre au fils à quel point tu chérissais le père. j>

Et je puis voir répandre un sang si précieux'!'

Et je laisse avec lui périr tous ses aïeux!

Roi barbare, faut-il que mon crime l'entraîne?

Si je te hais est-il coupable de ma haine?

T'a-t-il de tous les siens reproché le trépas?

S'est-il plaint à tes yeux des maux qu'il ne sent pas?

Mais cependant, mon fils, tu meurs si je n'arrête

Le fer que le cruel tient levé sur ta tète.

Je l'en puis détourner, et je t'y vais offrir?. . .

Non, tu ne mourras point, je ne le puis souffrir.

Racine

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