‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 49 sur 115 · CAMILLE · texte numérisé non relu

CAMILLE

0 mes frères !

LE VIEIL HORACE

Tout beau, ne les pleurez pas tous ; Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux. Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte ; La gloire de leur mort m'a payé de leur perte : Ce bonheur a suivi leur courage invaincu, Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu, Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince , Ni d'un État voisin devenir la province. Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront Que sa fuite honteuse imprime à notre front ; Pleurez le déshonneur de toute noire race, Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace.

JULIE

Que vouliez-vous qu'il fît contre trois ?

(lENRE DRAMATIQUE — GENRE ORATOIRE 141

LE VIEIL HORACE

Qu'il mourût, Ou qu'un beau désespoir alors le secourût '. N'eût-il que d'uu moment reculé sa délaite, Rome eût été du moins un peu plus tard sujette ; 11 eût avec honneur laissé mes cheveux gris, Et c'était de sa vie un assez digne prix. Il est de tout son sang comptable à sa patrie; Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie ; Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour, Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour. J'en romprai bien le cours, et ma juste colère , Contre un indigne fils usant des droits d'un père, Saura bien faire voir dans sa punition, L'éclatant désaveu d'une telle action ■.

Corneille.

Péripétie de Cinna. Délibération politique. AUGUSTE.

Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde, Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde, Cette grandeur sans borne, et cet illustre rang, Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang, Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune D'un courtisan flatteur la présence importune, N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit , Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit. L'ambition déplaît quand elle est assouvie, D'une contraire ardeur son ardeur est suivie ; Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir, Toujours vers quelque objet pousse quelque désir, Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre, Et, monté sur le faite, il aspire à descendre. J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu ; Mais en le souhaitant, je ne l'ai pas connu : Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes,

1. Admirable réminiscence de Virgile : Una salus victis nullam sperare tnhi! rt Enéide, II.)

2. Il peint les Romains; ils sont plus grands et plus Romain* dirn «e« »or que dtns leur histoire. (La Brokhï.1

Mille ennemis secrets, la mort à tous propos,

Point do plaisirs sans trouble, et jamais de repos.

Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême ;

Le grand César mon père en a joui de même:

D'un œil si différent tous deux l'ont regardé ,

Que l'un s'en est démis, et l'autre l'a gardé ;

Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille .

Comme un bon citoyen dans le sein de sa \

L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat

A vu trancher ses jours par un assassinat.

Ces exemples récents suffiraient pour m'instruiro,

Si par l'exemple seul on se devait conduire :

L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur;

Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur:

Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées

N'est pas toujours écrit dans les choses passées :

Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé,

Et par où l'un périt un autre est conservé.

Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine. Vous, qui me tenez lieu d'Agrippé et de Mécène, Pour résoudre ce point avec eux débattu, Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu. Ne considérez point cette grandeur suprême, Odieuse aux Romains, et pesante à moi-même; Traitez-moi comme ami, non comme souverain ; Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main : Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique, Sous les lois d'un monarque ou d'une république ; Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen Je veux être empereur, ou simple citoyen.

CINNA

Malgré notre surprise, et mon insuffisance », Je vous obéirai, seigneur, sans complaisance, Et mets bas le respect qui pourrait m'empêcher De combattre un avis où vous semblez pencher; Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire, Que vous allez soudler d'une tache trop noire, Si vous ouvrez votre âme à ces impressions

1. Le respect pour le génie créateur de Corneille ne doit point aller jusqu'à laisser passer sans protestation cette suite de sophismes et de bassesses qui déshonorent Cinna. L'amour et le patriotisme peuvent expliquer un emportement et une violence, jamais ils n'excuseront la froide perfidie de Cinna envers celui dont il a si longtemps accepté les bienfaits. Cotte restriction morale une fois faite, on peut à loisir admirer l'habileté de l'uvocat et la fécondité du poctu.

m:\M\TIQUE — T.KNUE OUATOinK 143

i condamner toutes vos actions.

on ne renonce poinl aux grau leurs lé ;itimes;

t'o - crimes ,

Et pins !" bien qu'on qu exquis,

[U ■ mal acquis,

primez p ur, cette honteuse marque

rari /er i [ui vous ont t':iiL monarque; Vous Tries ju ans atti ntat

Que vous avez le l'État.

