‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 57 sur 115 · D. DIÈGUE · texte numérisé non relu

D. DIÈGUE

Qu'on est digne d'envie Lorsqu'en perdant la force on perd aussi la vie , Et qu'un long âge apprête aux bommi eux,

Au bout de leur carrière, un destin malheureux ! Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire, Moi, que jadis partout a suivi la victoire, Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu, I; cevoir un affront et demeurer vaincn. Ce que n'a pu jamais combat, siège, embuscade, Ce que n'a pu j .• m i ; m s Aragon, i Grena le, Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux. Le comte en votre cour l'a fait presque à vos yeux, Jaloux de votre choix, et fier de l'avantag - Que lui donnait sur moi l'impuissance de Pâ sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le barnois, Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois, Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie,

i endaient au tombeau tout chargés d'tnfamte, Si Je n'eusse produit un ute moi,

Digne de son pays et digne de son roi : Il m'a prêté sa main, il a tué le comte; Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte. Si montrer du courage et du ressentiment, Si venger un soufflet mérite un châtiment, Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête : Quand le bras a failli, l'on en punit la tête. Qu'on nomme crime, ou non, ce qui fait nos débats, Sire, j'en suis la tête, il n'en est que le bras. Si Chimène se plaint qu'il a tué son père, Il ne l'eût jamais fait si je l'eusse pu faire. Immolez donc ce chef que les ans vont ravir, Et conservez pour vous le bras qui peut servir. Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène : Je n'y résiste point, je consens à ma peine; Et, loin de murmurer d'un rigoureux décret, Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.

Corneille.

Charles-Quint et un jeune Moine de SaintJust.

Charles-Quint. Allons, mon frère, il est temps de se lever; vous dormez trop pour un jeune novice qui doit être fervent.

Le Moine. Quand voulez-vous que je dorme, sinon pendant que je suis jeune? Le sommeil n'est point incompatible avec la ferveur.

Charles-Quint. Quand on aime l'office, on est bientôt éveillé.

Le Moine. Oui, quand on est à l'âge de Votre Majesté; mais au mien on dort tout debout.

Charles-Quint. Hé bien ! mon frère, c'est aux gens de mon âge à éveiller la jeunesse trop endormie.

Le Moine. Est-ce que vous n'avez plus rien de meilleur à faire? Après avoir si longtemps troublé le repos du monde entier, ne sauriez-vous me laisser le mien?

Charles-Quint. Je trouve qu'en se levant ici de bon matin, on est encore bien en repos dans cette profonde solitude.

Le Moine. Je vous entends, Sacrée Majesté : quand vous vous êtes levé ici de bon matin, vous y trouvez la journée bien longue : vous êtes accoutumé à un plus grand mouve-

ment; avouez-le sans façon, vous vous ennuyez de n'avoir ici qu'à prier Dieu, qu'à monter vos horloges, et qu'à éveiller (1:- pauvres novices qui ne sont pas coupables de votre ennui.

Charles-Quint. J ai ici douze domestiques que je me suis rvés.

Le MOINS. G est une triste conversation pour un homme qui était en commerce avec toutes les nations connues.

Chahles-Quint. J'ai un petit cheval pour me promener dans ce beau vallon orné d'orangers, de myrtes, de grenadiers, de lauriers et de mille fleurs, au pied de ces belles montagnes de l'Estramadure, couvertes de troupeaux innombrables.

Le Moine. Tout cela est beau; mais tout cela ne parle point Vous voudriez un peu de bruit et de fracas.

Charles-Quint. J'ai cent mille êcus de pension.

Le Moine. Assez mal payés. Le roi votre fils n'en a guère de soin.

Charles-Quint. Il est vrai qu'on oublie bientôt les gens qui se sont dépouillés et dégradés.

Le Moine. Ne comptiez-vous pas là-dessus quand vous avez quitté vos couronnes?

Charles-Quint. Je voyais bien que cela devait être ainsi.

Le Moine. Si vous avez compté là dessus, pourquoi vous élonnez-vous de le voir arriver? Tenez-vous-en à votre premier projet; renoncez à tout; oubliez tout; ne désirez plus rien; reposez-vous, et laissez reposer les autres.

Charles-Quint. Mais je vois que mon fils, après la bataille de Saint-Quentin, n'a pas su profiler de la victoire; il devrait être déjà à Paris. Le comte d'Egmont lui a gaj une autre bataille à Gravelines; il laisse tout perdre. Voilà Calais repris par le duc de Guise sur les Anglais, voilà ce même duc qui a pris Thionville pour couvrir Metz. Mon lils gouverne mal : il ne suit aucun de mes conseils; il ne me paye point ma pension; il méprise ma conduite et les plus fidèles serviteurs dont je me suis servi. Tout cela me chagrine et m'inquiète.

Le Moine. Quoi! n'étiez-vous venu chercherle repos dans celte retraite, qu'à condition que le roi votre fils ferait des conquêtes, croirait tous vos conseils, et achèverait d'exécuter dais vos projets.

Charles-Quint. Non; mais je croyais qu'il ferait mieux.

Ll Moine. Puisque vous avez tout quitté pour être en re-

pos, demeurez-y, quoi qu'il arrive, laissez faire le roi votre fils comme il voudra. Ne faites point dépendre votre tranquillité des guerres qui agitent le monde; vous n'en êtes sorti que pour ne plus en entendre parler. Mais, dites la vérité, vous ne connaissiez guère la solitude quand vous l'avez cherchée; c'est par inquiétude que vous avez désiré le repos.

Charles-Quint. Hélas! mon pauvre enfant, tu ne dis que .trop vrai; et Dieu veuille que tu ne te sois point mécompte comme moi en quittant le monde pour ce noviciat.

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