V. Cousin
La Poésie allemande.
Les poésies allemandes détachées sont, ce me semble, plus remarquables encore que les poèmes, et c'est surtout dans ce genre que le cachet de l'originalité est empreint : il est vrai aussi que les auteurs les plus cités à cet égard, Goethe, Schiller, Burger, etc., sont de l'école moderne, qui seule porte un caractère vraiment national. Goethe a plus d'imagination, Schiller plus de sensibilité, et Burger est de tous celui qui possède le talent le plus populaire.
En examinant successivement quelques poésies de ces trois hommes, on se ferait mieux l'idée de ce qui les distingue. Schiller a de l'analogie avec le goût français; toutefois on ne trouve dans ses poésies détachées rien qui ressemble aux poésies fugitives de Voltaire; cette élégance de conversation et presque de manières, transportée dans la poésie, a'appar tenait qu'à la France, et Voltaire, en fait de grâce, était le premier des écrivains français. Il serait intéressant de comparer les stances de Schiller sur la perte de la jeunesse, intitulées n<i"iJ, avec celles de Voltaire :
Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi l'Age des amours, etc.
On voit dans le poète français l'expression d'un regret aimable, dont l'amour et les joies de la vie sont l'objet; le poète allemand pleure la perte de l'enthousiasme et de l'innocente pureté des pensées du premier âge; et c'est par la poésie et la pensée qu'il se flatte d'embellir encore le
î. Du Vhai, du Beau rr du Bien. (Didier édit.l
déclin de ses ans. Il n'y a pas dans les stances de Schiller cette clarté facile et brillante que permet un genre d'esprit à la portée de tout le monde , mais on y peut puiser des consolations qui agissent sur l'âme intérieurement. Schiller ne présente jamais les réflexions les plus profondes que revêtues de nobles images : il parle à l'homme comme la nature elle-même; car la nature est tout à la l'ois penseur et poète. Pour peindre l'idée du temps, elle fait passer devant nous les flots d'un fleuve inépuisable; et pour que sa jeunesse éternelle nous fasse songer à notre existence passagère, elle se revêt de fleurs qui doivent périr, elle fait tomber en automne les feuilles des arbres que le printemps a vues dans tout leur éclat : la poésie doit être le miroir terrestre de la Divinité, et réfléchir par les couleurs, les sons et les rhythmes, toutes les beautés de l'univers.
Mme DE STAËL.
Le Dieu du Goût.
Je vis ce Dieu qu'en vain j'implore,
Ce Dieu charmant que l'on ignore
Quand on cherche à le définir;
Ce Dieu qu'on ne sait point servir
Quand avec scrupule on l'adore;
Que La Fontaine fait sentir,
Et que Vadius cherche encore.
Il se plaisait à consulter
Ces grâces simples et naïves
Dont la France doit se vanter;
Ces grâces piquantes et vives,
Que les nations attentives,
Voulurent souvent imiter;
Qui de Fart ne sont point captives.
Qui régnaient jadis à la Cour,
Et que la Nature et l'Amour
Avaient fait naître sur nos rives.
Il est toujours environné
D'une troupe tendre et légère;,
C'est par leurs mains qu'il est piraé,
C'est par leur charme qu'il sait plaire;
Elles-mêmes l'ont couronné
D'un diadème qu'au Parnasse
Comp Apollon,
Du laurier du dh in Maron,
Du lierre et du dij rte d'Horace,
Voltaire.
De la Grâce et de l'Élégance.
nific non- Beulemenl ce qui plait, m lis ce qui | ■ aurait : i
pourquoi les anciens avaient imaginé m1"' 1;i déesse dé la beauté ne devait jamais paraître sans les t. La beauté
tir déplaît jamais, mais elle peut être dépourvue <!• charme secret qui invite à la regarder, qui attire, qui remplit l'ame d'un sentiment doux. Les grâces dans la ligure, dm- le maintien, dans 1 action, dans les discours, dépendent de ce mérite qui attire. Tout ce qui est uniquement dans le genre fort et vigoureux a un mérite qui n'est pas celui des grâces. Ce serait mal connaître Michel-An ;:ara\age
que de leur attribuer les grâces de 1 Albane. Le sixième livre de l'Enéide est sublime, le quatrième a plus de aràces. Quelques odes d'Horac< respirent les grâces, comme quelques-unes de ses épîtres enseignent la raison. 11 semble qu'en général le petit, le joli en tout genre, soit plus susceptible de grâce que le grand. On louerait mal une oraison funèbre, une tragédie, un sermon, si on ne lui donnait que l'épithète de gracieux.