Rome est dessous vus lois par Le droit il i la guerre Qui sous les lois do Rome a mis toute Lab

armes l'ont conqui us les conquérants

Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans ; Quand ils ont sous leurs lois asservi dos provinces, Gouvernantjustement, ils s'en font justes princes : C'est ce que fit César; il vous faut aujourd'hui

lamner sa mémoire, ou faire comme lui.

Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste, César fut un tyran, et son trépas fut ju Et vous devez aux dieux compte do toul ! Dont vous l'avez vengé pour mon!

N'en craignez point., st tigneur, les tristes desti Un plus puissant démon veille survosanné On a dix lois sur vous attenté sans efl Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait. On entreprend assez, mais aucun n'exécute; Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute ; Enfin, s'il faut attendre un semblable revers, Il est beau de mourir maître de l'univers; C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire ; et j'estime Que ce peu que j'ai dit est l'avis de .Maxime.

MAXIME

Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver

L'empire où s;i venu l'a l'ait soûle arriver,

Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête,

Il a fait de l'État une juste conquête ;

Mais que sans se noircir, il ne puisse quitter

Le fardeau que sa main est lasse de porter,

Ou il accuse par là César de tyrannie,

Qu'il approuve sa mort, c'est ce que y dénie.

•est à vous, seigneur, l'empire esl votre Pion; Chacun en liberté peut disposer du sien; 11 le peut à son choix garder, ou s'en défaire :

Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire,

Et seriez devenu, pour avoir tout dompté,

Esclave des grandeurs où vous êtes monté !

Possédez-les, seigneur, sans qu'elles vous possèdent l,

Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent,

Et failes hautement connaître enfin à tous

Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous.

Votre Rome autrefois vous donna la naissance;

Vous lui voulez donner votre toute-puissance;

Et Cinna vous impute à crime capital

La libéralité vers le pays natal!

Il appelle remords l'amour de la patrie !

Par la haute vertu la gloire est donc flétrie,

Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris,

Si de ses pleins effets l'infamie est le prix!

Je veux bien avouer qu'une action si belle

Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle;

Mais commet-on un crime indigne de pardon,

Quand la reconnaissance est au-dessus du don'/

Suivez, suivez, seigneur, le ciel qui vous inspire :

Votre gloire redouble à mépriser l'empire ;

Et vous serez fameux chez la postérité,

Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté.

Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême,

Mais pour y renoncer il faut la vertu même;

Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner,

Après un sceptre acquis, la douceur de régner.

Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome, Où, de quelque façon que votre cour vous nomme, On hait la monarchie ; et le nom d'empereur, Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur. Il passe pour tyran quiconque s'y fait maître; Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime, pour traître; Qui le souffre a le cœur lâche, mol, abattu, Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu. Vous en avez, seigneur, des preuves trop certaines : On a fait contre vous dix entreprises vaines; Peut-être que l'onzième est prête d'éclater, Et que ce mouvement qui vous vient d'agiler N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie, Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie.

1. Et mihi rets non me rébus subjungere conor (Boiu-e. Ed. I i.).

Ne vous exposez plus à ces fameux revers. Il t'si beau ii«: mourir maître <ie univers, .Mus la pins belle mort souille notre mémoire. Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire.

CINNA

Si l'amour du pays doit ici prévaloir,

C'esi son bien seulement que vous devez vouloir;

Et cette liberté, qui lui semble si chère,

N'est pour Rome, seigneur, qu'un bien imaginaire;

Plus nuisible qu'utile, et qui n'approche pas

De celui qu'un bon prince apporte .< B6S B aie.

Avec ordre et raison les honneurs il dispense,

Avec discernement punit et récompense,

Et dispose de tout en juste possesseur,

Sans rien précipiter de peur d'un successeur.

Mais quand le peuple est maitre, on n'agit qu'en tumulte:

La voix de la raison jamais ne se consulte ;

Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux,

L'autorité livrée aux plus séditieux.

Ces petits souverains qu'il fait pour une année,

Voyant d'un temps si court leur puissance bornée,

Des plus heureux desseins font avorter le fruit,

De peur de les laisser à celui qui les suit;

Comme ils ont peu de part aux biens dont ils ordonnent,

Dans le champ du public largement ils moissonnent,

Assurés que chacun leur pardonne aisément,

Espérant à son tour un pareil traitement :

Le pire des États, c'est l'État populaire.

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