‹ Morceaux choisis des classiques françaisChapitre 73 sur 115 · V. Cousin (Trad. de Platon · texte numérisé non relu

V. Cousin (Trad. de Platon

Du Naturel.

Ce qui rail que la plupart des petits enfants plaisent, c'est qu'ils sont encore renfermés dans cet air et dans ces manières que la nature leur a donnés, et qu'ils n'en connaissent point d'autres, ils les changent et les corrompent, quand ils sortent de L'enfance; ils croient qu'il faut imiter ce qu'ils voient, et Lis ne le peuvent parfaitement imiter: il y a toujours quelque chose de faux et d'incertain dans cette imitation. Ils n'ont rien de fixe dans leurs manières et dans leurs sentiments : au lieu d'être en effet ce qu'ils veulent paraître, ils cherchent à paraître ce qu'ils ne sont pas.

Chacun veut être nn autre, et n'être plus ce qu'il est : ils cherchent une contenance hors d'eux-mêmes et un autre esprit que le leur; ils prennent des tons et des manièresau hasard, sans considérer que ce qui convient à quelquesuns ne convient pas à tout le monde. On imite sou même sans s en apercevoir, et on néglige ses propres biens pour des biens étrangers, qui d'ordinaire ne nous conviennent pas.

Je ne prétends pas, par ce que je dis, nous renfermer teint en nous-mêmes, que non- n' yons pas la liberté de suivie des exempl s et de joindre à nous des qualités utiles ou nécessaires que la nature ne nous a pas données. La lionne grâce et la politesse conviennent à tout le monde; mais les qualités acquises doivent avoir un certain rapport etune certaine union avec nos propres qualités, qui lesétende et les augmente imperceptiblement. La Rochefoucauld.

Le Présent et le Passé.

Nous qui sommes si modernes , serons anciens dans quelques siècles. Alors l'histoire du nôtre fera goûter à la postérité la vénalité des charges, c'est-à-dire le pouvoir de protéger l'innocence, de punir le crime, et de faire justice à tout le monde, acheté à deniers comptants comme une métairie; la splendeur des partisans, gens si méprisés chez les Hébreux et chez les Grecs. L'on entendra parler d'une capitale d'un grand royaume, où il n'y avait ni places publiques, ni bains, ni fontaines, ni amphithéâtres, ni galeries, ni portiques, ni promenoirs, qui était pourtant une ville merveilleuse. L'on dira que tout le cours de la vie s'y passait presque à sortir de sa maison pour aller se renfermer dans celle d'un autre... L'on saura que le peuple ne paraissait dans la ville que pour y passer avec précipitation; nul entretien, nulle familiarité; que tout y était farouche et comme alarmé par le bruit des chars qu'il fallait éviter, et qui s'abandonnaient au milieu des rues, comme on l'ait dans une lice pour remporter le prix de la course. L'on apprendra sans élonnement qu'en pleine paix, et dans une tranquillité publique, des citoyens entraient dans les temples, allaient voir des femmes ou visitaient leurs amis, avec Aes armes offensives, et qu'il n'y avait presque personne qui n'eut à son côté de quoi pouvoir d'un seul coup en tuer un autre. Ou si ceux qui viendront après nous, rebutés par des mœurs si étranges et si différentes des leurs, se dégoûtent par là de nos mémoires, de nos poésies, de notre comique et de nos satires, pouvons-nous ne les pas plaindre par avance de se priver eux-mêmes, par cette fausse délicatesse, de la lecture de si beaux ouvrages, si travaillés, si réguliers, et de la connaissance du plus beau règne dont jamais l'histoire ait été embellie?

Ayons donc pour les livres des anciens cette même indulgence que nous espérons nous-mêmes de la postérité, persuadés que les hommes n'ont point d'usages ni de coutumes qui suient de tous les siècles ; qu'elles changent avec les temps ; que nous sommes trop éloignés de ceiles qui ont passé, et trop proches de celles qui régnent encore, pour être dans la distance qu'il faut pour faire des unes et des autres un juste discernement. Alors, ni ce que nous appelons la politesse de nos mœurs, ni la bienséance de nos coutumes, ni notre faste, ni notro magnificence, ne nous

GENRE DIDACTIQUE — fiENRE CRITIQUE Î13

préviendront davantage contre la vie simple des Athéniens, que contre celle des premiers hommes, grands par euxmêmes, et indépendamment de mille choses extérieures, qui ont été depuis inventées pour suppléer peut-être à cette véritable grandeur qui n'est plus.