Ce n'est pas qu'il y ait un seul genre, d'ouvrage qui puisse être bon, en étant opposé aux grâces : car leur opposé est la rudes.-:', le sauva ;e, la sécheresse. L'Hercule Farnèse ne devait peint avoir les Places de l'Apollon du Belvédère et de l'Antinous; mais il n'est ni rude ni agreste. L'incendie de Troie, dans Virgile, n'est point décrit avec les grâces d'une
e de Tibulle : il plait par des beautés fortes. Un ouvi peut donc être san sans que cet ouvrage ait le moin-
lésagrémcnt. Le terrible, l'horrible, la description, la peinture d un monstre, exigent qu'on s'éloigne de tout ce qui est gracieux, mais non pas qu'on affecte uniquement l'opposé : car si un artiste, en quelque genre que ce soit, n'exprime que des choses affreuses, sïl ne les adoucit point par des contrastes agréables, il rebutera.
La grâce en peinture, en sculpture, consiste dans la
mollesse des contours, dans une expression douce, et la peinture a, par-dessus la sculpture, la grâce de l'union des parties, celle des figures qui s'animent Tune par l'autre, et qui se prêtent des agréments par leurs attributs et par leurs regards.
Les grâces de la diction, soit en éloquence, soit en poésie, dépendent du choix des mots, de l'harmonie des phrases, et encore plus de la délicatesse des idées et des descriptions riantes. L'abus des grâces est l'afféterie, comme l'abus du sublime est l'ampoulé : toute perfection est près d'un défaut.
Le mot elegans vient, selon quelques-uns, ù'electus, choisi. On ne voit point qu'aucun autre mot latin puisse être son étymologie. En effet, il y a du choix dans tout ce qui est élégant. L'élégance est un résultat de la justesse et de l'agrémeni Mais la sévérité des premiers Romains donna à ce mot ehgantia un sens odieux: ils regardaient l'élégance en tout gei.re comme une afféterie, comme une politesse recherchée, indigne de la gravité des premiers temps. Vitii non tandis fuit, dit Aulu-Gelle. Ils appelaient un homme élégant à peu près ce que nous appelons aujourd'hui un petitmaîtie, bellus homuncio, et ce que les Anglais appellent un beau. Mais vers le temps de Cicéron, quand les mœurs eurent reçu le dernier degré de politesse, elegans était toujours une louange. Cicéron se sert en cent endroits de ce mot pour exprimer un homme, un discours poli. L'élégance d'un discours n'est pas l'éloquence; c'en est une partie : ce n'est pas la seule harmonie, le seul nombre; c'est la clarté, le nombre et le choix des paroles. Un discours peut être élégant sans être un bon discours, l'élégance n'étant en effet que le mérite des paroles; mais un discours ne peut être absolument bon sans être élégant.
L'élégance est encore plus nécessaire à la poésie que l'éloquence, parce qu'elle est une partie principale de cette harmonie si nécessaire aux vers. Un orateur peut convaincre, émouvoir même, sans élégance, sans pureté, sans nombre. Un poème ne peut faire d'effet s'il n'est élégant : c'est un des principaux mérites de Virgile. Le grand point, clans la poésie, est que l'élégance ne fasse jamais tort à la force.
Voltaire.
L'Esprit et le Talent.
Il y a cette différence entre ces deux présents de la nature, l'esprit, à quelque degré qu'on le suppose, est plus avide de concevoir et d'enfanter j le talent, plus jaluux i Imer et d'orner.
L'espril cupe du tond, qu'il creuse sans cesse;le talent B'attache à la forme, qu'il embellit toujours; car, par sa nature, l'homme ne veut que deux choses : ou des idées neuves ou de nouvelles tournures : il exprime l'inconnu Clairement pour se taire entendre; il relève le connu par l'expression pour se faire remarquer. L'esprit a donc besoin qu'on lui dise : « Je vous entends ; » et le talent : < Je vous admire. » Il est donc vrai que c'est l'esprit qui éclaire et que c'est le talent qui charme : l'esprit peut s'égarer sans doute, mais il craint l'erreur; au lieu que le talent se familiarise d'abord avec elle, et en tire parti : car ce n'est pas la vérité, c'est une certaine perfection qui est son objet; et les variations, si déshonorantes pour l'esprit, étonnent si peu le talent, que, dans le conflit des opinions, c'est toujours la plus brillante qui l'entraîne. D'où il résulte que l'esprit a plus de juges, le talent plus d'admirateurs; qu'enfin, après les passions, le talent dans l'homme est ce qui tend le plus de pièges au bon sens. Ce n'est pas qu'il n'y ait beaucoup de gens d'esprit sans un peu de talent, ni beaucoup de grands talents sans quelque dose d'esprit; je parle seulement de la partie dominante dans chaque homme. Mais il y a généralement plus d'esprit que de talent en ce monde : la société fourmille de gens d'esprit qui manquent de talent.
