‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 56 sur 115 · LE COMTE, D. RODRIGUE · texte numérisé non relu

LE COMTE, D. RODRIGUE

D. RODRIGUE

A moi, comte, deux mots.

LE COMTE

Parle.

D. RODRIGUE

Ote-moi d'un doute.

Connais-tu bien don Diègue?

LE COMTE

Oui.

D. RODRIGUE

Parlons bas; écoute.

Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu ', La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu?

LE COMTE

Peut-être.

D. RODRIGUE

Cette ardeur que dans les yeux je porte,

I. A l'époqne de Corneille on disait indifféremment la même vertu ou la vertu même.

Sais-tu que c'est son sang ? le sais-tu ?

LE COMTE

Que m'importe?

D. RODRIGUE

A quatre pas d'ici je te le fais savoir.

LE COMTE

Jeune présomptueux!

D. RODRIGUE

Parle sans t'émouvoir.

Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées La valeur n'attend point le nombre des années.

LE COMTE

Te mesurer à moi ! qui t'a rendu si vain, Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main?

D. RODRIGUE

Mes pareils à deux fois ne se font point connaître,

Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître.

LE COMTE

Sais-tu bien qui je suis?

D. RODRIGUE

Oui; tout autre que moi Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d'effroi. Les palmes dont je vois ta tête si couverte Semblent porter écrit le destin de ma perte. J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur; Mais j'aurai trop de force, ayant assez de cœur. A qui venge son père il n'est rien impossible. Ton bras est invaincu, mais n'est pas invincible.

LE COMTE

Ce grand cœur qui paraît aux discours que tu tiens,

Par tes yeux, chaque jour, se découvrait aux miens;

Et croyant voir en toi l'honneur de la Gastille,

Mon âme avec plaisir te destinait ma fille.

Je sais ta passion, et suis ravi de voir

Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir;

Qu'ils n'ont point affaibli cette ardeur magnanime;

Que ta haute vertu répond à mon estime ;

Et que voulant pour gendre un cavalier parfait,

Je ne me trompais point au choix que j'avais fait;

Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse ;

J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse.

Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal;

Dispense ma valeur d'un combat inégal;

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Trop peu d'honneur pour moi suivrait cette victoire : A vaincre Bans péril on triomphe sans gloire. On i»' croirait toujours abattu sans effort; Et j'aurais seulement le regrel de ta mort.

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