1. 1 nature se montrait en eus dans toute sa pureté et sa té, el n'était point encore souiller par la vanité, par le luxe et par la sotte ambition. Un homme n'était honoré BUT la terre qu'à cause de sa force et de sa vertu: il n'était point riche par des charges ou des pensions, mais par son champ, par ses troupeaux, par ses enfants et ses serviteurs; sa nourriture était saine et naturelle, les fruits de la terre, le lait de ses animaux et de ses brebis; ses vêtements simples et uniformes, leur laine, leurs toisons; ses plaisirs innocents, une grande récolte, le mariage de ses enfants, l'union avec ses voisins, la paix dans sa famille. Rien n'est plus opposé à nos mœurs que toutes ces choses; mais l'éloignement des temps nous les fait goûter, ainsi que la distance des lieux nous fait recevoir tout ce que les diverses relations ou les livres des voyages nous apprennent des pays lointains et des nations étrangères. La Bruyère.

Les Lettres.

Vous êtes un exemple. Monsieur, de l'utilité des lettres dans la carrière des affaires. Leur forte culture est devenue plus nécessaire encore aujourd'hui qu'autrefois, aux hommes publics obligés de faire prévaloir leurs pensées parla parole et de donner les raisons de leurs actes. N'est-ce pas d'ailleurs grâce à cette culture non interrompue que la France a occupé un si haut rang parmi les États, a entraîné les autres nations à la suite de ses idées ou de ses entreprises, a produit sans relâche comme sans fatigue tant de brillants génies qui, après lui avoir donné la gloire élevée des lettres et les beaux plaisirs des arts, lui ont encore né le solide avantage des lois?

Sachons continuer. Messieurs, l'œuvre de nos devanciers, et ne laissons pas dépérir dans nos mains cet admirable dépôl des lettres fidèlement transmis de génération en aération et toujours accru depuis trois siècles. N'oublions pie le jour où les peuples s'enferment avec imprévoyance dans le cercle étroit de leurs intérêts, et où ils

aiment mieux soigner leur prospérité matérielle que leur intelligence, ils commencent ;\ déchoir. Un tel sort n'est sans doute pas à craindre pour le pays qui conserve l'amour nobles études; qui, après s'être mis à la tête de la civilisation intellectuelle de l'Europe, sait toujours s'y maintenir; qui a vu depuis cinquante années les grands talents au service des grandes affaires, et qui promet à l'esprit la gloire comme autrefois, et de plus qu'autrefois le gouvernement de l'État. Mais peut-être appartient-il à l'Académie française, le jour où elle reçoit un homme d'État aussi éclairé dans ses rangs, de rappeler à la France que c'est l'esprit des nations qui fait leur grandeur et sert de mesure à leur durée.

Mignet *.

Du Progrès de la langue.

A faire un mot nouveau souvent le goût s'abuse; Mais d'un terme ancien l'alliance l'excuse. Des sciences, des arts, tout à l'heure inventés, Implorent quelquefois des mots inusités : On peut en enrichir notre antique langage; On le peut; mais il faut que le goût les ménage.

De la langue des Grecs quelques mots déguisés, Parmi nous sans effort, sont naturalisés. Eh quoi! priverait-on Varius et Virgile D'un droit dont ont joui le vieux Plaute et Cécile? Et lorsqu'on voit Caton, lorsqu'on voit Ennius, En créant tant de mots que l'usage a reçus Du paternel langage accroître les richesses, Doit-on intercepter quelques faibles largesses Qu'à mon tour je voudrais lui faire en mes écrits? Ce que je fais, toujours fut et sera permis. Un auteur peut frapper, exempt de toute crainte, Un mot où de l'usage on retrouve l'empreinte. L'an, penché vers sa fin, dépouille les forêts, Que doit orner bientôt un vêtement plus frais. Tels sont les mots; les uns s'éteignent de vieillesse; D'autres vont refleurir dans leur verte jeunesse. La mort, la mort réclame et nous et nos travaux : Ce port, digne des rois, qui reçoit nos vaisseaux! Et ce fleuve dompté, qui menaçait Pomone;

Page 1