L'esprit ne peut se passer d'idées, et les idées ne peuvent se passer de talent : c'est lui qui leur donne l'éclat et la vie; or, les idées ne demandent qu'à être bien exprimées; et, s'il est permis de le dire, elles mendient l'expression. Voilà pourquoi l'homme à talent vole toujours l'homme d'esprit : l'idée qui échappe à eelui-ci, étant purement ingénieuse, devient la propriété du talent qui la saisit. Il n'en est pas ainsi de l'écrivain à grand talent; on ne le peut voler sans être reconnu, parce que, son mérite rtant dans la forme, il appose son cachet sur tout ce qui sort de ses mains. Virgile disait qu'on arracherait à Hercule sa massue plutôt qu'un vers à Homère.
L'espril, qui trouve l'or en lingots, ajoute aux riches du genre bumain; mais le talent façonne cet or en meubles
et en statues qui ajoutent à nos jouissances, et sont à la fois pour nous sources de plaisirs et monuments de gloire. On peut rendre heureusement les pensées des philosophes : ils ne craignent pas la traduction qui tue le talent. L'homme qui n'aurait strictement que de l'esprit ne laisserait que ses idées; mais l'homme à talent ne peut rien céder de ce qu'il fait : il a, pour ainsi dire, placé ses fonds dans la façon de des ouvrages. On dirait en effet que les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu'entre les mains du talent.
La différence du talent à i'esprit entraîne aussi pour eux des conséquences morales. Le talent est sujet aux vapeurs de l'orgueil et aux orages de l'envie; l'esprit en est plus exempt. Voyez d'un côté les poètes, les peintres, les acteurs; de l'autre, les vrais penseurs, les métaphysiciens et les -:éumètres : c'est que l'esprit court après les secrets de la nature, qu'il n'atteint guère ou qu'il n'atteint que pour mieux se mesurer avec sa propre faiblesse , tandis que le talent poursuit une perfection humaine dont il est sûr, et a toujours le goût pour témoin et pour juge; de sorte que le talent est toujours satisfait de lui-même ou du public, quand l'esprit se méfie et doute de la nature et des hommes.
En un mot, les ^ens d'esprit ne sont que des voyageurs humiliés qui ont été toucher aux bornes du monde, et qui en parlent, à leur retour, à des auditeurs indifférents qui ne demandent qu'à être gouvernés par la puissance ou charmés par le talent. Rivarol.
L'Ame et ses deux Coursiers.
Nous avons distingué dans chaque âme trois parties différentes, deux coursiers et un cocher. Des deux coursiers, l'un est généreux, l'autre ne l'est pas. Le premier, d'une noble contenance, droit, les formes bien dégagées, la tète haute, les naseaux tant soit peu recourbés, la peau blanche, les yeux noirs, aimant 1 honneuravec une sage retenue, fidèle à marcher sur les traces de la vraie gloire , obéit, sans avoir besoin qu'on le frappe , aux seules exhortations et à la voix du cocher. Le second , gêné dans sa contenance , épais , de formes grossières, la tête massive, le col court, la face plate, la peau noire, les yeux glauques et veinés de sang, les oreilles velues et sourdes, toujours plein de colère et de vanité, n'obéit qu'avec peine au fouet et à l'aiguillon. Quandt
i.ENUE DIDACTIQUE — GENRE CRITIQUE 211
la vue d'un ob de son amour agi! sur le cocher et
lui fait sentir l'aiguillon du désir Ba mémoire Le reporte vers
de la beauté; il La rolt s'avancer chastement 6 iir 1 1 -i de crainte et de respect , il se rejette
en arriére i retire les rênes avec tant de force, que les deux coursiers se cabrent, L'und • boa : ré puisqu'il ne (ail pas de résistance; mais l'autri regret et avec fureur.